Repenser l’enfer : le conditionalisme, un démotivateur pour l’évangile ?

06/16/2017

Certains, comme Greg Koukl, pensent que l’annihilationisme risque d’enlever le vent dans les voiles de l’Évangile. D’après ces critiques, la peur des tourments éternels est une puissante motivation pour prendre au sérieux l’oeuvre de Christ. Et si on enseigne que les gens seront ultimement anéantis en enfer, cela fera en sorte qu’ils ne prendront pas au sérieux leur besoin d’être sauvés.

Deux remarques concernant cette objection…

Premièrement, tous les passages des Écritures qui parlent de la peur du jugement et de la révérence envers Dieu font référence à la destruction et à la mort et non aux tourments éternels ! Jésus dit qu’il ne faut pas craindre les hommes qui peuvent tuer le corps, mais Dieu qui peut détruire le corps et l’âme dans la géhenne (Mt 10.28). L’auteur de l’épître aux Hébreux affirme que Jésus est venu délivrer ceux qui étaient dans la servitude “par la crainte de la mort” (Hé 2.15). Pareillement, il exhorte les chrétiens à l’adoration et à la crainte de Dieu sur deux bases : 1) sur la base de sa grâce par laquelle les chrétiens vivront éternellement dans le Royaume et 2) sur la base de sa justice par laquelle il purifie le cosmos du mal en le détruisant : “C’est pourquoi, recevant un royaume inébranlable, montrons notre reconnaissance en rendant à Dieu un culte qui lui soit agréable, avec piété (εὐλἀβεια) et avec crainte (δέος), car notre Dieu est aussi un feu dévorant” (Hébreux 12.28-29)1Sur la peur de la mort, Matthew W. Bates démontre que le Ps 18 et Ps 116 étaient lu prosopologiquement, c’est-à-dire comme un jeu de rôle prophétique où le Saint-Esprit rend possible d’entrevoir la réalité que Jésus allait vivre. En fait, les premiers chrétiens voyaient même ces psaumes comme étant dit par Christ lui-même grâce à l’Esprit prophétique qui inspira les psautiers. Or, ces deux passages parlent de la peur de la mort. “Les liens de la mort m’avaient environné et les torrents de la destruction m’avaient épouvanté.” (Ps 18.4) “Les liens de la mort m’avaient environné et les angoisses du sépulcre m’avaient saisi. J’étais en proie à la détresse et à la douleur.” Autrement dit, pour les premiers chrétiens, Christ a lui-même vécu la peur de la mort pour en libérer l’humanité par sa mort et sa résurrection. Voir Matthew W. Bates. 2015. The Birth of the Trinity : Jesus, God and Spirit in New Testament & Early Christian Interpretations of the New Testament. Oxford: Oxford University Press, p. 150, 153.. En Apocalypse 1.18, Jésus dit aux chrétiens persécutés de ne pas avoir peur, car il est le Vivant, celui qui était mort et qui maintenant vit pour toujours : il possède donc les clés de la mort et du séjour des morts. Autrement dit, Jean écrit “n’ayez pas peur de mourrir pour Christ, car lui seul peut vous délivrer de la mort2Harper 2015, A Consuming Passion, 192-194 ; C’est Harper qui a apporté ce verset à mon attention, mais ce dernier l’interprète de façon particulière : il pense que le séjour des morts est un lieu de tourments -parabole du riche et de Lazare- et que, puisque Jésus en possède les clés selon Ap 1.18, il peut délivrer / sauver les incroyants entre leur mort et le jugement dernier. Cette perspective, qui, à mes yeux, possède très peu de fondements bibliques et qui est très spéculative, ressemble à la notion du purgatoire, mais postule une deuxième chance post-mortem dont le but n’est pas la sanctification, mais la repentance..”

Apocalypse 14.9-12, qui pourrait potentiellement aller à l’encontre de cette perspective, est, en réalité, très bien expliqué par les conditionalistes : Jean s’inspire du symbolisme d’És 34.9-11 qui, selon son contexte littéraire immédiat, parle clairement d’une destruction et d’une désolation. La fumée qui monte éternellement est un mémorial du jugement de Dieu. En Ap 14.9-12, c’est la fumée des tourments qui monte éternellement et non les tourments eux-mêmes qui sont éternels. Ce texte fera l’objet d’un article bientôt.

Cette peur de la mort dont Christ nous délivre est bien plus reliée à l’expérience humaine que la peur des tourments éternels. Un enfant de 11 ans que je connais disait à sa soeur : “Papa dit que quand on meurt, on va soit au paradis ou en enfer. Mais qui dit qu’on ne devient pas rien ?”

Deuxièmement, il existe un pouvoir d’attraction spirituel bien plus puissant et supérieur à la peur du jugement et c’est l’amour de Dieu manifesté par Jésus : “La crainte n’est pas dans l’amour, mais l’amour parfait bannit la crainte, car la crainte suppose un châtiment et celui qui craint n’est pas parfait dans l’amour. Pour nous, nous l’aimons, parce qu’il nous a aimés le premier.…” (1 Jean 4.18-19) Outre l’amour, avoir un sens à notre vie, faire partie d’une communauté d’appartenance alternative, tendre vers un meilleur devenir sur le plan de notre caractère sont d’autres raisons qui poussent à accepter l’Évangile. Nul besoin de la peur non biblique des tourments éternels pour inviter quelqu’un à accepter l’invitation de Jésus. En fait, la menace des tourments éternels semble contredire l’amour de Dieu et offrir aux pécheurs un faux dilemme : “accueille l’amour de Dieu sinon il te tourmentera pour l’éternité” fait beaucoup moins de sens que de dire “accueille l’amour de Dieu, car en lui nous avons la vie et si tu le rejettes, alors tu rejettes la vie et donc la mort t’attend.”

Il est intéressant de noter que, dans le livre des Actes, jamais on ne fait référence à l’enfer et trois fois seulement on parle du jugement. Actes 2.40-41 est particulièrement révélateur : « Et, par plusieurs autres paroles, il les conjurait et les exhortait, disant: ‘Sauvez-vous de cette génération perverse.’ Ceux qui acceptèrent sa parole furent baptisés et, en ce jour-là, le nombre des disciples s’augmenta d’environ trois mille âmes. » Jacoby commente :

Pourquoi est-ce que Pierre n’a pas plaidé ‘sauvez-vous de l’enfer’ ? Certainement, cela n’aurait pas été un avertissement anti-biblique. Mais afin de réellement aider ses auditeurs et de les réveiller de leur torpeur spirituelle, c’était plus efficace de se concentrer sur le péril à portée de main qu’une menace distante loin à l’horizon. D’ailleurs, il y a d’autres motivations pour la repentance3Douglas A. Jacoby. 2013. What’s the Truth about Heaven and Hell? Eugene: Harvest House Publishers, p. 87.

Références   [ + ]

1. Sur la peur de la mort, Matthew W. Bates démontre que le Ps 18 et Ps 116 étaient lu prosopologiquement, c’est-à-dire comme un jeu de rôle prophétique où le Saint-Esprit rend possible d’entrevoir la réalité que Jésus allait vivre. En fait, les premiers chrétiens voyaient même ces psaumes comme étant dit par Christ lui-même grâce à l’Esprit prophétique qui inspira les psautiers. Or, ces deux passages parlent de la peur de la mort. “Les liens de la mort m’avaient environné et les torrents de la destruction m’avaient épouvanté.” (Ps 18.4) “Les liens de la mort m’avaient environné et les angoisses du sépulcre m’avaient saisi. J’étais en proie à la détresse et à la douleur.” Autrement dit, pour les premiers chrétiens, Christ a lui-même vécu la peur de la mort pour en libérer l’humanité par sa mort et sa résurrection. Voir Matthew W. Bates. 2015. The Birth of the Trinity : Jesus, God and Spirit in New Testament & Early Christian Interpretations of the New Testament. Oxford: Oxford University Press, p. 150, 153.
2. Harper 2015, A Consuming Passion, 192-194 ; C’est Harper qui a apporté ce verset à mon attention, mais ce dernier l’interprète de façon particulière : il pense que le séjour des morts est un lieu de tourments -parabole du riche et de Lazare- et que, puisque Jésus en possède les clés selon Ap 1.18, il peut délivrer / sauver les incroyants entre leur mort et le jugement dernier. Cette perspective, qui, à mes yeux, possède très peu de fondements bibliques et qui est très spéculative, ressemble à la notion du purgatoire, mais postule une deuxième chance post-mortem dont le but n’est pas la sanctification, mais la repentance.
3. Douglas A. Jacoby. 2013. What’s the Truth about Heaven and Hell? Eugene: Harvest House Publishers, p. 87

Laisser un commentaire

Votre adresse courriel ne sera pas publiéeRequired fields are marked *

Théophile © 2015