1 Co 8,6 à lumière de son contexte littéraire

04/14/2020

Dans son article, “Theology and Christology in 1 Cor 8,4-6: A Contextual-Redactional Reading”, Adelbert Denaux cherche à interpréter la riche formule corinthienne (8,6) à la lumière de son contexte immédiat en 1 Co et des autres lettres pauliniennes reconnues comme authentiques. En réalité, l’examen tournera surtout autour du ch. 8. Plutôt que les questions reliées à l’histoire de la tradition, c’est d’abord et avant tout dans cet environnement littéraire qu’il faut chercher à éclaircir le sens du passage. L’enjeu central qui constitue le dénominateur commun des ch. 8-10 concerne les éléments sacrifiés aux idoles, plus particulièrement la consommation de viande sacrifiée. La connaissance des forts mène à l’affirmation d’un « pouvoir », d’un droit. Les faibles qui n’ont pas la même compréhension peuvent être conduit à agir contre leur conscience et ainsi la détruire. Par conséquent, les forts seraient coupables devant le Christ.

Au ch. 8, Paul répond en trois étapes (p. 596) : la première fait référence au fait de savoir (v. 1-3), la deuxième au contenu du savoir (v. 4-6) et la troisième aux conclusions pratiques liées à l’absence d’un même savoir (v. 7-13). Les deux premières étapes sont introduites par « nous savons que ». Denaux affirme que la première occurrence de cette formule d’introduction n’implique pas nécessairement une citation de la lettre corinthienne. Paul est d’accord que toute personne acceptant l’Évangile possède ou devrait posséder la connaissance décrite en deux temps au v. 4. Ici, il est intéressant que Denaux n’inclut pas le v. 6 alors que sa description de cette sous-section est « le contenu du savoir » !

L’article se concentre ensuite sur les v. 1-3. L’admission d’un savoir partagé par tous est probablement ironique. D’un côté, les « connaissants » ne connaissent pas comme il faudrait et, de l’autre côté, la connaissance en question n’a pas un grand impact sur les faibles (v. 7a). Denaux affirme qu’au v. 2, l’objet de la connaissance et de l’amour ne sont pas mentionné. Ici, on s’attendrait qu’il argumente pour cette lecture minoritaire, mais non. Néanmoins, il parvient à la conclusion que Paul ne s’intéresse pas ici à la connaissance en générale, mais la connaissance mis en branle par la foi et donc la connaissance de Dieu. La foi demande un minimum de connaissance de Dieu, mais celle-ci est insuffisante pour construire une communauté. La foi travaille par l’entremise de l’amour :« Both knowledge and love are an integral part of christian faith, but knowledge is in a certain sense subordinated to love » (p. 598). L’amour n’est pas abstrait, mais une réalité profondément expérimentée par Paul (Ga 2,20) et manifestée à la croix (2 Co 5,14).

La note 12 contient des éléments intéressants sur le plan de la traduction de 1 Co 8,4. La jonction entre le v. 5 et 6 est parfois considérée comme une anacoluthe1Une rupture dans la construction d’une phrase. alors que d’autres considèrent qu’il s’agit simplement d’un style abrupte (p. 600). Les soi-disants dieux n’ont pas d’existence objective. Cependant, la croyance confère une réalité sur le plan subjectif. Le v. 5 aurait pu éluder la mention sur les seigneurs. Celle-ci a sans doute été ajoutée par anticipation de la double acclamation du v. 6. Cela peut aussi être dû au parallélisme « soit dans le ciel » / « soit sur la terre » de sorte que les dieux sont à localiser en haut et les seigneurs en bas. Denaux est d’avis que Paul fait allusion au culte divin des Césars en 1 Co 8,62Semble aller dans le même sens que Karl-Josef Kuschel, Born Before All Time?: The Dispute Over Christ’s Origin, London, SCM Press, 1992, p. 280 qui commente cependant sur 1 Co 2,6-9.. Mais l’on pourrait encore objecter, dit-il, que cette double mention n’est qu’un synonyme de « dans le monde » mentionné au v. 4b. Cependant, si c’était le cas on aurait alors attendu un kai entre le ciel et la terre et non pas l’insistance sur l’une ou l’autre de ces sphères : « εἴτε … εἴτε points rather to two different areas ».

Denaux frôle la question de l’existence des faux dieux en affirmant que le but de Paul au v. 5 n’est pas d’insister sur l’unité de Dieu, mais sur l’incomparabilité de Dieu en comparaison avec les multiples dieux des nations voisines. « That means that the ‘many gods’ do not have any reality after all, they are ‘idols’, i.e. false gods. In this sense Paul agrees with the ‘strong’ members of the church in Corinth » (p. 601).

Jésus est-il présenté comme Fils de Dieu dans la formule ? À cette question, Denaux répond que le parallèlisme entre la clause sur Dieu et sur le Seigneur marque une correspondance entre le Père et Jésus ce qui pourrait avoir comme effet de le caractériser comme son Fils (p. 601). Néanmoins, dans le judaïsme hellénistique, Dieu était parfois présenté comme le Père sur la base de son acte créationnel. Philon (25 av. J.-C.–45) le décrit comme « Père de tous les hommes et Créateur de toutes choses » (Op. 89 ; Decal. 64 ; Spec. Leg. I,96, II,6 ; Eb. 81). De la même manière, Flavius Josèphe (37–100) le décrit comme « Père et origine de toutes choses » (Ant. VII. 380).

Parce qu’on ne retrouve pas deux fois l’expression τὰ πάντα dans les propositions relatives, certains conclut que la formule ne renvoie qu’au rôle sotériologique de Dieu et du Seigneur (p. 602). Denaux rétorque de plusieurs manières. Premièrement, il s’agit d’un contexte polémique concernant le polythéisme de sorte qu’il vaut mieux y voir une référence à l’acte créateur originel. (Ici, je suis d’accord, sans quoi, la supériorité ou l’incomparabilité de Dieu et du Seigneur est clairement amputée ! De plus, Denaux a démontré que chez les Juifs hellénistiques (Philon et Flavius), Dieu était perçu comme Père sur la base qu’il est le créateur de tous les hommes !). « Therefore, with many others, we would support the opinion that Paul is using here a language which is at the same time protological and eschatological, cosmological and soteriological, even if the latter aspect dominates » (p. 602). (L’expression « toutes choses » de 1 Co 8,6 comprend aussi les dons fait aux Corinthiens et mentionnés en 1,5.) Il me semble que 1 Co 10,25-26 rend totalement improbable une lecture strictement sotériologique de 1 Co 8,6, car c’est seulement alors qu’on peut saisir clairement pourquoi celle-ci a été mentionnée. Jusque là, Paul aurait clairement pu simplement écrire « Pour nous, un seul Dieu, le Père et un seul Seigneur, Jésus Christ ». Et ce Jésus a qui nous devons allégeance est mort pour le frère faible (8,8).

À la p. 602, Denaux développe la dimension christologique de la formule. Il partage l’unicité de Dieu ayant un rôle unique et subordonné au Père (comme on le voit plus clairement en 1 Co 15,23-28). Son rôle concerne la médiation. Le premier volet lui confère un rôle instrumental dans le création et donc la pré-existence. Le deuxième volet lui assigne un rôle de médiateur sur le plan sotériologique. Nous allons au Père grâce à lui.

À la fin de son article, Denaux soulève une question diachronique vis-à-vis 1 Co 8,6 (p. 605-606) : est-il plausible que 1 Co 8,6 ait été élaboré par Paul à partir de la tradition prépaulienne trouvée en 1 Th 1,9-10 ? Il offre cinq raisons qui rendent crédible cette option : on y trouve côte à côte Dieu et Jésus, il y a un lien filial, une allusion au Shema, un contraste entre le Dieu vivant et vrai et les idoles, Jésus est décrit avec une prérogative appartenant strictement à Dieu (délivrance du jugement eschatologique). Il conclut en affirmant qu’une investigation plus substantielle est nécessaire.

Références

1 Une rupture dans la construction d’une phrase.
2 Semble aller dans le même sens que Karl-Josef Kuschel, Born Before All Time?: The Dispute Over Christ’s Origin, London, SCM Press, 1992, p. 280 qui commente cependant sur 1 Co 2,6-9.

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