Repenser l’enfer : approche épistémologique

05/25/2017

L’épistémologie est la science qui vise à répondre à la question : sur quelle(s) base(s) pouvons-nous savoir ce que nous savons ? Appliqué à la révision biblique du thème de l’enfer, cet article pose la question suivante : quelle priorité devons-nous accorder à nos émotions, notre intuition, la tradition et la Bible lorsqu’il vient le temps de repenser l’enfer ?

Face à ce sujet, deux principes servant de garde-fous doivent nous aider à fonder notre position.

D’un côté, nous ne devons pas faire reposer notre position sur nos émotions, mais sur la Bible : si la doctrine traditionnelle de l’enfer est bel et bien l’enseignement des Écritures concernant le sort des personnes non sauvées, le fait que cela nous déplaise ne changerait en rien cette réalité. Jouer à l’autruche serait stupide. Le vrai dilemme serait entre se soumettre ou se révolter contre un tel Dieu. Mais, toujours dans l’éventualité où ce serait réellement ce qu’enseigne la Bible, nier les faits serait aussi irresponsable que de s’engager sur le boulevard en voiture en décidant de ne pas arrêter aux coins de rue, car nous n’aimons pas les lumières rouges et les panneaux d’arrêt. Tôt ou tard la réalité frappe d’elle-même. Si les Écritures enseignent réellement qu’il y a aura des tourments éternels en enfer, comme chrétiens, nous serions enjoints d’y croire même si cela va profondément à l’encontre de notre compréhension de la nature de Dieu et de la valeur humaine1Certes, on pourrait tenter d’apaiser notre dissonance cognitive en faisant de l’évitement ou de la rationalisation. Pour l’évitement, nous le faisons déjà : quand est-ce la dernière fois que vous avez entendu une prédication sur l’enfer ? On y fait parfois référence rapidement dans nos conversations, sans plus. C’est une patate chaude qu’aucun chrétien ne désire toucher. On pourrait rationaliser en disant que Dieu est parfaitement juste et bon au-delà de ce que nous pouvons comprendre maintenant et qu’en fin de compte, personne ne lui dira “qu’est-ce que tu fais là ?”, mais que nous verrons tous le bien-fondé de ses verdicts, qu’il vaut mieux arriver au jugement et voir que c’est moins grave qu’on pensait plutôt que de prendre ça à la légère et réaliser une fois trop tard, que c’est vraiment pire qu’on pensait, etc.. Autrement dit, il ne faut pas rejeter la perspective traditionnelle de l’enfer simplement parce qu’elle nous dérange. En même temps, il est pleinement légitime d’écouter cette partie de nous qui lutte avec une telle idée : permettre à cette intuition2Intuition, qui, de plus, est largement partagée par d’autres. de nous faire remettre en question la conception classique de l’enfer peut nous inciter à nous assurer qu’elle correspond réellement à l’enseignement biblique.

De l’autre côté, notre compréhension de l’enfer ne doit pas reposer strictement sur la tradition ou la majorité non plus. Tout comme il ne faut pas rejeter l’idée des “tourments éternels” sur une base émotionnelle (parce qu’elle nous dérange), il ne faut pas nous contenter d’adhérer à cette doctrine sur une base traditionnelle ou sociale (parce qu’on ne veut pas déranger). Céder à cette tentation équivaut à faire plier la vérité en faveur de notre besoin de sécurité sociale3Baser une thèse principalement sur l’émotion ou la tradition pourrait constituer des sophismes : l’appel à la foule en mettant trop l’accent sur la tradition de l’Église ou l’appel aux émotions en tentant de baser l’argumentation sur l’atrocité des tourments éternels. Il est intéressant de remarquer que Copi et Cohen (2002, 145-147) considèrent que l’appel à la foule et l’appel aux émotions sont un même sophisme. Ils les traitent de façon synonymique sans doute parce que le fait d’être aligné avec la foule rencontre le besoin de sécurité qui est lui-même suscite des émotions fortes qui incitent à l’adhésion ou au rejet d’un point de vue quelconque.. Les chrétiens sont toujours appelés à examiner la conformité de leurs croyances aux Écritures et non pas à croire quelque chose parce que c’est populaire ou impopulaire, peu importe la masse sociale de référence. En même temps, bien que la tradition ne soit pas garante de vérité, nous ferons bien de l’écouter et de considérer avec estime les théologiens du passé, reconnaissant que les différences de point de vue ne datent pas d’hier et donc que la tradition n’est pas monolithique.

Pour repenser la nature de l’enfer, je fais donc appel à un axiome théologique que tous les protestants partagent : Sola Scriptura (l’Écriture seule). La Bible, plus que nos émotions, notre intuition ou la tradition, doit être l’autorité par laquelle on établit notre position.

Le point n’est pas de faire un jugement à propos de ce qui serait meilleur, mais plutôt de faire appel au matériel biblique décrivant la façon que les choses seront, peu importe si cela nous apparaît meilleur ou pas4Glenn A. People. 2014. “Introduction to Evangelical Conditionalism.” In Rethinking Hell: Readings in Evangelical Conditionalism, edited by Christopher Date M., Stump Gregory G. et Anderson Joshua W. Cambridge: Lutterworth, p.18.

Références   [ + ]

1. Certes, on pourrait tenter d’apaiser notre dissonance cognitive en faisant de l’évitement ou de la rationalisation. Pour l’évitement, nous le faisons déjà : quand est-ce la dernière fois que vous avez entendu une prédication sur l’enfer ? On y fait parfois référence rapidement dans nos conversations, sans plus. C’est une patate chaude qu’aucun chrétien ne désire toucher. On pourrait rationaliser en disant que Dieu est parfaitement juste et bon au-delà de ce que nous pouvons comprendre maintenant et qu’en fin de compte, personne ne lui dira “qu’est-ce que tu fais là ?”, mais que nous verrons tous le bien-fondé de ses verdicts, qu’il vaut mieux arriver au jugement et voir que c’est moins grave qu’on pensait plutôt que de prendre ça à la légère et réaliser une fois trop tard, que c’est vraiment pire qu’on pensait, etc.
2. Intuition, qui, de plus, est largement partagée par d’autres.
3. Baser une thèse principalement sur l’émotion ou la tradition pourrait constituer des sophismes : l’appel à la foule en mettant trop l’accent sur la tradition de l’Église ou l’appel aux émotions en tentant de baser l’argumentation sur l’atrocité des tourments éternels. Il est intéressant de remarquer que Copi et Cohen (2002, 145-147) considèrent que l’appel à la foule et l’appel aux émotions sont un même sophisme. Ils les traitent de façon synonymique sans doute parce que le fait d’être aligné avec la foule rencontre le besoin de sécurité qui est lui-même suscite des émotions fortes qui incitent à l’adhésion ou au rejet d’un point de vue quelconque.
4. Glenn A. People. 2014. “Introduction to Evangelical Conditionalism.” In Rethinking Hell: Readings in Evangelical Conditionalism, edited by Christopher Date M., Stump Gregory G. et Anderson Joshua W. Cambridge: Lutterworth, p.18

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