1 Tm 2,11-15 : les femmes peuvent-elles enseigner dans l’Église ?

05/17/2025

“Qu’une femme apprenne dans le calme, en toute soumission. Je ne permets pas à une femme d’enseigner ni de dominer un homme, mais qu’elle se tienne dans le calme. Car Adam a été formé le premier, Ève ensuite, et Adam n’a pas été trompé, mais la femme, ayant été séduite, est tombée dans la transgression. Elle sera néanmoins sauvée par l’enfantement, si elles demeurent dans la foi, l’amour, la sanctification avec modestie.” (1 Timothée 2,11-15)

1 Tm 2,11-15 représente l’un des passages de la littérature paulinienne les plus controversés et les plus difficiles à interpréter1Elna Mouton et Ellen Van Wolde, “New Life from a Pastoral Text of Terror? Gender Perspectives on God and Humanity in 1 Timothy 2”, Scriptura: Journal for Contextual Hermeneutics in Southern Africa 111 (2012), p. 583-601 : “[1 Tm 2,8-15] est probablement devenu – surtout depuis le XIXe siècle – l’un des textes les plus controversés de l’histoire de l’interprétation biblique en ce qui concerne la participation des femmes au leadership ecclésial et aux processus décisionnels au sein de l’Église.” (p. 583 ; Ma traduction) Pour l’histoire de la réception de 1 Tm 2,8-15, voir Elna Mouton et Ellen Van Wolde, “New Life from a Pastoral Text of Terror?”, p. 584 n. 2., entre autres parce que l’auteur s’appuie sur le récit de la création avant la chute pour interdire à la femme d’enseigner, ce qui pousse certains théologiens à y voir une norme fondée sur l’ordre créé et donc universellement valable. Cela paraît contredire l’attitude habituellement positive de Paul à l’égard des femmes dans d’autres lettres reconnues comme authentiques2Sur cette question, voir Michel Quesnel, Paul et les femmes. Ce qu’il a écrit, ce qu’on lui a fait dire (« Paul apôtre », 1), Montréal-Paris, Médiaspaul, 2021. Pour un résumé de ce livre, voir Sonny Perron-Nault, recension de Michel Quesnel, Paul et les femmes. Ce qu’il a écrit, ce qu’on lui a fait dire, Montréal/Paris, Médiaspaul, 2021, parue dans Science et Esprit 76/1 (2024), p. 151-154..

La première lettre de Paul à Timothée (1 Tm) détonne à plusieurs égards par rapport aux principales lettres de l’apôtre, au point où beaucoup de spécialistes soutiennent qu’elle n’a pas été écrite par Paul lui-même, mais par un de ses disciples. L’attitude de l’auteur à l’égard des femmes est l’une des disparités majeures entre 1 Tm et les lettres de Paul dont l’authenticité n’est pas remise en question comme 1-2 Corinthiens et Romains3Pour une vue d’ensemble des ressemblances et différences entre les lettres pastorales et le paulinisme, voir Michel Gourgues (Les deux lettres à Timothée : La lettre à Tite (Commentaire biblique : Nouveau Testament, 14), Paris, Cerf, 2009, p. 43-57, 235-237 ; La Bible TOB. Notes intégrales. Traduction oecuménique, Paris/Villiers-le-Bel, Cerf/Bibli’O, 2010, p. 2586-2589.. En 1 Tm 2,11-15, par exemple, c’est Ève qui “tomba dans la transgression” alors qu’en 1 Co 15,21-2241 Co 15,21-22 : “Car, puisque la mort est venue par un homme, c’est aussi par un homme qu’est venue la résurrection des morts. Et comme tous meurent en Adam, de même aussi tous revivront en Christ…” et Rm 5,12-145Rm 5,12-14 : “C’est pourquoi, comme par un seul homme le péché est entré dans le monde, et par le péché la mort, et qu’ainsi la mort s’est étendue sur tous les hommes, parce que tous ont péché,… car jusqu’à la loi le péché était dans le monde. Or, le péché n’est pas imputé, quand il n’y a point de loi. Cependant la mort a régné depuis Adam jusqu’à Moïse, même sur ceux qui n’avaient pas péché par une transgression semblable à celle d’Adam, lequel est la figure de celui qui devait venir.”, le règne de la mort s’est établi à la suite de la transgression d’Adam62 Co 11,3, un texte admis par tous pour être paulinien, fait aussi référence à la séduction d’Ève par le serpent, mais ne fait pas référence à la première transgression ou à l’entrée de la mort dans le monde.. En 1 Tm 2, la responsabilité d’Adam semble plutôt niée : “Adam n’a pas été trompé, mais la femme, ayant été séduite, est tombée dans la transgression.” Sans entrer dans le débat de la paternité de 1 Tm7La paternité de 1 Tm est une question ouverte qui pourrait faire l’objet d’une étude ultérieure. La lettre exprime au moins en partie la pensée de Paul et les traditions qu’il a léguées à Timothée et ses autres déléguées apostoliques comme Tite. Dans la suite de cet article, Paul sera désigné comme l’auteur de la lettre, reconnaissant qu’il serait pertinent d’étudier en profondeur cette question., j’aborderai quelques questions en rapport avec 1 Tm 2,11-15, un passage qui contient plusieurs difficultés, surtout pour les lecteurs et lectrices modernes :

  • Pourquoi interdire aux femmes d’enseigner les hommes ?
  • Comment comprendre les raisons reliées à l’histoire d’Adam et Ève ?
  • Pourquoi la femme serait-elle “sauvée par l’enfantement”, alors que Paul présente généralement le salut comme un don de Dieu accessible gratuitement par la foi (cf. 1 Tm 1,15-16) ?
  • Cette interdiction est-elle valable seulement pour l’Église d’Éphèse où se trouve Timothée ou pour toutes les Églises du temps de Paul ainsi que les Églises modernes ?

Je répondrai à ces questions en quatre étapes, passant de considérations générales vers des réponses plus précises :

1. Les problèmes dans l’Église d’Éphèse

1.1. De faux enseignements à l’origine de l’abandon de la foi

La considération du contexte de l’Église d’Éphèse, où Timothée a été envoyé, ainsi que des problèmes qui l’affectaient, permet de mieux comprendre l’interdit exprimé en 1 Tm 2,12. Sous une forme ou une autre, le mot « enseignement » ou le verbe « enseigner » apparaît à 16 reprises dans la lettre81 Tm 1,3.7.10 ; 2,7.12 ; 3,1 ; 4,1.6.11.13.16 ; 5,17 ; 6,1-3.. D’entrée de jeu, en 1 Tm 1,3-4, Paul affirme avoir laissé Timothée à Éphèse afin d’exercer un contrôle de qualité sur l’enseignement dans l’Église pour éviter que la foi chrétienne ne soit amalgamée avec des idées étrangères qui rendent les croyants inactifs. Il aborde ensuite, en 1,5-6, le thème de l’égarement vis-à-vis la vraie foi à cause de discours sans valeur, et cela d’une façon très similaire à la conclusion de la lettre (6,20-21). Ce procédé littéraire, appelé « inclusion », consiste à encadrer une section en répétant un mot, une expression ou une idée au début et à la fin, afin de donner au texte une unité thématique : 

  • 1 Tm 1,4 : “Pour s’être écartés (ἀστοχέω) de cette foi, certains (τινες) se sont égarés (ἐκτρέπω) en un bavardage vain.”
  • 1 Tm 6,21 : “Pour avoir professé la pseudo-connaissance, certains (τινες) se sont écartés (ἀστοχέω) de la foi.”

Dans les deux cas, la conséquence des mauvais enseignements dans l’Église est mentionnée : certains croyants font fausse route et quittent la foi chrétienne. Le thème de l’abandon de la foi reviendra encore en 1,19-20 et 5,11-12, le premier passage impliquant deux hommes et le second impliquant des femmes. Les personnes qui soutiennent des idées contraires à la foi chrétienne dans l’Église le font aussi avec assurance et force au point de provoquer des querelles : “Ils prétendent être enseignant de la loi, alors qu’ils ne savent ni ce qu’ils disent, ni ce qu’ils affirment si fortement.” (1 Tm 1,7 ; cf. 6,20) Ce verset est important à propos de l’interdiction formulée en 1 Tm 2,12 : des hommes et des femmes, sans être mandatés par des autorités appropriées et sans formation préalable, tentent d’influencer leur entourage en leur imposant une conception faussée de la spiritualité, mêlant la foi chrétienne à des croyances personnelles incompatibles avec celle-ci. On ne peut enseigner sans connaître le sujet dont on parle, et on ne peut connaître sans avoir d’abord appris et été instruit par les autorités compétentes, en l’occurrence ici les témoins établis par Dieu, tels que Paul ou ses délégués comme Timothée. Certaines femmes font partie de ce petit groupe de personnes, convaincues par de la pseudo-connaissance et faisant la promotion d’idées qui vont à l’encontre de la foi chrétienne. En 1 Tm 6,20, Paul qualifie ces discours alternatifs d'”objections inspirées par la pseudoscience”. Le mot grec pour “objections” est ἀντιθέσεις, qui a donné “antithèses”. Il rappelle alors à Timothée sa mission qu’il mentionnait déjà en introduction : “O Timothée, garde le dépôt, évite les bavardages impies et les objections inspirées d’une pseudoscience.” (1 Tm 6,20) Le terme παραθήκη, traduit en français par “dépôt”, désigne ce qui a été confié à quelqu’un. Paul fait référence à l’Évangile tel qu’exprimé par la tradition orale apostolique qu’il a transmise à Timothée et qui définit le coeur du message de la foi chrétienne9Michel Gourgues, Les deux lettres à Timothée : La lettre à Tite, p. 234 : “le « dépôt » (parathēkē) que Timothée est exhorté à maintenir (v. 20a), doit désigner, dans le contexte, le contenu de la foi qu’il a reçu et qu’il a à transmettre en le gardant tel qu’il l’a reçu (comparer à l’« Évangile » de 1 Co 15,1-2). C’est là une autre façon de faire référence à ce qui, auparavant, avait été désigné comme « la saine doctrine conforme à l’Évangile de la gloire » (1,11), « les paroles de la foi et de l’enseignement sain » (4,6), les « saines paroles, celles de notre Seigneur Jésus Christ » ou encore « l’enseignement en vue de la piété » (6,3). Face à ce dépôt de la foi authentique, il y a ce qui est désigné ici comme « la pseudo-connaissance » et qui l’avait été auparavant comme heterodidaskalein (1,3) avec ses mythes et ses généalogies (1,4), ou comme « enseignements de démons » (4,1) avec leur interdiction du mariage et de certains aliments (4,3) et leurs récits mythiques (4,7). Voilà pour l’objet ou la matière.” (cf. 2 Tm 1,12-14.).. Ces traditions parsèment la lettre de 1 Timothée comme plusieurs autres dans le N. T., étant notamment citées en 1 Tm 2,5-6 et 3,16, des passages en amont et en aval par rapport à l’interdiction adressée à la femme. Plus loin, je reviendrai sur le rôle essentiel que joue la tradition apostolique en 1 Tm en général et en 1 Tm 2 en particulier.

On peut donc résumer ainsi le cœur de la problématique éphésienne :

 

Bref, l’Église fait face à une opposition notable qui affecte tant le message que les valeurs chrétiennes, et Timothée est chargé de gérer cette situation. Bien que ces tensions soient également provoquées par certains hommes — dont deux sont mentionnés par leur nom en 1 Tm 1,20 —, certaines femmes contribuaient à des controverses inutiles, adoptant une posture ambiguë entre engagement et distance par rapport à l’Église. L’interdiction faite à la femme d’enseigner et de dominer l’homme dans le contexte de l’assemblée, exprimée en 1 Tm 2,11-12, n’a de sens que si certaines femmes – ou au moins une femme – tentaient effectivement d’enseigner et d’exercer une autorité sur les dirigeants responsables de l’enseignement dans l’Église.

1.2. La participation de certaines femmes aux faux enseignements

Une lecture attentive de la lettre, accompagnée d’un effort pour identifier les dynamiques liées aux femmes, suggère qu’il existait plusieurs types de problèmes au sein de l’Église :

1 Tm 2,9-15 – Une tendance à s’habiller luxueusement et à se présenter pour frapper le regard dans les assemblées, lors de la prière. Le manque de modestie dans l’habillement, en Église10Michel Gourgues (Les deux lettres à Timothée : La lettre à Tite (Commentaire biblique : Nouveau Testament, 14), Paris, Cerf, 2009, p. 106) souligne à juste titre qu’il “n’est pas question de la tenue des femmes en général, mais en relation avec la prière”. Après avoir exhorté les hommes à prier sans colère au v. 8, Paul commence le v. 9 en écrivant “et de même que les femmes, [pour prier] dans une tenue qui soit digne, aient une parure discrète et sobre”. La traduction du v. 9 est de Gourgues. Les crochets et l’accentuation est de moi..

– Une propension à contrarier, déranger pendant l’enseignement, entrer en débat avec des enseignants, et même à s’accaparer leur rôle.

1 Tm 3,11 – Le comportement demandé aux femmes indique possiblement que certaines d’entre elles dans l’Église pouvaient avoir des qualités contraires : être indignes, médisantes, extravagantes, infidèles. Cela semble confirmé par les deux prochains passages.
1 Tm 4,7 – La circulation « de mythes profanes, contes de bonnes femmes » témoigne de la participation de certaines femmes dans l’amalgame de la pseudoscience à la foi11Michel Gourgues (Les deux lettres à Timothée : La lettre à Tite (Commentaire biblique : Nouveau Testament, 14), Paris, Cerf, 2009, p. 161), cite Spicq, et affirme qu’il s’agit ici des mythes païens à proprement parler, c’est-à-dire “l’ensemble de légendes ou de récits traditionnels concernant les dieux, les demi-dieux ou les événements antérieurs aux premiers faits historiques connus.” Cette référence aux mythes de vieilles femmes s’inscrit dans les v. 6 à 11, où Paul rappelle par deux fois la responsabilité de Timothée reliée à l’enseignement. 1 Tm 4,1-5 fait également référence à une autre fausse doctrine.. À Éphèse, les mythes susceptibles d’influencer la vision du monde des croyants étaient surtout ceux reliés à la déesse Artémis, fortement valorisés par les Éphésiens comme en témoigne Ac 19,23-41.
1 Tm 5,2-16 – Des veuves, qui sont jeunes et qui ne pensent qu’au plaisir, sont prises à charge par l’Église plutôt que par leur famille.

– Certaines de ces jeunes veuves n’ont aucune occupation et ne font rien de constructif. Elles font le tour des maisons, elles sont commères, indiscrètes et elles parlent de choses qu’il ne faut pas. Elles s’éloignent de Dieu pour suivre Satan et abandonnent ainsi la foi.


Ce portrait plutôt négatif ne représente pas l’ensemble des femmes dans l’Église d’Éphèse. Comme ailleurs dans les lettres de Paul, ces impératifs et ces correctifs sont demandés à cause du comportement de quelques-uns dans l’Église12En 1 Corinthiens, Paul utilise fréquemment le pronom indéfini “quelques-uns” pour aborder des problèmes initiés par des personnes, mais sans les nommer.. C’est dans un tel contexte que Paul écrit 1 Tm 2,11-15. Il développe sa réponse en se basant sur les deux principales sources d’idées qui servent presque toujours de fondation à sa théologie pastorale : la tradition apostolique et les Écritures (A.T.). Quel passage de l’A.T. correspond le plus à la situation vécue dans l’Église, où une ou des femmes contribuent à des erreurs théologiques de manière à faire dévier certaines personnes par rapport à la foi en Dieu ? Paul voit une concordance entre cette situation à Éphèse et l’histoire de l’égarement d’Adam et Ève, en Gn 3,1-6, où cette dernière fut séduite par le serpent, prit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal et en donna à son mari, ce qui eut pour résultat la rupture avec Dieu. Avant d’explorer davantage le recours à ce passage de la Genèse, en 1 Tm 2,12-15, examinons la question de la tradition apostolique, qui, bien qu’en filigrane dans ce passage, est centrale à l’argument.

2. La tradition et la succession apostolique

Un texte lu hors contexte devient un prétexte. Pour tenter de discerner au mieux l’intention de l’auteur, il est essentiel de considérer le mouvement d’ensemble du passage dans lequel s’insèrent les versets qui retiennent notre attention. Voici donc un résumé des péricopes qui précèdent et qui suivent :

  • 1 Tm 2,1-7 : Une prière universelle inspirée d’un plan salvifique universel (le contenu de la prière)
  • 1 Tm 2,8-15 : Le comportement des hommes et des femmes dans l’assemblée (l’attitude dans la prière)
  • 1 Tm 3,1-16 : L’épiscope (v. 1-7), les diacres (v. 8-13) et le mystère de la foi et ses exigences (v. 14-16)13Je m’inspire grandement de Michel Gourgues, Les deux lettres à Timothée : La lettre à Tite, p. 97, 116, 125, 133.

Il est intéressant de noter que le rôle d’enseignant apparaît en amont et en aval – que ce soit en rapport avec Paul (1 Tm 2,6-7) ou en rapport avec l’épiscope (1 Tm 3,3). Alors que le principal problème qui mine l’Église d’Éphèse est un enseignement déviant, Paul rappelle aussi, en 1 Tm 2,5-6 et 3,16, le contenu de l’enseignement authentique issu de la tradition apostolique, soulignant ainsi que l’Église doit être édifiée sur “le fondement des apôtres”14Cf. 1 Tm 2,6-7. L’expression est tirée de Ep 2,20..

Avant la péricope qui nous intéresse, en 1 Tm 2,3-7, Paul rappelle à Timothée un principe théologique important : Dieu mandate lui-même ses porte-parole et il transmet son message par des personnes qu’il a choisit et établit lui-même. Il cite alors la tradition apostolique (aux v. 5 et 6a) et fait référence au mandat qui lui vient de Dieu d’annoncer ce message :

“3Voilà ce qui est beau et agréable aux yeux de Dieu notre Sauveur, 4qui veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité. 5Car il n’y a qu’un seul Dieu, un seul médiateur aussi entre Dieu et les hommes, un homme : Christ Jésus, 6qui s’est donné en rançon pour tous. Tel est le témoignage qui fut rendu aux temps fixés, 7et pour lequel j’ai été, moi, établi prédicateur et apôtre – je dis vrai, je ne mens pas –, enseignant des nations dans la foi et la vérité.”

Le texte en italique indique ce qui provient de la tradition apostolique. L’attestation multiple et indépendante est l’un des indices de détection des traditions orales. Par exemple, la présentation parallèle d’un seul Dieu et un seul médiateur, Jésus Christ, s’inspire probablement de la proclamation plus ancienne dont rend compte 1 Co 8,615Le rôle de médiateur du Christ est fréquemment exprimé avec l’expression “par lui” (δι’ αὐτοῦ) dans le N. T., comme en 1 Co 8,6. Cela est confirmé dans divers contextes, tant au niveau de la création (Col 1,16 ; He 1,2 ; Jn 1,3.10) qu’à celui du salut (Col 1,20 ; Jn 3,17 ; 14,6 ; 1 Jn 4,9 ; He 7,25), et trouve également une portée concrète dans la vie croyante et le culte (Col 3,17 ; He 13,15). Par ailleurs, certains motifs semblent avoir acquis un statut fondamental, comme la double salutation de grâce et de paix émanant de Dieu et du Christ dans les débuts et les clôtures épistolaires, ou encore, de façon plus marquée, les confessions de foi mettant en parallèle “un seul Dieu, le Père” et “un seul Seigneur, Jésus Christ”, que l’on retrouve sous différentes formulations en Ep 4,4-6, 1 Tm 2,5-6, Jude v. 4 et 25 ainsi que Mt 23,8-10.. De même, l’affirmation “il s’est donné en rançon pour tous” est attestée en différentes formes chez Paul16Ga 1,4, 2,20 ; Ep 5,2.25., chez Jean17Jn 10,11.15.17-18, 15,13. et remonte sans doute à la parole de Jésus lui-même dont rapportée en Mc 10,45 (cf. Mt 20,28) : “Car le Fils de l’homme est venu non pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude (δοῦναι τὴν ψυχὴν αὐτοῦ λύτρον ἀντὶ πολλῶν).” Elle se rapproche de l’institution de la Cène dont rend compte Luc 22,19 et 1 Co 11,23-25. Bref, 1 Tm 2,5-6a représente le coeur de la proclamation chrétienne directement issue de la tradition orale établie par les apôtres, témoins de la vie de Jésus.

En 1 Tm 2,6b-7, après avoir cité le message chrétien reconnu comme étant apostolique, Paul souligne son propre appel divin, qui lui confère une autorité comme porte-parole pour Dieu : “Tel est le témoignage qui fut rendu aux temps fixés, et pour lequel j’ai été, moi, établi prédicateur et apôtre – je dis vrai, je ne mens pas –, enseignant des nations dans la foi et la vérité.” Dieu ne révèle pas directement à tous les êtres humains son identité, son plan et sa volonté, mais il s’est manifesté par l’entremise du Seigneur Jésus, qui a lui-même mandaté des apôtres, parmi lesquels se trouve Paul. Ceux-ci ont été, d’une certaine manière, formés et ils sont mandatés par Dieu, de sorte qu’ils disposent de l’autorité nécessaire pour transmettre la bonne nouvelle émanant de Dieu par le Seigneur Jésus. Cette transmission s’opère par des traditions orales bien définies, sur lesquelles les apôtres s’accordent pour transmettre et conserver l’essence irréductible de la foi et de l’identité chrétienne. Dans le Nouveau Testament, la tradition orale (paradosis) prend sa source ultime en Dieu et se distingue ainsi des traditions purement humaines, nées des hommes et souvent réduites à des mythes18Cf. Col 2,6-8 ; 1 Th 2,13 ; 1 Th 4,1-8 ; Mc 7,8.13 ; Mt 15,6. La tradition apostolique s’inscrit donc dans ce mouvement :

En plus d’être fréquemment décrite comme trouvant sa source en Dieu (ou dans le Christ), la tradition fonctionne comme la transmission d’expériences théophaniques par les témoins oculaires. Paul rappelle plus d’une fois que Dieu lui a confié l’Évangile : 1,11 et 2,7. Dans cette Église en crise, en 1 Tm, l’enseignement doit être réalisé par le “surveillant” (“l’épiscope”) ou par Timothée lui-même et non par des croyants qui ne savent pas ce dont ils parlent. Paul écrit explicitement pour dire ce qu’il faut enseigner et rejeter dans l’Église (1,3 ; 4,6.9.11.16 ; 6,2-3). Il indique quel est le contenu théologique fiable qui doit faire l’objet de l’enseignement (1,15 ; 3,1.14-16 ; 4,9-13).

Après la péricope qui nous occupe, Paul énumère les qualités requises pour les épiscopes et les diacres, puis cite, en 1 Tm 3,16, une tradition apostolique afin de rappeler le cœur du message chrétien que les enseignants doivent fidèlement transmettre :

Cette deuxième tradition illustre bien deux autres indices qui permettent de détecter une tradition : il y a présence d’une formule d’introduction19L’expression “le mystère de la piété” fait référence au contenu de la foi, qui est précédé par le verbe ὁμολογουμένως, qui signifie littéralement “confessant”, un verbe relié à la proclamation de la foi et donc à la tradition orale. et d’un style caractéristique comprenant une structure particulière20Six lignes de trois mots, avec une exception à la ligne 2 où il y a seulement deux mots., des répétitions mises en couleur216 verbes au passif finissant en θη, indiqués en rouge, et 5 emplois de la préposition ἐν., une cadence, etc. Dans cette tradition, le mot grec ἀγγέλοις (angelois) peut désigner soit des anges, soit des messagers humains, ce qui ouvre la voie à deux lectures possibles de la troisième ligne : l’une évoquant l’intronisation du Christ devant les anges célestes, l’autre faisant référence à une apparition du Ressuscité aux apôtres, ses témoins mandatés pour annoncer l’Évangile. Bien que la majorité des théologiens optent pour la première option, il semble plus naturel d’y voir, comme le fait la Bible en Français Courant, une allusion aux apôtres — témoins d’une apparition du Ressuscité, comme Paul — qui ont ensuite été envoyés pour « prêcher parmi les nations ». Cette lecture rejoint d’ailleurs ce que Paul affirme à son propre sujet en 1 Tm 2,5-7 (cf. 1,11-17). Autrement dit, ce verset exprime encore une fois que c’est Dieu lui-même qui établit les témoins de son œuvre et de son message dans le monde, et que l’Église, ainsi que chacun de ses membres, doit rester fidèle à cette révélation fondatrice.

Toutes ces informations sont cruciales à la bonne compréhension des raisons derrière l’interdiction adressée à la femme d’enseigner, qui apparaît en 1 Tm 2,11-14.

3. Explications verset par verset de 1 Tm 2,11-15

La péricope complète devrait en réalité couvrir 1 Tm 2,8-15, mais étant donné la complexité déjà considérable des versets 11 à 15, j’ai choisi de ne pas traiter les versets 8 à 10 dans cet article.

Examinons d’abord les instructions données par Paul en 1 Tm 2,11-12, avant de nous pencher sur les raisons théologiques qu’il avance pour les justifier (v. 13-14).

3.1. Apprendre, ne pas enseigner, ni dominer (v. 11-12)

Qu’une femme apprenne dans le calme, en toute soumission. Je ne permets pas à une femme d’enseigner ni de dominer un homme, mais qu’elle se tienne dans le calme.” (v. 11-12)

Bien que les lecteurs modernes soient le plus souvent frappés par l’injonction faite à la femme d’être dans la soumission, les premiers destinataires auraient sans doute plutôt été frappés par le caractère révolutionnaire de l’injonction faite aux femmes d’apprendre : non pas seulement “que la femme écoute l’instruction”, comme le rend la version Louis Segond, mais bien “que la femme apprenne” (μανθανέτω). Il s’agit d’une étape préalable essentielle pour ne pas prétendre enseigner ce que l’on ne comprend pas, comme le reproche 1 Tm 1,7 à certains qui veulent être enseignants de la Loi sans saisir ni ce qu’ils disent ni ce dont ils se portent garants.

Trois éléments méritent d’être expliqués en 1 Tm 2,11-12.

D’abord, alors que Paul faisait référence aux femmes au pluriel dans les versets 9 à 10, il passe soudainement au singulier dans les versets 11 à 15a, avant de revenir au pluriel en 15b. Pourquoi alterner du pluriel au singulier, puis revenir au pluriel, plutôt que de maintenir un style uniforme, soit entièrement au pluriel, soit entièrement au singulier ? Une première explication suggère que ce problème d’insubordination concerne une femme en particulier. D’autres y voient une transition du contexte ecclésial au contexte conjugal. Comme le démontre Michel Gourgues, toutes les fois que le mot “enseignement” ou le verbe “enseigner” revient en 1 Tm, c’est pour faire référence à l’enseignement dans le cadre ecclésial (1 Tm 4,6.11.13.16, 6,2-3)22Michel Gourgues, Les deux lettres à Timothée : La lettre à Tite, p. 112.. De plus, ailleurs chez Paul, la combinaison des verbes “enseigner” et “apprendre”, comme en 1 Tm 2,11-12, désigne “un enseignement de foi transmis aux communautés” (Rm 16,17, Ep 4,20-21, cf. 1 Co 14,31.35). Comme nous l’avons vu plus tôt, les ch. 2 et 3 concerne complètement le fonctionnement de l’Église : le contenu et l’attitude dans la prière, l’épiscope, les diacres, le mystère de la foi qui doit être préservé dans l’Église. Interpréter les v. 11-15 dans une perspective conjugale est étranger au mouvement d’ensemble du texte. Mieux vaut voir le va-et-viens entre le pluriel et le singulier comme une anticipation de l’illustration tirée de l’histoire d’Adam et Ève et/ou comme une référence au fait que le problème est causé par une femme en particulier.

Ensuite, en 1 Tm 2,11, certaines traductions, comme la Louis Second (LS), interprètent l’injonction comme une demande de silence adressée aux femmes : “Que la femme écoute l’instruction en silence (ἡσυχία), avec une entière soumission.” Le terme grec ἡσυχία désigne le silence, mais aussi la tranquillité, le calme, de sorte qu’il est approprié de traduire moins sévèrement comme le fait la traduction officielle liturgique : “Que la femme reçoive l’instruction dans le calme…”. Ce mot grec revient aussi au v. 12 : “Je ne permets pas à une femme d’enseigner, ni de dominer un homme ; mais qu’elle reste dans le calme.” Cette traduction est sans doute à préférer comme le mentionne Andreas J. Köstenberger :

“Le terme ἡσυχία […] ne fait probablement pas référence à un silence absolu ici (comme en Ac 22,2 ; cf. Lc 14,4), mais il correspond plutôt à l’idée de la “vie paisible et tranquille (ἡσύχιον)” mentionnée au v. 2.23Andreas J. Köstenberger, 1-2 Timothy and Titus (coll. Evangelical Biblical Theological Commentary), Bellingham, Lexham, 2020, p. 113. Ma traduction..”

Enfin, l’interdiction d’enseigner l’homme avec la mention « ni de s’imposer/dominer » (αὐθεντεῖν) indique qu’une ou certaines femmes dans l’Église d’Éphèse insistaient pour enseigner des éléments contraires à la foi chrétienne et ne respectaient pas les enseignants de l’Église. Le verbe grec αὐθεντεῖν est un mot unique dans le NT et il est très rarement attesté dans la littérature grecque ancienne. En fonction du contexte littéraire, il peut signifier “adopter une posture d’autorité autonome, donner des ordres ou commander, […] imposer ses directives”24Walter F. Bauer, F. Wilbur  Gingrich (trad.) et William F. Arndt (trad.), A Greek-English Lexicon of the New Testament and Other Early Christian Literature, Chicago IL, University of Chicago, 1957, p. 150, ma traduction.. Cependant, Linda Belleville L. soutient que le terme a une connotation plus violente :

“L’examen des formes αὐθεντ- dans les sources littéraires et non littéraires de l’époque classique et hellénistique, montre que les traductions modernes du verbe αὐθεντέω par “exercer une autorité” ou “s’arroger une autorité sur autrui” ne reposent sur aucune base dans le grec de l’Antiquité. En revanche, les sens de “tuer” ou “perpétrer un meurtre” apparaissent exclusivement dans les textes littéraires, tandis que les significations de “dominer de manière tyrannique” ou “être à l’origine (de quelque chose)” se retrouvent sans exception dans les documents non littéraires25Linda Belleville L., “Lexical Fallacies in Rendering αὐθεντει̂ν in I Timothy 2:12: BDAG in Light of Greek Literary and Nonliterary Usage”, Bulletin for Biblical Research 29 (2019), p. 317-341 : “examination αὐθεντ- forms in Classical and Hellenistic literary and nonliterary materials shows that modern translations of auGevxetv as “to exercise authority” or “assume authority over” have no basis in the Greek of antiquity. Instead, “to murder” or “perpetrate a murder” sur­ face exclusively in the literary materials, and “to domineer” or “to originate” appear without exception in the nonliterary materials.” (p. 318). Ma traduction..”

Michel Gourgues, qui note plusieurs autres études sur le mot αὐθεντεῖν, a raison d’affirmer qu’en fin de compte, le mot doit être compris en fonction de la logique interne du texte : on observe en effet que le verbe αὐθεντεῖν y est explicitement opposé à ὑποταγή [soumission]26Michel Gourgues, Les deux lettres à Timothée : La lettre à Tite, p. 234.. Cette opposition suggère une posture d’autorité usurpée, incompatible avec l’attitude de soumission, laquelle suppose une relation hiérarchique (cf. 1 Tm 3,4). Le fait que l’interdiction d’exercer une domination précède immédiatement l’invitation au calme dans le cadre de l’enseignement, indique qu’il s’agit d’un contexte liturgique27Michel Gourgues, Les deux lettres à Timothée : La lettre à Tite, p. 234..

3.2. Le recours aux Écritures pour justifier l’interdit (v. 13-14)

“Car Adam a été formé le premier, Ève ensuite, et Adam n’a pas été trompé, mais la femme, ayant été séduite, est tombée dans la transgression.” (1 Timothée 2.13-14)

En 1 Tm 2,11-15, Paul s’inspire du 2e récit de la Genèse (Gn 2,4-3,24) pour justifier l’interdiction à la femme d’enseigner et de dominer l’homme. Puisque Paul fait référence au monde précédent “la Chute”, certains théologiens pensent que l’interdiction reliée à l’enseignement féminin dans l’Église est fondée sur des raisons ontologiques et immuables : autrement dit, l’interdit est toujours applicable puisqu’il est basé sur la nature profonde de l’homme et de la femme et l’ordre des choses établi par Dieu. C’est le cas d’Andreas Köstenberger, qui soutient que “les références à l’ordre divin de la création et sa violation dans la chute aux v. 13-14 fondent les v. 11-12 dans des normes universelles plutôt que culturelles28Andreas J. Köstenberger, 1-2 Timothy and Titus, Bellingham WA, Lexham (coll. Evangelical Biblical Theology Commentary), 2020, p. 114..”

En fait, les raisons liées à la place d’Adam dans l’ordre de la création et à la faute commise par Ève doivent être envisagées conjointement : “Adam fut façonné le premier, ensuite Ève et Adam n’a pas été trompé, mais la femme, ayant été séduite, est tombée dans la transgression.” (1 Tm 2,13-14) Le verbe πλάσσω (plássō, “façonner” ou “modeler”) apparaît dans le deuxième récit de la création, en Genèse 2,7, pour décrire la création de l’homme : “Et Dieu façonna l’homme [ἐπλάσθη] avec de la poussière de la terre.” De plus, l’expression “Adam n’a pas été trompé, mais Ève” (καὶ Ἀδὰμ οὐκ ἠπατήθη, ἡ δὲ γυνὴ ἐξαπατηθεῖσα ἐν παραβάσει γέγονεν), est une référence explicite à Genèse 3,13, où le même verbe ἀπατάω apparaît en rapport à Ève. Ainsi, pour comprendre la pensée de Paul, il faut s’assurer de lire au moins Gn 2,7 à 3,13 et voir comment il y a une concordance avec 1 Tm 2,11-15 et 1 Tm en général. Une des leçons que les études en intertextualité nous ont apprises dans le dernier siècle, surtout en rapport avec le Nouveau Testament, c’est l’importance de lire le texte vétérotestamentaire auquel fait référence le passage néotestamentaire, et vérifier la concordance entre les deux contextes littéraires.

Ève n’avait pas encore été formée lorsque Dieu a donné à Adam le commandement de ne pas consommer le fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Ainsi, c’est Adam qui dut lui transmettre cette instruction.

Il s’agit du premier cas de transmission orale dans la Bible hébraïque, une notion très importante chez les Juifs. Ève est alors moins bien placée qu’Adam pour répondre aux questions et affirmations du serpent, puisqu’elle n’était pas présente quand Dieu donna l’ordre à Adam. Le fait qu’elle ait reçu ce précepte par l’intermédiaire d’Adam, et non directement de Dieu, la rendait plus vulnérable en quelque sorte, puisqu’elle n’a pas été elle-même bénéficiaire de cette révélation directement, mais de façon médiée, c’est-à-dire par l’entremise d’une autre personne. Bilezikian explique :

Dans le récit fatidique de la chute, c’est Ève, la personne la moins informée, qui a initié une action erronée et s’est elle-même égarée. Ève n’a pas été créée la première, ni en même temps qu’Adam. Elle est arrivée plus tard sur la scène. Des deux, c’est elle qui a été privée de l’expérience directe du moment où Dieu a donné l’interdiction concernant l’arbre. Par conséquent, elle aurait dû poser la question à Adam lorsqu’elle a été mise au défi. Il était mieux préparé pour y faire face, puisqu’il avait reçu l’ordre directement de Dieu. En ce qui concerne la parole de Dieu, Adam avait été le maître d’Ève, et Ève l’élève. Pourtant, lorsque la crise est survenue, elle a agi comme une enseignante et est tombée dans le piège du diable. Son erreur fut d’assumer une fonction pour laquelle elle n’était pas préparée. De même, il y avait à Éphèse des femmes ignorantes, mais sûres d’elles qui avaient provoqué d’importants troubles en raison de leur enthousiasme dépourvu de discernement. Paul déplore les excès de ces femmes, qui allaient de maison en maison colporter des commérages et proférer des paroles déplacées (1 Tm 5,13). Certaines, en effet, s’étaient déjà tournées vers l’occulte en suivant Satan (v. 15), de la même manière qu’Ève l’avait fait lors de la chute29Gilbert Bilezikian, Beyond Sex Roles, p. 136-137 (ma traduction)..

En d’autres mots, les versets 13 et 14 ne présentent pas deux raisons ontologiques distinctes — l’antériorité d’Adam et une prétendue faiblesse morale attachée à Ève — justifiant l’interdiction faite à la femme d’enseigner l’homme. Il s’agit plutôt d’un argument à portée narrative qui vise à souligner l’importance de respecter les témoins fondateurs, récipiendaires de la révélation divine et établis par Dieu pour la transmettre — de Paul à Timothée, puis aux anciens —, afin de garantir la continuité de la transmission de la révélation, la tradition apostolique. Là est le souci de Paul dans toute la lettre (1 Tm 1,11-16, 2,5-7, 3,16, etc.).

Privées d’un accès direct à la révélation divine, qu’elle soit en rapport avec l’enseignement du vivant de Jésus, la tradition orale issue de l’Église de Jérusalem ou les Écritures (ne disposant pas d’une formation scripturaire comparable à celle des hommes de l’époque), les femmes sont d’abord appelées à s’instruire (1 Tm 2,11 : “qu’elle apprenne” / “qu’elle s’instruise”). L’interdiction n’est donc pas irrévocable et absolue, mais conditionnée à leur attitude et à leur apprentissage. Lorsqu’une femme est formée par des témoins légitimes et qu’elle restitue fidèlement l’enseignement apostolique, elle peut pleinement exercer le ministère de l’enseignement comme en témoigne Priscille, épouse d’Aquilas, qui, à Éphèse, précisa la théologie de l’influent homme d’Alexandrie, Apollos (Ac 18,24-26). Le reste du Nouveau Testament confirme, comme nous le verrons plus loins, qu’une femme formée et mandatée par Dieu peut enseigner.

3.3. Le rapport entre le salut et l’enfantement (v. 15)

“Elle sera néanmoins sauvée par l’enfantement, si elles demeurent dans la foi, l’amour, la sanctification avec modestie.” (1 Timothée 2,15)

À quoi renvoie précisément le verbe σωθήσεται (“elle sera sauvée”) dans le cadre de l’enfantement ? Certains y voient un salut physique (préservation de la vie au travers la grossesse, l’accouchement et la vie terrestre)30Voir Annette Weissenrieder, “Of Childbirth and Salvation: 1 Timothy 2: 15 in Light of Ancient Medicine and the Artemis Cult in Ephesus” dans Gender and Social Norms in Ancient Israel, Early Judaism and Early Christianity: Texts and Material Culture, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 2019, p. 347-380., d’autres un salut spirituel (libération du péché et de ses conséquences). Comme le souligne Gilbert Bilezikian, le contexte littéraire immédiat est nettement en faveur de la deuxième option : “Le fait que Paul fasse ici allusion au salut face au péché ressort clairement de la référence à la “transgression” au verset précédent, ainsi que des effets du salut énumérés : la foi, l’amour, la sanctification et une conduite circonspecte31Gilbert Bilezikian, Beyond Sex Roles, p. 135 (ma traduction)..”

Le texte grec de 1 Tm 2,15 présente une incohérence grammaticale étonnante. Le premier verbe (σωθήσεται) est au singulier (“Mais elle sera sauvée par l’enfantement”) et le deuxième verbe (μείνωσιν) – qui devrait être au singulier – est au pluriel (“si elles demeurent dans la foi, l’amour et la sainteté, avec prudence”). Que désignent le singulier et le pluriel ? Si l’on considère le contexte littéraire immédiat, l’expression “elle sera sauvée” fait sans doute référence à Ève, qui vient d’être mentionnée deux fois dans les versets précédents (v. 12-13)32Annette Weissenrieder (“Of Childbirth and Salvation…”, p. 348, n. 10), bien qu’elle ne défend pas cette position, souligne qu’elle était défendue par Ignage d’Antioche (Aux Éphésiens 19), Irénée (Contre les hérésies 3,22, 5,19), Justin de Naplouse, Dialogue avec Tryphon, 100. Elle affirme aussi que ce point de vue est très répandue chez les spécialistes de nos jours. Voir aussi Philip B. Payne, Libertarian Women, p. 177-181).. Ève devait enfanter pour que vienne “aux temps fixés” le “seul médiateur entre Dieu et les hommes, un homme, Jésus Christ, qui s’est donné lui-même en rançon pour tous” (1 Tm 2,5-6). Le passage du singulier au pluriel fait la transition entre Ève en tant qu’archétype de la femme aux femmes en générale. Après avoir pris Ève comme anti-modèle, Paul l’a prend comme modèle, sans doute en opposition à Artémis, une déesse célibataire, symbole de liberté et d’autonomie face aux liens du mariage. Pour s’approprier ce salut qui a été rendu possible par l’enfantement messianique, les femmes chrétiennes d’Éphèse doivent vivre conformément à la piété chrétienne, qui comprend le fait de demeurer dans la foi – en opposition à l’abandon de la foi -, de cultiver les valeurs qui en découlent comme l’amour – en opposition à l’égocentrisme et l’orgueil qui pousse à montrer son luxe33“1 Tm 6,9-10 : “Mais ceux qui veulent s’enrichir chutent ; car l’amour de l’argent est la racine de tous les maux…” -, la sanctification ou la consécration – en opposition à une conformité aux valeurs culturelles et religieuses ambiantes – et la piété, c’est-à-dire un profond respect des choses de Dieu – en opposition à un mépris des enseignements promulgués dans l’Église par attachement à la pseudoscience. Ève, ainsi qu’une panoplie de femmes à sa suite, jusqu’à Marie, devait enfanter et assurer une descendance pour que le plan de Dieu, souvent désigné comme le Sauveur en 1 Tm (1,1, 2,3, 4,10), s’accomplisse par l’entremise de Jésus.

En Gn 3,15, Dieu disait au serpent : “Je mettrai l’hostilité entre toi et la femme, entre ta descendance et sa descendance. Celle-ci te blessera à la tête et toi, tu la blesseras au talon.” Le passage de Genèse 3,15, souvent appelé le protoévangile (c’est-à-dire la première annonce de la Bonne Nouvelle), a été lu de manière christologique dans la tradition chrétienne. Le verset est perçu comme la première promesse d’un Rédempteur à venir. La “descendance de la femme” y est interprétée comme une figure messianique, que les chrétiens identifient à Jésus Christ. Cette descendance écrasera la tête du serpent (symbole du mal, de Satan), même si elle sera elle-même blessée dans le processus (au talon). Dans une perspective christologique, ce verset annonce la victoire du Christ sur Satan et le péché, obtenue à travers la croix et la résurrection. La blessure au talon symbolise la souffrance de Jésus, mais elle ne compromet pas sa victoire définitive, illustrée par le coup porté à la tête du serpent — une blessure mortelle.

Pour que s’accomplisse la prophétie de Gn 3,15, Ève et les femmes à sa suite devaient enfanter jusqu’à ce que vienne le Sauveur. Cela démontre la valeur de l’enfantement dans l’histoire du salut, ce qui peut servir de raison théologique de ne pas dénigrer l’enfantement, comme le font certaines femmes qui valorisent la vie amoureuse sans responsabilité familiale (cf. 1 Tm 5,2-16).

L’un des éléments de l’enseignement des faux docteurs dans l’Église d’Éphèse portait sur l’interdiction du mariage (1 Tm 4,1-3). Cette dévalorisation du mariage pourrait trouver son origine dans la culture éphésienne, largement influencée par le culte et le temple dédiés à la déesse Artémis34Concernant les théologien.ne.s qui postulent une influence du culte d’Artémis dans l’Église d’Éphèse, voir Sharon H. Gritz, « Paul, Women Teachers, and the Mother Goddess at Ephesus: A Study of I Tim. 2:9–15 », dans Light of the Religious and Cultural Milieu of the First Century, New York NY, University Press of America, 1991, p. 105-144 ; celle-ci est critiquée dans Dillon T. Thornton, Hostility in the House of God: An Investigation of the Opponents in 1 and 2 Timothy (Bulletin for Biblical Research Supplement, 15), Winona Lake IN, Eisenbrauns, 2016, p. 99-101. Voir aussi Annette Weissenrieder, “Of Childbirth and Salvation: 1 Timothy 2: 15 in Light of Ancient Medicine and the Artemis Cult in Ephesus” dans Gender and Social Norms in Ancient Israel, Early Judaism and Early Christianity: Texts and Material Culture, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 2019, p. 347-380.. Artémis, protectrice des jeunes femmes, était, selon la mythologie, elle-même vierge et évitait presque tout contact avec les hommes. Elle est désignée comme une “déesse sans enfant” dans le livre Théétète (149C) de Platon. Artémis, qui représentait la chasteté, était la grande rivale d’Aphrodite, la déesse de la sexualité et la luxure35Richard Buxton, “Tragedy and Greek Myth”, dans The Cambridge Companion to Greek Mythology, Cambridge, Cambridge University Press, 2009, p. 179-180.. L’une de ses amies, Callisto, qui était une princesse, avait fait le vœu de rester vierge afin de se consacrer au service d’Artémis. Callisto avait ainsi choisi de renoncer au mariage afin de vivre dans les bois avec Artémis et de chasser les bêtes sauvages ensemble36Liv Albert, Greek Mythology: The Gods, Goddesses, and Heroes Handbook, New York NY, Simon & Schuster, 2021, p. 62-63.. Ce genre d’histoire est fort probablement l’inspiration derrière le commandement de ne pas se marier. Presque tout de suite après, Paul incite Timothée à rejetter “les mythes profanes et absurdes dignes de vieilles femmes” (1 Tm 4,7 ; cf. 1 Tm 1,4). Dans la pensée juive antique, les mythes étaient inspirés par les démons, qui sont d’autres êtres célestes qui détournent les peuples païens du Dieu créateur, le Dieu très-haut37Sur cette question, voir mon article sur le livre de Michaeal Heiser, intitulé “L’assemblée divine : une vision israélite du monde spirituel“.. Il n’est donc pas étonnant que Paul caractérise les enseignements de ses opposants comme des “enseignements de démons” (1 Tm 4,1), dont l’objet de l’enseignement concerne entre autres l’interdiction du mariage – conformément à la valeur de chasteté qui découle du culte d’Artémis – et qu’il encourage Timothée à “repousser les mythes profanes, contes de vieilles femmes.” Il est intéressant de savoir que, bien qu’Artémis soit l’une des trois déesses vierges de l’Olympe (avec Athéna et Hestia), son rôle est de protéger l’innocence des jeunes filles et d’accompagner les accouchements, sans pour autant enfanter elle-même. Le fait qu’Artémis soit une déesse impliquée dans la protection des jeunes femmes, incite peut-être à y voir un rôle plus prononcé des femmes que des hommes dans la création et la propagation de ces mythes, d’où l’expression utilités par Paul, “contes/mythes de veilles femmes”.

Bref, Paul n’affirme pas littéralement que les femmes doivent produire des bébés pour être sauvées, mais que, dans l’histoire du salut, beaucoup de femme ont dû le faire depuis Ève jusqu’à Marie, pour que viennent “le seul Médiateur entre Dieu et les hommes, un homme, Jésus Christ, qui s’est donné en rançon pour tous” (1 Tm 2,5-6). Si c’est par l’entremise de l’enfantement humain que le Messie est venu, il y a donc de la valeur dans le mariage et la famille. Même si, pour être sauvées, les femmes n’ont plus nécessairement à enfanter comme Ève et les autres à sa suite, elles doivent cultiver des valeurs et des comportements conformes à la piété chrétienne, comme l’amour, la foi, la modestie.

4. Les femmes dans l’Église moderne

Plusieurs raisons s’opposent à l’application universelle de l’interdiction faite à la femme d’enseigner, exprimée en 1 Tm 2,12.

4.1. Les raisons appuyant l’interdit : discréditer les personnes non mandatées et non formées

Comme nous l’avons vu, Paul relie l’antériorité d’Adam et la chute d’Ève pour montrer qu’elle n’a pas reçu directement le commandement divin, mais par l’entremise d’Adam, ce qui l’a rendue plus vulnérable (Gn 2,7, 3,13). Cette double allusion narrative invite à lire le passage en écho au texte de la Genèse, soulignant l’importance de confronter 1 Tm 2,11-15 à Gn 2–3. Tout comme Ève, certaines femmes d’Éphèse, sûr d’elles mais mal formées, ont semé la confusion dans la communauté, d’où l’appel à s’instruire d’abord. L’interdiction en 1 Tm 2,12-14 n’est ainsi pas une norme ontologique figée, mais une mesure visant à préserver la transmission fidèle de la tradition apostolique par des témoins dûment formés auprès de ceux qui ont bénéficiés directement d’une Révélation de Dieu dans l’histoire du salut.

4.2. Le danger d’une théologie pratique fondée sur un texte correctif au lieu de textes normatifs

1 Tm 1,11-15 représente le seul passage du Nouveau Testament interdisant aux femmes d’enseigner dans l’Église38De nombreux théologiens estiment que les v. 14,34-35 de 1 Co, qui limitent la participation des femmes dans l’Église, ne représente pas la pensée de Paul, mais relèvent d’un slogan corinthien. Un “slogan corinthien” désigne une formule habituellement brève et frappante, propre à la communauté de Corinthe, qui résume une pratique ou une conviction locales et qui a pu circuler oralement, sans qu’elle émane nécessairement de l’enseignement direct de l’apôtre Paul. Sur cette question, voir Michel Gourgues, “Qui est misogyne : Paul ou certains Corinthiens ? Note sur 1 Co 14, 33b-36”, dans Des femmes aussi faisaient routes avec lui. Perspectives féministes sur la Bible, Montréal, Médiaspaul, 1995, p. 153-159. et contredit bien d’autres passages où les femmes peuvent prendre la parole dans Église notamment pour prophétiser – un rôle supérieur à l’enseignement aux yeux de Paul – ou enseigner. Cette interdiction survient dans un contexte marqué par d’importants problèmes liés à l’enseignement dans l’Église d’Éphèse. Établir une théologie à partir d’un seul texte, lui-même inscrit dans un cadre correctif de toute évidence, revient à construire une théologie particulièrement fragile. Aujourd’hui encore, plusieurs courants chrétiens maintiennent l’interdiction faite aux femmes d’occuper des rôles d’enseignement dans l’Église. C’est notamment le cas dans l’Église catholique et chez les orthodoxes, où la prêtrise demeure réservée aux hommes. En revanche, chez les protestants, la place accordée aux femmes dans l’enseignement et les fonctions de direction varie considérablement selon les dénominations.

Lorsqu’il vient le temps d’interpréter 1 Tm 2,15, où le texte mentionne l’idée que la femme sera sauvée par l’enfantement, immédiatement on appelle au reste de la théologie paulinienne pour justifier qu’il ne faut pas interpréter de façon littérale ce passage. Pourquoi appliquer cette règle pour 1 Tm 2,15 et non pour 1 Tm 2,12 ? À la fin de son activité épistolaire, Paul balaie-t-il du revers de la main sa position antérieure, qui était révolutionnaire, par rapport à la femme dans l’Église ? Non. Le penser, c’est faire de la mauvaise théologie, en prenant un passage en contexte manifestement correctif, pour réinterpréter de multiples passages normatifs : c’est aller à l’encontre du principe de l’analogie de la foi, qui consiste à éclairer les passages obscurs et rares en fonction des passages clairs et plus nombreux. Au moins trois arguments concernant la littérature paulinienne devraient être considérés avant d’interdire aux femmes chrétiennes – qui représentent la moitié de l’Église de Dieu – d’enseigner aux hommes dans l’Église.

4.2.1. Le salut apporté par le Christ inaugure une nouvelle création, libérée du péché et de ses conséquences

En Ga 3,28, Paul cite une tradition apostolique proclamée en contexte baptismal : “27Vous tous, qui avez été baptisés en Christ, vous avez revêtu Christ : 28Il n’y a plus ni Juif ni Grec, Il n’y a plus ni esclave ni libre, Il n’y a plus mâle et femelle, car vous tous, vous êtes un en Christ Jésus.” (cf. 1 Co 11,11, 12,13 ; Col 3,9-11) Cette affirmation met en lumière l’égalité des croyants dans la foi en Christ, indépendamment de leur groupe ethnique, statut social ou leur genre. Par leur foi commune en Christ, les croyants sont déjà spirituellement, mais pas encore complètement, libérés du péché et de ses conséquences, incluant celles apportées par la faute originelle d’Adam et Ève. Le paradoxe “déjà, mais pas encore” est essentiel dans la pensée paulinienne. Étant unis avec le Christ par la foi, les croyants sont en quelque sorte déjà “morts et ressuscités” spirituellement, bien que les conséquences concrètes (comme la résurrection et la transformation des corps) ne soient pas encore pleinement réalisées. Étant spirituellement unis au Seigneur Jésus dans sa mort, ils sont morts à l’ancien monde et ses références39Comme la loi pour les Juifs et les mythes pour les païens. et à l’ancien “soi”. De même, étant unis spirituellement avec le Christ dans sa résurrection, ils sont relevés avec lui dans une vie nouvelle et un monde nouveau : “Si quelqu’un est en Christ, il est une nouvelle créature. Les choses anciennes sont passées, voici toutes choses devenues nouvelles.” (2 Co 5,17) Ce monde nouveau, animé d’êtres humains nouveaux, dans la tension “déjà, mais pas encore”, implique des révolutions sociales dont rend compte de façon ramassée Ga 3,28. Les croyants sont appelés à déployer de plus en plus cette nouvelle réalité avec le temps40à tendre vers le “déjà” et à quitter le “pas encore”., un peu comme Jésus le sous-entend dans la parabole du grain de sénevé, une semence qui devient un grand arbre permettant aux oiseaux du ciel de venir s’abriter. Certes, l’esclavage n’a pas été aboli du jour au lendemain (aspect “pas encore”), mais déjà au temps de Paul, les rapports entre maîtres et esclaves ont été profondément transformés par leur foi commune en Christ. Paul va même jusqu’à inviter le maître d’esclaves Philémon à libérer Onésime, son esclave devenu chrétien en prison avec Paul, pour qu’il se mette au service de l’Évangile avec Paul41Dans sa lettre à Philémon, Paul semble inviter subtilement son correspondant à affranchir Onésime. Il ne demande pas ouvertement la libération de l’esclave, mais oriente habilement son discours en ce sens. Il exhorte d’abord Philémon à accueillir Onésime « non plus comme un esclave, mais comme un frère bien-aimé » et cela « dans le Seigneur » (Phm 16), puis à le recevoir comme s’il recevait Paul lui-même (Phm 12, 17). Ce langage fraternel, enraciné dans la foi chrétienne, dépasse les catégories juridiques du droit romain et invite à une reconfiguration des relations sociales selon l’amour chrétien. Paul exprime aussi le désir de garder Onésime auprès de lui pour le service de l’Évangile (Phm 13-14), ce qui supposerait sa libération. Enfin, il rappelle à Philémon la dette spirituelle qu’il a envers lui, soulignant qu’il lui doit sa propre vie nouvelle (Phm 17-19), ce qui renforce l’appel implicite à une réponse généreuse conforme à l’Évangile.. La révolution chrétienne n’est pas un bouleversement soudain où Dieu impose sa volonté d’en haut, du jour au lendemain. Il s’agit plutôt d’une révolution sociale progressive, rendue possible par la persuasion, la conversion personnelle et le lent progrès moral de la société. La question des droits de la femme demeure un combat à mener encore aujourd’hui.

4.2.2. La pratique et l’attitude de Paul sont en faveur du rôle égal entre les hommes et les femmes dans l’Église

En dehors de l’épître aux Galates, Paul manifeste à plusieurs reprises une attitude positive à l’égard des femmes et reconnaît leur rôle actif dans l’Église primitive. Il mentionne plusieurs collaboratrices qu’il présente comme des partenaires dans le ministère. En Romains 16, il salue Phoebé, qu’il qualifie de diakonos (diaconesse ou serviteur) de l’Église de Cenchrées et de prostatis (protectrice ou mécène) de plusieurs, dont lui-même. Phoebe était la porteuse de la lettre aux Romains, un rôle très important qui implique la lecture et l’explication des lettres de Paul dans les différentes maisons où se réunissaient les chrétiens de Rome42Ces lettres n’arrivaient pas par l’entremise de Poste Canada, ou d’un réseau de facteurs quelconque relié à l’Empire ou par n’importe qui. Elles arrivaient par l’entremise de croyants proches de Paul et digne de confiance. Ces “porteurs de lettres” étaient désignés pour lire la lettre dans la communauté, et expliquer avec de plus amples détails la pensée de Paul par la suite. Elles étaient temporairement des représentants de Paul auprès de l’Église (cf. Ep 6,21-22, Ac 15,22-27).. Ce rôle de porteur de lettre implique donc l’enseignement et la permission de Paul à une femme d’enseigner. Il nomme aussi Priscille, toujours mentionnée avec son mari Aquilas, souvent en premier, ce qui pourrait indiquer son rôle prépondérant dans l’enseignement (Ac 18,26). Il salue également Junia, qualifiée d’apôtre éminente parmi les apôtres (Rm 16,7), une désignation qui indique une reconnaissance apostolique. D’autres femmes, comme Marie, Tryphène, Tryphose et Perside, sont louées pour leur travail au service de l’Évangile. En Philippiens 4,2-3, Paul exhorte Evodie et Syntyche à s’entendre dans le Seigneur, en rappelant qu’elles ont lutté à ses côtés pour l’annonce de l’Évangile, au même titre que d’autres collaborateurs masculins. Ces passages témoignent d’une estime réelle de Paul pour les femmes actives dans la mission et les communautés.

Toutes les listes des dons spirituels que l’on trouve dans les écrits de Paul (Rm 12,6-8 ; 1 Co 12,27-28 ; Ep 4,11-15, cf. 2,19-20) présentent le ministère de l’enseignement après celui de la prophétie. Cette hiérarchie est particulièrement marquée dans la liste de 1 Corinthiens 12,27-28, où les enseignants occupent la troisième place, précédés des apôtres et des prophètes. Or, pour Paul, les femmes pouvaient prophétiser dans les assemblées (1 Co 11,5) et Junia était considérée une apôtre éminente, comme je viens de le mentionner43En accord avec Gilbert Bilezikian, Beyond Sex Roles: What the Bible Says About a Woman’s Place in Church and Family, Grand Rapids MI, Baker Academic, 2006, p. 135. Bilezikian illustre à merveille la problématique : “Le problème vient du fait que, dans 1 Timothée, les femmes se voient interdire d’enseigner ou d’exercer une autorité sur les hommes, alors qu’elles ont pourtant accès, ailleurs dans le Nouveau Testament, à l’un des ministères les plus importants de l’Église après celui des apôtres. Ce serait un peu comme interdire à des femmes dans l’armée d’occuper le rang de capitaine, tout en leur permettant d’être promues au grade supérieur de colonel.” (p. 135, ma traduction).. Ces passages, contrairement à 1 Tm, sont normatifs et non correctifs, c’est-à-dire qu’ils ont été écrits dans l’optique d’un fonctionnement normal d’Église en santé et non dans le contexte d’une Église malade, minée par plusieurs faux enseignements provenant autant d’hommes et que de femmes comme 1 Tm. Or, tout comme continuer à prendre des médicaments une fois guéri peut finir par nuire, vouloir faire d’un passage écrit afin de corriger une crise un modèle à suivre en tout temps peut causer des dérives. Certains théologiens, en agissant ainsi, passent à côté du message profondément libérateur du christianisme primitif, en tentant de réintroduire dans l’Église des structures patriarcales que le Christ est justement venu transformer.

4.2.3. La liberté chrétienne prêchée par Paul est parfois suspendue par considération pour l’Évangile

Chez Paul, la liberté chrétienne est un principe fondamental, issu de l’union avec le Christ et de l’émancipation à l’égard de la Loi (Rm 6,14 ; 1 Co 10,23). Toutefois, cette liberté n’est ni absolue ni centrée sur l’individu : elle est appelée à se soumettre à l’amour et au bien de l’autre. Paul n’hésite pas à suspendre des droits pourtant légitimes, dont les siens, afin de ne pas scandaliser ni nuire à la foi des plus vulnérables. Ainsi, en 1 Corinthiens 8–10, il exhorte les croyants à renoncer à manger des viandes sacrifiées aux idoles, bien que cela soit permis, pour ne pas heurter la conscience des plus faibles. De même, en 1 Co 9, il refuse de faire valoir son droit à un soutien matériel, de peur de faire obstacle à l’Évangile. Il se dit « libre à l’égard de tous », mais se fait serviteur de tous pour en gagner le plus grand nombre (1 Co 9,19). Cette logique montre que la liberté chrétienne est toujours orientée vers le service, l’édification du prochain et la crédibilité du témoignage, plutôt que vers une simple affirmation de soi.

Si la Première lettre à Timothée est bien de Paul, on peut penser qu’il adopte une posture plus restrictive qu’à son habitude, non par contradiction, mais par souci de préserver la santé de l’Église et d’éviter que la foi ne soit discréditée. Ce souci est explicite en 1 Tm 5,14 et 6,1, mais se retrouve aussi ailleurs dans la correspondance paulinienne (Tt 2,4-5 ; Rm 2,23-24 ; 1 Co 10,32-33 ; 2 Co 6,3 ; Col 4,5). Or, les sociétés occidentales ne vivent plus sous un régime patriarcal comme celui du monde gréco-romain. Appliquer à la lettre 1 Tm 2,11-15 comme si cette directive avait été adressée directement à nous, lecteurs contemporains, sans discernement contextuel, risque paradoxalement de produire l’effet même que Paul cherchait à éviter : que la Parole de Dieu soit blasphémée.

Conclusion

Le passage de 1 Tm 2,11-15 doit être interprété à la lumière de son contexte global et immédiat : une Église locale aux prises avec de faux enseignements, une tension entre tradition apostolique et influences extérieures, et une dynamique de correction pastorale. Il ne s’agit pas d’un commandement universel destiné à restreindre, pour tous les temps, le rôle des femmes dans l’enseignement, mais d’une mesure circonstancielle visant à restaurer l’ordre et la solidité doctrinale à Éphèse. Prendre ce texte comme fondement normatif pour exclure les femmes du ministère revient à ignorer le caractère local, correctif et temporaire de l’interdiction, en plus de contredire l’esprit général du Nouveau Testament, qui affirme une égalité nouvelle en Christ. Être fidèles à la pensée paulienne signifie interpréter les passages difficiles de ses lettres à la lumière de l’ensemble de son témoignage. Aujourd’hui, faire taire les femmes dans l’Église au nom d’un texte mal contextualisé, c’est risquer de faire exactement ce que ce passage voulait éviter : que la Parole de Dieu soit discréditée, voire blasphémée, aux yeux du monde.

Bref, nul ne saurait enseigner ce qu’il ignore, et nul ne peut véritablement connaître sans avoir d’abord été formé et instruit par les autorités légitimes en la matière — en l’occurrence, les témoins institués par Dieu, tels que Paul ou ses mandataires, comme Timothée. Le principe fondamental de ce passage ne réside pas dans une interdiction faite aux femmes en raison de leur genre, mais dans une interdiction adressée à toute personne — homme ou femme — qui, sans formation adéquate et sous l’influence d’une pseudo-connaissance, prétend enseigner des idées qui s’éloignent de la foi véritable. L’enjeu ici est la fidélité au dépôt apostolique, transmis par ceux qui ont été établis comme garants de l’enseignement, et non une exclusion genrée du ministère d’enseignement. Ce que Paul corrige, c’est un usage de la force dans le but de promouvoir des idées fondées sur l’ignorance ou l’erreur, et non une vocation authentiquement enracinée dans la vérité reçue et transmise selon la tradition apostolique.

Références

Références
1 Elna Mouton et Ellen Van Wolde, “New Life from a Pastoral Text of Terror? Gender Perspectives on God and Humanity in 1 Timothy 2”, Scriptura: Journal for Contextual Hermeneutics in Southern Africa 111 (2012), p. 583-601 : “[1 Tm 2,8-15] est probablement devenu – surtout depuis le XIXe siècle – l’un des textes les plus controversés de l’histoire de l’interprétation biblique en ce qui concerne la participation des femmes au leadership ecclésial et aux processus décisionnels au sein de l’Église.” (p. 583 ; Ma traduction) Pour l’histoire de la réception de 1 Tm 2,8-15, voir Elna Mouton et Ellen Van Wolde, “New Life from a Pastoral Text of Terror?”, p. 584 n. 2.
2 Sur cette question, voir Michel Quesnel, Paul et les femmes. Ce qu’il a écrit, ce qu’on lui a fait dire (« Paul apôtre », 1), Montréal-Paris, Médiaspaul, 2021. Pour un résumé de ce livre, voir Sonny Perron-Nault, recension de Michel Quesnel, Paul et les femmes. Ce qu’il a écrit, ce qu’on lui a fait dire, Montréal/Paris, Médiaspaul, 2021, parue dans Science et Esprit 76/1 (2024), p. 151-154.
3 Pour une vue d’ensemble des ressemblances et différences entre les lettres pastorales et le paulinisme, voir Michel Gourgues (Les deux lettres à Timothée : La lettre à Tite (Commentaire biblique : Nouveau Testament, 14), Paris, Cerf, 2009, p. 43-57, 235-237 ; La Bible TOB. Notes intégrales. Traduction oecuménique, Paris/Villiers-le-Bel, Cerf/Bibli’O, 2010, p. 2586-2589.
4 1 Co 15,21-22 : “Car, puisque la mort est venue par un homme, c’est aussi par un homme qu’est venue la résurrection des morts. Et comme tous meurent en Adam, de même aussi tous revivront en Christ…”
5 Rm 5,12-14 : “C’est pourquoi, comme par un seul homme le péché est entré dans le monde, et par le péché la mort, et qu’ainsi la mort s’est étendue sur tous les hommes, parce que tous ont péché,… car jusqu’à la loi le péché était dans le monde. Or, le péché n’est pas imputé, quand il n’y a point de loi. Cependant la mort a régné depuis Adam jusqu’à Moïse, même sur ceux qui n’avaient pas péché par une transgression semblable à celle d’Adam, lequel est la figure de celui qui devait venir.”
6 2 Co 11,3, un texte admis par tous pour être paulinien, fait aussi référence à la séduction d’Ève par le serpent, mais ne fait pas référence à la première transgression ou à l’entrée de la mort dans le monde.
7 La paternité de 1 Tm est une question ouverte qui pourrait faire l’objet d’une étude ultérieure. La lettre exprime au moins en partie la pensée de Paul et les traditions qu’il a léguées à Timothée et ses autres déléguées apostoliques comme Tite. Dans la suite de cet article, Paul sera désigné comme l’auteur de la lettre, reconnaissant qu’il serait pertinent d’étudier en profondeur cette question.
8 1 Tm 1,3.7.10 ; 2,7.12 ; 3,1 ; 4,1.6.11.13.16 ; 5,17 ; 6,1-3.
9 Michel Gourgues, Les deux lettres à Timothée : La lettre à Tite, p. 234 : “le « dépôt » (parathēkē) que Timothée est exhorté à maintenir (v. 20a), doit désigner, dans le contexte, le contenu de la foi qu’il a reçu et qu’il a à transmettre en le gardant tel qu’il l’a reçu (comparer à l’« Évangile » de 1 Co 15,1-2). C’est là une autre façon de faire référence à ce qui, auparavant, avait été désigné comme « la saine doctrine conforme à l’Évangile de la gloire » (1,11), « les paroles de la foi et de l’enseignement sain » (4,6), les « saines paroles, celles de notre Seigneur Jésus Christ » ou encore « l’enseignement en vue de la piété » (6,3). Face à ce dépôt de la foi authentique, il y a ce qui est désigné ici comme « la pseudo-connaissance » et qui l’avait été auparavant comme heterodidaskalein (1,3) avec ses mythes et ses généalogies (1,4), ou comme « enseignements de démons » (4,1) avec leur interdiction du mariage et de certains aliments (4,3) et leurs récits mythiques (4,7). Voilà pour l’objet ou la matière.” (cf. 2 Tm 1,12-14.).
10 Michel Gourgues (Les deux lettres à Timothée : La lettre à Tite (Commentaire biblique : Nouveau Testament, 14), Paris, Cerf, 2009, p. 106) souligne à juste titre qu’il “n’est pas question de la tenue des femmes en général, mais en relation avec la prière”. Après avoir exhorté les hommes à prier sans colère au v. 8, Paul commence le v. 9 en écrivant “et de même que les femmes, [pour prier] dans une tenue qui soit digne, aient une parure discrète et sobre”. La traduction du v. 9 est de Gourgues. Les crochets et l’accentuation est de moi.
11 Michel Gourgues (Les deux lettres à Timothée : La lettre à Tite (Commentaire biblique : Nouveau Testament, 14), Paris, Cerf, 2009, p. 161), cite Spicq, et affirme qu’il s’agit ici des mythes païens à proprement parler, c’est-à-dire “l’ensemble de légendes ou de récits traditionnels concernant les dieux, les demi-dieux ou les événements antérieurs aux premiers faits historiques connus.” Cette référence aux mythes de vieilles femmes s’inscrit dans les v. 6 à 11, où Paul rappelle par deux fois la responsabilité de Timothée reliée à l’enseignement. 1 Tm 4,1-5 fait également référence à une autre fausse doctrine.
12 En 1 Corinthiens, Paul utilise fréquemment le pronom indéfini “quelques-uns” pour aborder des problèmes initiés par des personnes, mais sans les nommer.
13 Je m’inspire grandement de Michel Gourgues, Les deux lettres à Timothée : La lettre à Tite, p. 97, 116, 125, 133.
14 Cf. 1 Tm 2,6-7. L’expression est tirée de Ep 2,20.
15 Le rôle de médiateur du Christ est fréquemment exprimé avec l’expression “par lui” (δι’ αὐτοῦ) dans le N. T., comme en 1 Co 8,6. Cela est confirmé dans divers contextes, tant au niveau de la création (Col 1,16 ; He 1,2 ; Jn 1,3.10) qu’à celui du salut (Col 1,20 ; Jn 3,17 ; 14,6 ; 1 Jn 4,9 ; He 7,25), et trouve également une portée concrète dans la vie croyante et le culte (Col 3,17 ; He 13,15). Par ailleurs, certains motifs semblent avoir acquis un statut fondamental, comme la double salutation de grâce et de paix émanant de Dieu et du Christ dans les débuts et les clôtures épistolaires, ou encore, de façon plus marquée, les confessions de foi mettant en parallèle “un seul Dieu, le Père” et “un seul Seigneur, Jésus Christ”, que l’on retrouve sous différentes formulations en Ep 4,4-6, 1 Tm 2,5-6, Jude v. 4 et 25 ainsi que Mt 23,8-10.
16 Ga 1,4, 2,20 ; Ep 5,2.25.
17 Jn 10,11.15.17-18, 15,13.
18 Cf. Col 2,6-8 ; 1 Th 2,13 ; 1 Th 4,1-8 ; Mc 7,8.13 ; Mt 15,6
19 L’expression “le mystère de la piété” fait référence au contenu de la foi, qui est précédé par le verbe ὁμολογουμένως, qui signifie littéralement “confessant”, un verbe relié à la proclamation de la foi et donc à la tradition orale.
20 Six lignes de trois mots, avec une exception à la ligne 2 où il y a seulement deux mots.
21 6 verbes au passif finissant en θη, indiqués en rouge, et 5 emplois de la préposition ἐν.
22 Michel Gourgues, Les deux lettres à Timothée : La lettre à Tite, p. 112.
23 Andreas J. Köstenberger, 1-2 Timothy and Titus (coll. Evangelical Biblical Theological Commentary), Bellingham, Lexham, 2020, p. 113. Ma traduction.
24 Walter F. Bauer, F. Wilbur  Gingrich (trad.) et William F. Arndt (trad.), A Greek-English Lexicon of the New Testament and Other Early Christian Literature, Chicago IL, University of Chicago, 1957, p. 150, ma traduction.
25 Linda Belleville L., “Lexical Fallacies in Rendering αὐθεντει̂ν in I Timothy 2:12: BDAG in Light of Greek Literary and Nonliterary Usage”, Bulletin for Biblical Research 29 (2019), p. 317-341 : “examination αὐθεντ- forms in Classical and Hellenistic literary and nonliterary materials shows that modern translations of auGevxetv as “to exercise authority” or “assume authority over” have no basis in the Greek of antiquity. Instead, “to murder” or “perpetrate a murder” sur­ face exclusively in the literary materials, and “to domineer” or “to originate” appear without exception in the nonliterary materials.” (p. 318). Ma traduction.
26, 27 Michel Gourgues, Les deux lettres à Timothée : La lettre à Tite, p. 234.
28 Andreas J. Köstenberger, 1-2 Timothy and Titus, Bellingham WA, Lexham (coll. Evangelical Biblical Theology Commentary), 2020, p. 114.
29 Gilbert Bilezikian, Beyond Sex Roles, p. 136-137 (ma traduction).
30 Voir Annette Weissenrieder, “Of Childbirth and Salvation: 1 Timothy 2: 15 in Light of Ancient Medicine and the Artemis Cult in Ephesus” dans Gender and Social Norms in Ancient Israel, Early Judaism and Early Christianity: Texts and Material Culture, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 2019, p. 347-380.
31 Gilbert Bilezikian, Beyond Sex Roles, p. 135 (ma traduction).
32 Annette Weissenrieder (“Of Childbirth and Salvation…”, p. 348, n. 10), bien qu’elle ne défend pas cette position, souligne qu’elle était défendue par Ignage d’Antioche (Aux Éphésiens 19), Irénée (Contre les hérésies 3,22, 5,19), Justin de Naplouse, Dialogue avec Tryphon, 100. Elle affirme aussi que ce point de vue est très répandue chez les spécialistes de nos jours. Voir aussi Philip B. Payne, Libertarian Women, p. 177-181).
33 “1 Tm 6,9-10 : “Mais ceux qui veulent s’enrichir chutent ; car l’amour de l’argent est la racine de tous les maux…”
34 Concernant les théologien.ne.s qui postulent une influence du culte d’Artémis dans l’Église d’Éphèse, voir Sharon H. Gritz, « Paul, Women Teachers, and the Mother Goddess at Ephesus: A Study of I Tim. 2:9–15 », dans Light of the Religious and Cultural Milieu of the First Century, New York NY, University Press of America, 1991, p. 105-144 ; celle-ci est critiquée dans Dillon T. Thornton, Hostility in the House of God: An Investigation of the Opponents in 1 and 2 Timothy (Bulletin for Biblical Research Supplement, 15), Winona Lake IN, Eisenbrauns, 2016, p. 99-101. Voir aussi Annette Weissenrieder, “Of Childbirth and Salvation: 1 Timothy 2: 15 in Light of Ancient Medicine and the Artemis Cult in Ephesus” dans Gender and Social Norms in Ancient Israel, Early Judaism and Early Christianity: Texts and Material Culture, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 2019, p. 347-380.
35 Richard Buxton, “Tragedy and Greek Myth”, dans The Cambridge Companion to Greek Mythology, Cambridge, Cambridge University Press, 2009, p. 179-180.
36 Liv Albert, Greek Mythology: The Gods, Goddesses, and Heroes Handbook, New York NY, Simon & Schuster, 2021, p. 62-63.
37 Sur cette question, voir mon article sur le livre de Michaeal Heiser, intitulé “L’assemblée divine : une vision israélite du monde spirituel“.
38 De nombreux théologiens estiment que les v. 14,34-35 de 1 Co, qui limitent la participation des femmes dans l’Église, ne représente pas la pensée de Paul, mais relèvent d’un slogan corinthien. Un “slogan corinthien” désigne une formule habituellement brève et frappante, propre à la communauté de Corinthe, qui résume une pratique ou une conviction locales et qui a pu circuler oralement, sans qu’elle émane nécessairement de l’enseignement direct de l’apôtre Paul. Sur cette question, voir Michel Gourgues, “Qui est misogyne : Paul ou certains Corinthiens ? Note sur 1 Co 14, 33b-36”, dans Des femmes aussi faisaient routes avec lui. Perspectives féministes sur la Bible, Montréal, Médiaspaul, 1995, p. 153-159.
39 Comme la loi pour les Juifs et les mythes pour les païens.
40 à tendre vers le “déjà” et à quitter le “pas encore”.
41 Dans sa lettre à Philémon, Paul semble inviter subtilement son correspondant à affranchir Onésime. Il ne demande pas ouvertement la libération de l’esclave, mais oriente habilement son discours en ce sens. Il exhorte d’abord Philémon à accueillir Onésime « non plus comme un esclave, mais comme un frère bien-aimé » et cela « dans le Seigneur » (Phm 16), puis à le recevoir comme s’il recevait Paul lui-même (Phm 12, 17). Ce langage fraternel, enraciné dans la foi chrétienne, dépasse les catégories juridiques du droit romain et invite à une reconfiguration des relations sociales selon l’amour chrétien. Paul exprime aussi le désir de garder Onésime auprès de lui pour le service de l’Évangile (Phm 13-14), ce qui supposerait sa libération. Enfin, il rappelle à Philémon la dette spirituelle qu’il a envers lui, soulignant qu’il lui doit sa propre vie nouvelle (Phm 17-19), ce qui renforce l’appel implicite à une réponse généreuse conforme à l’Évangile.
42 Ces lettres n’arrivaient pas par l’entremise de Poste Canada, ou d’un réseau de facteurs quelconque relié à l’Empire ou par n’importe qui. Elles arrivaient par l’entremise de croyants proches de Paul et digne de confiance. Ces “porteurs de lettres” étaient désignés pour lire la lettre dans la communauté, et expliquer avec de plus amples détails la pensée de Paul par la suite. Elles étaient temporairement des représentants de Paul auprès de l’Église (cf. Ep 6,21-22, Ac 15,22-27).
43 En accord avec Gilbert Bilezikian, Beyond Sex Roles: What the Bible Says About a Woman’s Place in Church and Family, Grand Rapids MI, Baker Academic, 2006, p. 135. Bilezikian illustre à merveille la problématique : “Le problème vient du fait que, dans 1 Timothée, les femmes se voient interdire d’enseigner ou d’exercer une autorité sur les hommes, alors qu’elles ont pourtant accès, ailleurs dans le Nouveau Testament, à l’un des ministères les plus importants de l’Église après celui des apôtres. Ce serait un peu comme interdire à des femmes dans l’armée d’occuper le rang de capitaine, tout en leur permettant d’être promues au grade supérieur de colonel.” (p. 135, ma traduction).

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