N. T. Wright sur le monothéisme christologique

03/28/2020
Nicholas Thomas Wright est un évêque anglican qui a été professeur de recherche sur le christianisme primitif à University of St Andrews en Écosse, avant d’accepter un poste analogue à Oxford University en 2019.

Dans son livre The Climax of the Covenant: Christ and the Law in Pauline Theology (1992), N. T. Wright consacre un chapitre au rapport entre le monothéisme et la nouvelle foi chrétienne que Paul s’efforçait de transmettre en vue de créer une société alternative basée sur une nouvelle éthique1Nicholas T. Wright, The Climax of the Covenant: Christ and the Law in Pauline Theology, Minneapolis MN, Fortress, 1992, p. 120-136.. Je résume ici ce chapitre, intitulé “Monotheism, Christology and Ethics: 1 Corinthians 8”.

La situation à Corinthe est spécifique et Paul y répond à partir de principes théologiques qui servent de bases à l’argument comme le v. 6 qui constitue une redéfinition chrétienne de la confession de foi juive, le Shema.

Wright commence par faire quatre observations avant d’interpréter le texte. Nous vivons dans un monde post-kantien mettant en opposition le devoir à la description ; dans un monde post-Luther opérant un contraste entre les règles et la liberté (la loi et la grâce) ; le fait d’avoir un agenda en écrivant n’invalide pas à l’avance notre conclusion ou nos démonstrations2Ici, il est difficile de cerner s’il dit cela en lien avec l’apôtre Paul ou en lien avec lui-même. ; nous devrions insister non sur nos catégories modernes d’analyse, mais celles de l’époque biblique qui concernent les valeurs identitaires des différents groupes sociaux, Juifs, chrétiens, païens (des catégories comme le monothéisme, l’idolâtrie, l’élection, la sainteté). Nous devrions aussi porter une attention spéciale à l’interaction entre ces différents thèmes.

La deuxième partie de l’article est consacrée au contexte religieux du premier siècle (p. 122-125). Les contradictions apparentes des ch. 8-10 ont suscité une remise en question de l’unité de la lettre. L’arrière-plan religieux est susceptible de mieux éclairer cette divergence perçue dans le texte. La thèse d’une influence gnostique et celle fondée sur la présence de judaïsants sont réfutées. La reconstruction de Richard Horsley est réfutée plus en détails. Ce dernier postule un impact de la théologie juive hellénistique de Philon d’Alexandrie et du livre de la Sagesse. Cela explique bien l’accent sur la connaissance mieux que l’hypothèse gnostique. Wright rejette cependant la distinction faite concernant les deux types monothéismes (palestiniens : les faux dieux sont des démons ; hellénistiques : les faux dieux ne sont rien). Wright propose de construire sur la thèse de Horsley en mettant au centre de l’analyse le Shema qui est une catégorie plus importante que “palestinien vs hellénistique” ou “apocalyptique vs gnostique”.

En troisième position se trouve une partie de l’article sur l’aspect central du monothéisme dans l’argumentation de Paul (p. 125-132). En gardant à l’esprit que le monothéisme juif est au coeur des ch. 8-10, l’apparente incohérence dans l’argumentation de Paul s’efface. La croyance en un seul Dieu créateur amenait les Juifs à combattre le dualisme (rejet de la bonté du monde créé) et le paganisme (divinisation des forces cosmiques). Wright démontre que dès 1 Co 8,1-3, Paul a le Shema en tête (surtout au v. 3). Cela deviendra bien-sûr explicite dans les v. 4-6. Mais dans leurs commentaires du v. 3, certains spécialistes non pas perçus le Shema((Conzelmann, Horsley, Fee ; p. 127 n. 19, p. 132)).

Les v. 5-6 ne dépeint pas des cieux peuplés de divinités parmi lesquels le Dieu d’Israël n’est qu’un parmi tant d’autres. Par là, Paul affirme que les dieux représentent un phénomène culturel que les chrétiens doivent affronter (p. 128). Le fait que Christ soit placé à l’intérieur de la confession de foi monothéiste juive, et cela dans un développement spécifiquement monothéiste, justifie que le point de vue selon lequel la christologie paulinienne est la plus haute possible.

Sur l’origine de la formule, Wright pense que la thèse d’une adaptation stoïque panthéiste est un changement de vision du monde trop grand et qu’il est plus probable que Paul ait reçu la formule dans une version juive qui l’appliquait déjà au Dieu créateur3Comme Rm 11,36, non proposé explicitement par Wright cependant (p. 129 n. 24).. Wright affirme qu’il n’est pas profitable de spéculer sur la « provenance pré-paulinienne » de 1 Co 8,6, mais note tout de même l’élégante structure balancée sur le plan du nombre de mots et syllabes4p. 130 n. 26.. Mais pour réfuter Dunn, il mettra l’accent sur l’arrière-plan de la formule et son contexte hellénistique. Il souligne par là qu’il s’agit là d’une bonne raison d’y voir une activité médiatrice du Christ à la création comme en Col 1,15-16 et dans lignée de l’affirmation de la préexistence de Christ aussi trouvée en Ph 2,6-11 (p. 130-135).

La quatrième partie du chapitre est dédiée au rapport entre le monothéisme, la christologie et la nouvelle communauté chrétienne (p. 132-135). Wright affirme que le “Shema version chrétienne” est précisément ce que Paul a besoin pour réaffirmer le monothéisme et la primauté de l’amour (rupture thématique : comme si la section cosmologique et soteriologique étaient nécessaires pour cela ! Et Wright n’a que démontré que le Shema, premier groupe syntaxique de chaque membre, est présent dans les v. 1-6 du ch. 8 ! Aucun mot sur tout le reste !). “L’amour de Dieu – le Shema accomplie – est la caractéristique centrale du vrai peuple de Dieu, envers et contre la pseudo connaissance qui les laisse simplement enflés avec leur sens d’importance de soi” (p. 132). Il revient sur la question de l’existence ou non existence des dieux p. 134). Le vrai Dieu est celui qui a fait toutes choses et donc à qui toutes choses appartiennent comme l’indique 1 Co 10,26 (citation de Ps 24,1). « L’adoration de ces non-dieux, ces structures de pouvoirs créés, [est] l’adoration des démons : quand l’humain adore ce qui n’est pas Dieu, ils le donnent à une puissance au-dessus d’eux, et possiblement au-dessus des autres, puissance qu’elle ne possède pas de droit » (p. 134). Ou pour cite Conzelmann : « les dieux deviennent des dieux par l’entremise de la foi qu’on leur accorde, et la foi dans le seul Dieu et dans le seul Seigneur crée la liberté de ne plus reconnaître ces puissances (p. 134 n. 38).

En conclusion, le monothéisme christologique forgé par Paul constitue non seulement une nouveauté théologique, mais également une nouveauté sociologique. Wright n’y va pas de main morte sur l’importance de ce verset :

Bien qu’il s’agisse du troisième passage analysé dans le présent ouvrage [après Ph 2,6-11 et Col 1,15-20], il s’agit probablement du premier chronologiquement, et doit ainsi faire partie de l’un de ces plus grands moments pionniers de l’histoire entière de la christologie. À l’intérieur de ce qu’on appelle ‘éthique’, nous avons une nouvelle position, consistante avec un monothéisme et une élection redéfinie, transportant en son sein, non les droits et les libertés ou l’avancement spirituel de l’individu, mais l’abandon de ces droits et libertés dans l’obéissance du commandement de l’amour5p. 136..

Références   [ + ]

1. Nicholas T. Wright, The Climax of the Covenant: Christ and the Law in Pauline Theology, Minneapolis MN, Fortress, 1992, p. 120-136.
2. Ici, il est difficile de cerner s’il dit cela en lien avec l’apôtre Paul ou en lien avec lui-même.
3. Comme Rm 11,36, non proposé explicitement par Wright cependant (p. 129 n. 24).
4. p. 130 n. 26.
5. p. 136.

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