La foi comme résistance aux humeurs changeantes

10/27/2015

Un sujet fascinant à mes yeux : le rapport entre la raison et les émotions concernant notre vision du monde. Quel rôle entre le coeur et la raison dans nos décisions importantes ou notre quête de vérité liée aux questions ultimes? Si le modernisme nous a appris que personne d’entre nous n’est Spock, cet humain strictement rationnel, et que cela n’est même pas souhaitable (car cela enlèverait à la vie son côté le plus exaltant), quel rôle reste-t-il pour l’esprit analytique, logique et basant son raisonnement sur les données objectives? L’autre extrême m’apparaît tout aussi absurde : la réalité dans laquelle nous vivons ne se modèle pas selon nos désirs comme de la pâte à modeler dans les mains des enfants.

À la fois original et équilibré, C.S. Lewis a parlé avec éloquence de ce rapport entre désir et vérité. Il s’est montré autant capable de construire un argument rationnel pour l’existence de Dieu basé sur le désir de transcendance dont fait l’expérience les humains que d’avertir des dangers liés à la sphère subjective lorsque celle-ci est confrontée à des données désagréables liées à la vérité. C’est ce qu’il dit notamment lorsqu’il parle du rapport entre le coeur et la raison quant à nos croyances profondes :

La foi (…) est l’art de tenir aux choses que notre raison a un jour acceptées, et cela, en dépit de nos humeurs changeantes. Car nos humeurs changeront peu importe le point de vue que notre raison adoptera1Clive Staples Lewis. 2002. The Complete C.S. Lewis Signature Classics : Mere Christianity. New York: HarperCollins, p.116-7.

C.S. Lewis (1898-1963) fut écrivain et professeur de littérature à Oxford University en Angleterre. Il est particulièrement connu pour ses oeuvres de fiction comme Le Monde de Narnia, mais aussi ces nombreux ouvrages où il défend le christianisme.

Élevé dans une famille qui lui a inculqué la foi chrétienne, il rejeta son héritage parental à l’âge de 15 ans pour devenir athée2Fisher, Dennis. 2010. “C. S. Lewis : The Story of a Converted Mind.” In Discovery Series, ed David Sper. Grand Rapids: RBC Ministries, p.2 : http://web001.rbc.org/pdf/discovery-series/c-s-lewis-the-story-of-a-converted-mind.pdf. Sous l’influence de William Thompson Kirkpatrick, son professeur privé qui représentait pour lui un modèle inspirant et qui était athée (sans toutefois attaquer directement le christianisme), Lewis a abandonné la foi chrétienne surtout à cause de la question de l’apparente incompatibilité de la souffrance avec l’existence de Dieu (sa mère est morte d’un cancer quand il avait 10 ans, il vécut de l’intimidation à l’école et il passa au travers la Première Guerre mondiale) 3En ligne. <http://www.biblesociety.org.au/news/c-s-lewis-lost-faith-atheism-2 ; Consulté en novembre 2015. “Almost everything else in childhood disposed him against the faith. Suffering—perhaps the most abiding challenge to Christian faith—was a first hand reality for Lewis. It was experienced from three main sources: death, school and war (in that order). Lewis’ mother died of abdominal cancer when he was just 10.” et suite à une comparaison avec des écrits mythologiques 4En ligne. < http://www.helwyssocietyforum.com/?p=2998 ; Consulté en novembre 2015. “Without question, Lewis considered him a mentor and role model. And while Kirkpatrick never attacked religion in Lewis’s presence, his influence was indisputable. As Lewis would later put it, he got “fresh ammunition” for his atheism “indirectly from the tone of [Kirkpatrick’s] mind or independently from reading his books”.”.

Des années plus tard, il fit le chemin inverse…

À l’âge de 33 ans (en 1931), après un long processus, Lewis était un nouvel homme, redevenu chrétien et maintenant engagé dans sa foi comme jamais auparavant. Il faut comprendre que l’aspect intellectuel a été une caractéristique importante du processus qui a mené Lewis à la conversion. Au travers des dialogues critiques avec des amis qui présentaient leur foi intelligemment comme J. R. R. Tolkien ou encore au travers la lecture d’ouvrages de G. K. Chesterton, il a réalisé, d’un côté, la simplicité de l’athéisme et, de l’autre côté, la cohérence et la plausibilité du christianisme biblique.

Dans ce qui est probablement son livre le plus célèbre, Mere Christianity (traduction française : Les fondements du christianisme), C.S. Lewis a une réflexion perspicace sur la question de la foi et du doute.

Il commence par se remettre dans sa peau d’athée d’autrefois, pour traiter des non-sens auxquels il faisait alors face, dans sa compréhension extérieure du christianisme. Un de ces non-sens concernait le fait que les chrétiens parlent souvent de la foi (dans le sens de “la croyance”) comme une vertu. Or, Lewis dira, comment la foi peut-elle être une vertu? Ne devrions-nous pas croire ce qui a le mérite rationnel d’être cru seulement? Le bon sens nous demande de croire que ce qui s’impose à nous de par les arguments, les faits, la logique et ne pas croire ce qui viole ces principes. Si nous croyons dans une idée X qui n’est pas basée sur la raison, comment cela peut-il s’avérer être vertueux de croire en X?

Il poursuit en disant qu’en réalité, il pense toujours de cette façon maintenant chrétien. Nous ne devrions croire que ce qui bien fondée rationnellement. Cependant, ce qu’il n’avait réalisé à l’époque, c’est ceci : ce n’est pas parce que nous sommes parvenus à croire en une chose pour des raisons intellectuelles valides, que nous allons nécessairement continuer à croire en cette chose pour des raisons intellectuelles. Autrement dit, la raison peut nous mener à croire en X, mais beaucoup d’autres facteurs non rationnels peuvent nous inciter à ne plus croire en X, malgré le fait que X est vrai :

Je présumais que si la pensée humaine accepte quelque chose comme vraie, elle va automatiquement continuer de croire que cette chose est vraie jusqu’à ce qu’émerge une nouvelle raison vraiment valide qui nous pousse à reconsidérer la chose. En d’autres mots, je présumais que la pensée humaine est complètement dirigée par la raison. Ce n’est pas le cas5Clive Staples Lewis. 2002. The Complete C.S. Lewis Signature Classics : Mere Christianity. New York: HarperCollins, p.115.

Face au non-sens que produit la mort quand elle frappe un proche, nous nous disons : c’est sûr qu’il doit y avoir quelque chose de plus après la mort. Alors l’espérance chrétienne de la vie éternelle devient très attirante dans cette disposition d’esprit. Mais quelques jours plus tard, nous comprenons au travail ou à l’école qu’à cette même espérance chrétienne est attachée, par exemple, un mépris ou une condescendance sociale qui fait en sorte que la foi devient lourd à porter. Ainsi, et de tant d’autres façons, nos humeurs nous balancent de droite à gauche quand à notre foi…

Je crois que Lewis met le doigt sur une fausse conception souvent reliée à la question du doute : il n’a pas purement une dimension rationnelle, mais la plupart du temps il a aussi, et peut-être même surtout, une dimension émotionnelle. Cependant, la tendance humaine est souvent de présenter nos doutes comme étant principalement (voire même strictement) rationnels. Sur ce point, Blaise Pascal va dans le même sens que C.S. Lewis quand il affirme que l’humain n’est pas conduit d’abord et avant tout par la raison tout en prétendant l’être :

Personne n’ignore qu’il y a deux entrées par où les opinions sont reçues dans l’âme, qui sont ses deux principales puissances, l’entendement (raison/objectivité) et la volonté (cœur/subjectivité). La plus naturelle est celle de l’entendement, car on ne devrait jamais consentir qu’aux vérités démontrées ; mais la plus ordinaire, quoique contre nature, est celle de la volonté. Car tout ce qu’il y a d’hommes sont presque toujours emportés à croire non par la preuve, mais par l’agrément. Cette voie est basse, indigne et étrangère : aussi tout le monde la désavoue. Chacun fait profession de ne croire et même de n’aimer que ce qu’il sait le mériter6Philippe Sellier. 2009. Pascal : Textes choisis et présentés par Philippe Sellier. Lonrai: Éditions Points, p.99 (les parenthèses sont de moi)..

Lewis poursuit en donnant des exemples qui démontre que l’ancre de la foi est la raison et les vents qui ballottent la foi sont l’imagination et les émotions : nous croyons en l’efficacité de l’anesthésie et la compétence des chirurgiens de ne pas commencer à nous opérer sans s’assurer que nous ne ressentons plus rien. Cependant, lorsque l’opération est sur le point de débuter et qu’on voit le médecin avec ses instruments, une peur émerge facilement en nous.

Il en est de même avec ceux qui apprennent à nager : ils savent parfaitement qu’on peut nager en faisant certains mouvements appropriés. Ils ont vu des tonnes de personnes le faire. Mais par peur de paralyser une fois mouillés, ils n’y vont pas. Lewis parvient donc à la conclusion que : “ce n’est pas la raison qui me fait dériver par rapport à la foi, c’est mon imagination et mes émotions. Le combat est entre ma foi et la raison d’un côté, contre l’imagination et les émotions de l’autre côté.” 7Clive Staples Lewis. 2002. The Complete C.S. Lewis Signature Classics : Mere Christianity. New York: HarperCollins, p.116

En bout de ligne, je pense important d’avoir une dialectique entre le coeur et la raison, car le coeur fournit indéniablement des informations cruciales sur notre humanité à la raison, et la raison peut orienter le coeur dans la bonne direction lorsque celui-ci est étourdit par ses humeurs changeantes.

Références   [ + ]

1. Clive Staples Lewis. 2002. The Complete C.S. Lewis Signature Classics : Mere Christianity. New York: HarperCollins, p.116-7
2. Fisher, Dennis. 2010. “C. S. Lewis : The Story of a Converted Mind.” In Discovery Series, ed David Sper. Grand Rapids: RBC Ministries, p.2 : http://web001.rbc.org/pdf/discovery-series/c-s-lewis-the-story-of-a-converted-mind.pdf
3. En ligne. <http://www.biblesociety.org.au/news/c-s-lewis-lost-faith-atheism-2 ; Consulté en novembre 2015. “Almost everything else in childhood disposed him against the faith. Suffering—perhaps the most abiding challenge to Christian faith—was a first hand reality for Lewis. It was experienced from three main sources: death, school and war (in that order). Lewis’ mother died of abdominal cancer when he was just 10.”
4. En ligne. < http://www.helwyssocietyforum.com/?p=2998 ; Consulté en novembre 2015. “Without question, Lewis considered him a mentor and role model. And while Kirkpatrick never attacked religion in Lewis’s presence, his influence was indisputable. As Lewis would later put it, he got “fresh ammunition” for his atheism “indirectly from the tone of [Kirkpatrick’s] mind or independently from reading his books”.”
5. Clive Staples Lewis. 2002. The Complete C.S. Lewis Signature Classics : Mere Christianity. New York: HarperCollins, p.115
6. Philippe Sellier. 2009. Pascal : Textes choisis et présentés par Philippe Sellier. Lonrai: Éditions Points, p.99 (les parenthèses sont de moi).
7. Clive Staples Lewis. 2002. The Complete C.S. Lewis Signature Classics : Mere Christianity. New York: HarperCollins, p.116

Laisser un commentaire

Votre adresse courriel ne sera pas publiéeRequired fields are marked *

Théophile © 2015