La connaissance comme un bien intrinsèque

10/20/2015

Imaginez qu’une voyageuse, dans les Rocheuses [de l’Ouest canadien], découvre un paysage magnifique avec des montagnes dont les sommets sont couverts de neige. Elle peut se dire : « Ah! Un beau décor pour une carte postale! » Puis elle prend sa caméra et immortalise la scène. Il s’agirait là d’une utilisation de la beauté des montagnes pour une fin pratique spécifique. Si, cependant, elle disait simplement : « Ahhh! » comme l’expression qu’elle savoure la beauté autour d’elle, son rapport au paysage n’en serait pas un utilitariste. Elle valoriserait le paysage pour lui-même1Clifford Williams. 2002. The Life of the Mind : A Christian’s Perspective. Grand Rapids: Baker Academic, p.30 (l’auteur parlait des Rocheuses du Wyoming; j’ai changé entre parenthèses pour celles de l’Ouest canadien par souci de contextualisation.) .

Tout comme la beauté possède un bien en elle-même, ainsi en est-il de la connaissance. Notre culture pragmatique nous incite à voir l’éducation de façon purement utilitariste : “Tu étudies pour faire quoi après?” Mais la connaissance a une valeur en soi, notre seul contact avec ce bien fait du bien, ce qui fait qu’on devrait l’apprécier pour elle-même. Elle enrichit notre vie en nous ouvrant sur le monde et l’agencement extraordinaire des phénomènes qu’il contient. Comme les couleurs et les formes d’un paysage nous sortent de nous-mêmes pour attirer notre attention sur le bien qui lui est intrinsèque, ainsi en est-il de la connaissance, notamment de celle à teneur existentielle. Qui es-tu? Où vas-tu? Dieu existe-t-il? Comment le connaitre? Qui est-il? Voilà des montagnes sublimes de connaissances à découvrir et à apprécier en elles-mêmes!

Un jour, j’expliquais à quelqu’un en quoi consistait une étude que je faisais sur les prophéties bibliques concernant la venue de Christ et comment je trouvais qu’une d’entre elle était particulièrement forte. Mon ami tenta de résumer la motivation derrière mon entreprise en disant quelque chose comme : “Donc, tu aimes ça parce que c’est vrai.” Je me sentais comme cette exploratrice qui, époustouflée par la splendeur des montagnes, tente d’expliquer cela à ses amies pour ensuite se faire dire : “Donc, tu as aimé un certain agencement de couleurs et de formes!”

Dit froidement comme ça, ma recherche n’avait pas l’air très intéressante. Mais cette analyse biblique, comme toutes études théologiques ou philosophiques, a un but beaucoup plus intéressant que de parvenir à la froide conclusion d’une vérité factuelle simple comme 2 + 2 = 4. Le but est de voir les connections complexes devant ses yeux et considérer à quel point de tels liens sont à la fois très rares et surprenant en comparaison avec nos connaissances d’arrière-plan ou en fonction des différentes trajectoires qu’aurait pu prendre prendre l’état des choses. C’est, par exemple, en comparant le Dieu de la Bible au Dieu du Coran, en voyant la différence devant moi, que je m’étonne et que les choses dont j’avais tendance à prendre pour acquis deviennent plus extraordinaires. Ainsi, de par cet élargissement intellectuel, ma foi se vivifie. Pour être plus précis dans mon exemple, c’est, entre autres, en réalisant que les musulmans n’ont aucune notion d’assurance de leur salut qu’en tant que chrétien j’apprends à revaloriser une telle notion. Ou pour prendre un autre exemple, c’est en considérant que le néant auquel l’humanité entière est destinée dans une perspective athée que je saisis la force d’attraction du christianisme sur le plan existentiel de par son offre d’un espoir face à la mort et du sens à la vie et au cosmos que donne le Dieu biblique. Mais si je ne réfléchis pas sérieusement au sort qui serait le mien et celui de l’humanité dans une perspective athée, je trouverai banale cette foi chrétienne.

Entre la considération intellectuelle des idées et la conclusion rationnelle, se trouve la contemplation. Et cette contemplation est source d’enrichissement et d’élargissement pour l’esprit. Cette contemplation a une valeur en elle-même et n’a pas besoin d’être justifiée selon des standards pragmatiques.

Je pense que notre culture devrait redécouvrir la valeur de la théologie, de la philosophie et des arts comme étant des biens en soi, biens qui à son simple contact enrichie l’expérience humaine, et qu’elle cesse d’évaluer ces domaines simplement d’une perspective pragmatique.

Quoique je fasse l’éloge de la connaissance pour la connaissance, je ne prétends pas que l’aspect pratique lié à la connaissance n’ait aucune valeur. Au contraire, je pense évidemment qu’il est souvent bien de démontrer comment tel savoir fera une différence concrète par la suite. Cependant, ce rapport à la connaissance ne doit jamais devenir exclusif (être le seul rapport acceptable) et laisser sous-entendre que le bien attaché au savoir est situé hors du savoir même comme si le bien de la beauté des montagnes était attaché à la carte postale!

Comme probablement toute chose, l’équilibre est la clé. On pourrait facilement faire une caricature de mon point en le comparant, par exemple, au dieu grec Narcisse qui mourut à force de contempler la beauté de son reflet dans l’eau. L’équilibre entre une approche pragmatique et une approche appréciative de la connaissance est la clé. Mais disons que pour l’instant, notre culture est loin de celle des grecs de l’Antiquité et l’importance accordée à la philosophie! Elle est loin de saisir l’éloge de la connaissance2Connaissance qui mène ultimement à Dieu lui-même. Cela est autant vrai du point de vue d’auteurs bibliques et philosophiques. Sur le plan biblique, Proverbes 2:2-5 va dans ce sens : “2 Si tu prêtes une oreille attentive à la sagesse et si tu inclines ton cœur à la raison, 3 oui, si tu appelles l’intelligence et si tu élèves ta voix vers la raison, 4 si tu la cherches comme l’argent, si tu la recherches avec soin comme des trésors, 5 alors tu comprendras la crainte de l’Éternel et tu trouveras la connaissance de Dieu.” Sur le plan philosphique, Épictète, stoïcien du 1er siècle, affirmait aussi que l’amour de la réflexion et de la connaissance mène ultimement à la connaissance de Dieu lui-même : “Vous entreprenez un long voyage pour aller à l’Olympie voir les jeux et un encore plus long pour aller voir la belle statut de Phidias et vous regarder comme un grand malheur de mourir sans avoir eu le plaisir de les voir. Mais des ouvrages bien supérieurs à ceux de Phidias, des ouvrages qu’il ne faut pas aller chercher si loin, qui ne coûte ni tant de peines, ni tant de fatigues, qu’on voit partout, n’aurez-vous jamais envie de les considérer? Ne vous viendra-t-il jamais dans l’esprit de penser enfin qui vous êtes, pourquoi vous êtes nés ? Et mourrez-vous sans avoir prêté attention au spectacle si admirable de cet univers que la divinité a étalé à vos yeux, pour vous porter à la connaître (Entretiens d’Épictète, XXIV)?” faite par le roi Salomon en Proverbes 2 (certains chrétiens préférant citer isolément Proverbes 3:5 sans le comprendre dans la suite de Proverbe 2!). Notre culture québécoise et je dirais même occidentale penche clairement du côté de la connaissance comme outil pragmatique ce qui vaut bien une telle défense de la connaissance comme bien intrinsèque3Pour explorer une théologie de l’esthétique, voir Pierre-Marie Baude, “La sublime beauté du Christ. Une approche littéraire de l’esthétique paulinienne” dans Christophe Raimbault (dir.), Paul et son Seigneur. Trajectoires christologiques des épîtres pauliniennes. XXVIe congrès de l’Association catholique française pour l’étude de la Bible (Angers, 2016), Paris, Cerf, 2018, p. 327-341..

Références   [ + ]

1. Clifford Williams. 2002. The Life of the Mind : A Christian’s Perspective. Grand Rapids: Baker Academic, p.30 (l’auteur parlait des Rocheuses du Wyoming; j’ai changé entre parenthèses pour celles de l’Ouest canadien par souci de contextualisation.)
2. Connaissance qui mène ultimement à Dieu lui-même. Cela est autant vrai du point de vue d’auteurs bibliques et philosophiques. Sur le plan biblique, Proverbes 2:2-5 va dans ce sens : “2 Si tu prêtes une oreille attentive à la sagesse et si tu inclines ton cœur à la raison, 3 oui, si tu appelles l’intelligence et si tu élèves ta voix vers la raison, 4 si tu la cherches comme l’argent, si tu la recherches avec soin comme des trésors, 5 alors tu comprendras la crainte de l’Éternel et tu trouveras la connaissance de Dieu.” Sur le plan philosphique, Épictète, stoïcien du 1er siècle, affirmait aussi que l’amour de la réflexion et de la connaissance mène ultimement à la connaissance de Dieu lui-même : “Vous entreprenez un long voyage pour aller à l’Olympie voir les jeux et un encore plus long pour aller voir la belle statut de Phidias et vous regarder comme un grand malheur de mourir sans avoir eu le plaisir de les voir. Mais des ouvrages bien supérieurs à ceux de Phidias, des ouvrages qu’il ne faut pas aller chercher si loin, qui ne coûte ni tant de peines, ni tant de fatigues, qu’on voit partout, n’aurez-vous jamais envie de les considérer? Ne vous viendra-t-il jamais dans l’esprit de penser enfin qui vous êtes, pourquoi vous êtes nés ? Et mourrez-vous sans avoir prêté attention au spectacle si admirable de cet univers que la divinité a étalé à vos yeux, pour vous porter à la connaître (Entretiens d’Épictète, XXIV)?”
3. Pour explorer une théologie de l’esthétique, voir Pierre-Marie Baude, “La sublime beauté du Christ. Une approche littéraire de l’esthétique paulinienne” dans Christophe Raimbault (dir.), Paul et son Seigneur. Trajectoires christologiques des épîtres pauliniennes. XXVIe congrès de l’Association catholique française pour l’étude de la Bible (Angers, 2016), Paris, Cerf, 2018, p. 327-341.

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