Repenser l’enfer : une destruction éternelle (2 Th 1,6-9)

05/10/2018

2 Th 1,6-9 est l’un des principaux textes exploités dans les débats sur l’enfer. Dans cet article, je démontre comment ce texte concorde parfaitement avec la perspective conditionnaliste qui stipule que le châtiment de Dieu consistera à faire souffrir les incroyants d’une façon proportionnelle au mal qu’ils auront commis dans leur vie et à les anéantir de façon définitive. J’examine aussi comment certains théologiens ayant une perspective “tourments éternels” interprètent ce passage.

Voici 2 Th 1,6-9 :

6 …il est vrai qu’il est juste, de la part de Dieu, de donner en retour persécutions à vos persécuteurs, 7 et de vous donner, à vous qui êtes persécutés, du repos avec nous, lorsque le Seigneur Jésus se révélera du ciel avec ses anges puissants, 8 dans une flamme de feu, pour faire justice contre ceux qui ne connaissent pas Dieu et ceux qui n’obéissent pas à la bonne nouvelle de notre Seigneur Jésus. 9 Ceux-là auront pour juste châtiment une destruction éternelle, loin du Seigneur et de sa force glorieuse12 Th 1,6-10 : 6 εἴπερ δίκαιον παρὰ θεῷ ἀνταποδοῦναι τοῖς θλίβουσιν ὑμᾶς θλῖψιν 7 καὶ ὑμῖν τοῖς θλιβομένοις ἄνεσιν μεθʼ ἡμῶν ἐν τῇ ἀποκαλύψει τοῦ κυρίου Ἰησοῦ ἀπʼ οὐρανοῦ μετʼ ἀγγέλων δυνάμεως αὐτοῦ 8 ἐν ⸂φλογὶ πυρός⸃, διδόντος ἐκδίκησιν τοῖς μὴ εἰδόσι θεὸν καὶ τοῖς μὴ ὑπακούουσιν τῷ εὐαγγελίῳ τοῦ κυρίου ἡμῶν Ἰησοῦ, 9 οἵτινες δίκην τίσουσιν ὄλεθρον αἰώνιον ἀπὸ προσώπου τοῦ κυρίου καὶ ἀπὸ τῆς δόξης τῆς ἰσχύος αὐτοῦ.

Une juste rétribution

2 Th 1,6-9 est un texte qui vise à encourager les chrétiens à la persévérance en contexte de persécutions. Dans ces versets, Paul rappelle la promesse de Dieu concernant la juste rétribution qui aura lieu au retour de Christ à la fin des temps. Le châtiment s’opère en deux temps : le Seigneur redonnent les persécutions (afflictions, détresses) aux persécuteurs, puis il les détruit de façon définitive. Le texte ne dit pas que les douleurs eschatologiques sont éternelles, mais que la destruction l’est2« Dans les épîtres, le châtiment futur est pratiquement présenté de façon invariable comme étant ‘mort’ et ‘destruction’. La souffrance pénale est mentionnée seulement deux fois : ‘tribulations et angoisses’ (Rm 2,9) et ‘affliction’ (2 Th 1,6). Il y a aucune suggestion dans ces passages que la souffrance sera éternelle, mais en 2 Th 1,9, Paul parle de destruction éternelle… » (Harold Guillebaud, “The General Trend of Bible Teaching” dans Rethinking Hell: Readings in Evangelical Conditionalism, Christopher M. Date, Gregory G. Stump et Joshua W. Anderson (ed.), Cambridge, Lutterworth, 2014, p. 159.).. L’ensemble du châtiment est dépeint comme étant juste. L’accent du passage est mis sur la justice. Trois mots grecs avec la même racine δίκη sont employés à cette fin : au v. 6, l’adjectif δίκαιον (juste, impartial), au v. 8, le nom ἐκδίκησιν (vengeance, juste défense, châtiment) et au v. 9, le nom δίκην (justice, châtiment). Dans ce texte, on voit que la justice de Dieu est proportionnelle aux fautes commises. Cela est manifeste dans l’expression « donner en retour persécutions à vos persécuteurs ». Le verbe ἀνταποδοῦναι (donner en retour) avec la mention de la justice fait écho à la loi du talion, œil pour œil, dent pour dent, que l’on trouve en Ex 21,24 et Lv 24,203Denny Burk, “Eternal Conscious Torment” dans Four Views on Hell (Counterpoints: Bible and Theology), Stanley N. Gundry et Preston Sprinkle (ed.), Grand Rapids MI, Zondervan, 2016, p. 36.). La préposition ἀντὶ en Ex 21,24 (LXX) et Lv 24,20 (LXX) est le suffixe du verbe ἀνταποδοῦναι. Lv 24,18-22 contient à la fois plusieurs utilisations de la préposition ἀντὶ, comme dans oeil pour (ἀντὶ) oeil, et la notion de justice, δικαίωσις (justification, acquittement) au v.22. Bref, 2 Th 1,6-9 renvoie à la loi du talion.. La justice de Dieu consiste à redonner les mêmes souffrances qui ont été infligés, puis la mort.

Le concept de la “justice” n’est pas escamotée dans la perspective conditionaliste : tout le monde peut voir qu’une souffrance proportionnelle au mal commis et une extinction éternelle est un châtiment juste pour ceux qui rejettent Dieu et la justice. Un tenant de la perspective classique doit défendre ici que la justice de Dieu transcende celle des hommes et qu’on ne peut pas la comprendre, car on voit mal comment il serait juste de faire subir des souffrances éternelles à des personnes ayant commises des fautes finies. Un tel raisonnement va à l’encontre même de la visée de Dieu concernant la révélation : dans les Écritures, Dieu se révèle pour qu’on voit qu’il est incomparable aux autres dieux, qu’il est distinct étant infiniment plus noble. Imaginez si on appliquait le même raisonnement aux autres attributs moraux de Dieu :

  • Dans une histoire analogue à l’évangile de Jean, on raconte comment Mohammed n’a pas lapidé une femme ayant confessé avoir commis un adultère. Il attendit que l’enfant dont elle était enceinte naisse, qu’il soit sevré, puis, il la fit enterrer jusqu’à la poitrine et ordonna de la lapider. Cela constitue un exemple de miséricorde divine en théologie islamique4Mark A. Gabriel, Jésus et Mohamet. Profondes différences et surprenantes ressemblances, Lake Mary FL, Ourania, 2007, p. 244-245.. Si nous ne sommes pas d’accord avec le fait qu’il s’agit bel et bien d’un exemple de miséricorde, un théologien musulman rétorquerait probablement “et bien la miséricorde d’Allah transcende la notion humaine de miséricorde.” Et nous pourrions faire cela avec tous les attributs moraux de Dieu…
  • -Ça ne me semble pas très aimant. -Ha, c’est parce que l’amour de Dieu est incompréhensible aux yeux des hommes.
  • -Ce n’est pas très patient d’après moi. -Ha, mais la patience de Dieu transcende celle des hommes. -Ok, mais un tel comportement n’a pas l’air d’être super-patient, mais d’être simplement impatient5Un des plus gros problèmes de la pensée classique sur la question de l’enfer, c’est qu’elle escamote la notion de la justice en appelant à la transcendance de Dieu (comme en théologie islamique) ! “On ne voit pas que l’enfer est juste, mais on le verra au jour du jugement” disent-ils. Ou : “Dieu est Dieu, il faut le laisser être Dieu.” Mohammed disait la même chose d’Allah à cause des femmes que la révélation lui conférait. “Si Dieu le dit, c’est que c’est nécessairement correct. Aucun grief au prophète.” Ce genre de raisonnement pollue notre discernement moral qui nous vient de Dieu pour nous aider à le reconnaître. Si on appliquait ce genre de raisonnement aux autres attributs moraux de Dieu, on finirait par ne plus être capable de faire la distinction entre Dieu et Satan ! !

Un tel raisonnement va à l’encontre même de la visée de la révélation qui consiste à attirer les hommes à Christ pour qu’ils soient réconciliés avec Dieu. Ce n’est pas au jour du jugement dernier que nous avons besoin de voir que la justice de Dieu est parfaitement juste, que son amour est le véritable amour supérieur à ce que nous connaissons sur le plan humain, que sa patience est vraiment riche et profonde ; c’est maintenant ! Si ces termes n’ont aucun sens pour nous maintenant, alors la révélation même de Dieu perd de son sens, puisque tentant de nous attirer à lui, il provoquerait l’inverse ! La position conditionaliste nous aide à voir la justice de Dieu et à le glorifier pour cela, alors que la vision classique demande d’accepter une notion injuste de la justice puis de ne pas poser de question appelant à nos limitations humaines ! Jésus parlait comme à des personnes connaissant ce qui est juste (Lc 12,54-59).

Une destruction éternelle

Denny Burk affirme que le mot ὄλεθρος (destruction) ne signifie pas « cesser d’exister » et il illustre son propos :

Si je disais que mon auto a été détruite dans un accident la semaine passée, personne n’interpréterait cela dans le sens qu’elle a cessé d’exister. On comprendrait plutôt que l’auto est ruinée et qu’elle est une perte pour moi6Denny Burk, “Eternal Conscious Torment”, p. 35.

Burk utilise une belle image moderne, mais celle-ci est totalement anachronique. L’image que nous devrions plutôt utiliser est celle-ci : si on lance un bûche dans un immense feu, la bûche existera-t-elle encore une fois qu’elle sera détruite ? Non. Elle sera complètement réduite en cendres. Or, c’est le genre d’images que Jésus employait. Jésus utilisa diverses végétations indésirables lancés au feu : il parle de tout arbre qui ne porte pas de bons fruits en Mt 7,19, d’ivraie en Mt 13,40-43, d’un sarment qui ne porte pas de fruits en Jn 15,6. Jean-Baptiste parle de paille en Mt 3,10-12. Toutes ces végétations indésirables sont lancées au feu. Est-ce que de la végétation lancée dans un feu sera tourmentée ou complètement détruite ? Ce texte parlant de destruction éternelle est donc a comprendre dans la même lignée que 2 Pi 2,6 : « il a condamné à la destruction et réduit en cendres les villes de Sodome et de Gomorrhe, les donnant comme exemple aux impies à venir… »

Loin de la face du Seigneur

“La caractéristique la plus notoire des morts dans l’Ancien Testament est qu’ils sont séparés de Dieu. La mort est un manque de relation à Dieu7Edward W. Fudge, The Fire That Consumes: A Biblical and Historical Study of the Doctrine of Final Punishment, Eugene OR, Wipf and Stock, 2011, p. 48.” Être chassé loin de la face de Dieu est une métaphore de châtiment. En Jérémie 15,1, on voit que le châtiment peut être la mort ou l’assujettissement à des ennemies. Dieu dit alors au prophète :

L’Eternel me dit: ‘Quand Moïse et Samuel se présenteraient devant moi, je ne serais pas favorable à ce peuple. Chasse-le loin de ma face, qu’il s’en aille ! Et s’ils te disent : ‘Où irons-nous?’ Tu leur répondras : ‘Ainsi parle l’Eternel : À la mort ceux qui sont pour la mort, à l’épée ceux qui sont pour l’épée, à la famine ceux qui sont pour la famine, à la captivité ceux qui sont pour la captivité8Cf. Ps 139,7 ; Jr 7,15, 23,29, 52,3 ; 2 R 17,18-23 ; Jonas 1,3.10 ; Gn 4,14.16 !

Le châtiment associé à la séparation d’avec Dieu peut donc impliquer la cessation de la vie consciente ou une vie difficile (captivité). Le châtiment est décrit par le contexte littéraire environnant. En 2 Th, Paul est plutôt explicite en parlant de “destruction éternelle”. De plus, un chapitre plus tard, il met en parallèle la destruction avec l’anéantissement alors qu’il décrit le sort qui attend un impie au retour de Christ :

Et alors paraîtra l’impie,
que le Seigneur Jésus détruira9ἀναιρέω : détruire, tuer, abolir. par le souffle de sa bouche
et qu’il anéantira10καταργέω : anéantir, couper, abolir. par l’éclat de son avènement (2 Th 2,8).

Cela rend évidement que Paul comprend la destruction éternelle comme un anéantissement éternel en 2 Thessaloniciens.

Références   [ + ]

1. 2 Th 1,6-10 : 6 εἴπερ δίκαιον παρὰ θεῷ ἀνταποδοῦναι τοῖς θλίβουσιν ὑμᾶς θλῖψιν 7 καὶ ὑμῖν τοῖς θλιβομένοις ἄνεσιν μεθʼ ἡμῶν ἐν τῇ ἀποκαλύψει τοῦ κυρίου Ἰησοῦ ἀπʼ οὐρανοῦ μετʼ ἀγγέλων δυνάμεως αὐτοῦ 8 ἐν ⸂φλογὶ πυρός⸃, διδόντος ἐκδίκησιν τοῖς μὴ εἰδόσι θεὸν καὶ τοῖς μὴ ὑπακούουσιν τῷ εὐαγγελίῳ τοῦ κυρίου ἡμῶν Ἰησοῦ, 9 οἵτινες δίκην τίσουσιν ὄλεθρον αἰώνιον ἀπὸ προσώπου τοῦ κυρίου καὶ ἀπὸ τῆς δόξης τῆς ἰσχύος αὐτοῦ
2. « Dans les épîtres, le châtiment futur est pratiquement présenté de façon invariable comme étant ‘mort’ et ‘destruction’. La souffrance pénale est mentionnée seulement deux fois : ‘tribulations et angoisses’ (Rm 2,9) et ‘affliction’ (2 Th 1,6). Il y a aucune suggestion dans ces passages que la souffrance sera éternelle, mais en 2 Th 1,9, Paul parle de destruction éternelle… » (Harold Guillebaud, “The General Trend of Bible Teaching” dans Rethinking Hell: Readings in Evangelical Conditionalism, Christopher M. Date, Gregory G. Stump et Joshua W. Anderson (ed.), Cambridge, Lutterworth, 2014, p. 159.).
3. Denny Burk, “Eternal Conscious Torment” dans Four Views on Hell (Counterpoints: Bible and Theology), Stanley N. Gundry et Preston Sprinkle (ed.), Grand Rapids MI, Zondervan, 2016, p. 36.). La préposition ἀντὶ en Ex 21,24 (LXX) et Lv 24,20 (LXX) est le suffixe du verbe ἀνταποδοῦναι. Lv 24,18-22 contient à la fois plusieurs utilisations de la préposition ἀντὶ, comme dans oeil pour (ἀντὶ) oeil, et la notion de justice, δικαίωσις (justification, acquittement) au v.22. Bref, 2 Th 1,6-9 renvoie à la loi du talion.
4. Mark A. Gabriel, Jésus et Mohamet. Profondes différences et surprenantes ressemblances, Lake Mary FL, Ourania, 2007, p. 244-245.
5. Un des plus gros problèmes de la pensée classique sur la question de l’enfer, c’est qu’elle escamote la notion de la justice en appelant à la transcendance de Dieu (comme en théologie islamique) ! “On ne voit pas que l’enfer est juste, mais on le verra au jour du jugement” disent-ils. Ou : “Dieu est Dieu, il faut le laisser être Dieu.” Mohammed disait la même chose d’Allah à cause des femmes que la révélation lui conférait. “Si Dieu le dit, c’est que c’est nécessairement correct. Aucun grief au prophète.” Ce genre de raisonnement pollue notre discernement moral qui nous vient de Dieu pour nous aider à le reconnaître. Si on appliquait ce genre de raisonnement aux autres attributs moraux de Dieu, on finirait par ne plus être capable de faire la distinction entre Dieu et Satan !
6. Denny Burk, “Eternal Conscious Torment”, p. 35
7. Edward W. Fudge, The Fire That Consumes: A Biblical and Historical Study of the Doctrine of Final Punishment, Eugene OR, Wipf and Stock, 2011, p. 48
8. Cf. Ps 139,7 ; Jr 7,15, 23,29, 52,3 ; 2 R 17,18-23 ; Jonas 1,3.10 ; Gn 4,14.16
9. ἀναιρέω : détruire, tuer, abolir.
10. καταργέω : anéantir, couper, abolir.

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