La Trinité selon Frédéric Lenoir : une critique

05/07/2016

Dire que Jésus a un lien particulier, voire unique à Dieu, et qu’il est ressuscité, ne revient pas à affirmer qu’il est Dieu. Comme nous l’avons vu, la théologie de l’incarnation apparait plus de soixante-dix ans après la mort de Jésus, et la théologie trinitaire prend son essor au cours du IIe siècle1Frédéric Lenoir. 2010. Comment Jésus est devenu Dieu. Paris: Fayard, 336 ; Je souligne.. – Frédéric Lenoir –

Tel que mentionné dans l’article précédent, voici une perspective alternative aux dires de Lenoir sur l’avènement de la théologie trinitaire (idée que Dieu est trois personnes distinctes ayant la même et seule nature divine [un “quoi” et trois “qui”]). Avant d’aller de l’avant en ce sens, j’aimerais simplement rappeler tout le respect que j’ai pour Lenoir2Voir l’intro de mon article précédent.. Dans ce genre de “dialogue critique” sur les questions religieuses et spirituelles, je pense que nous ne ferons jamais trop appel au respect mutuel !

Dans un premier article, j’ai remis en question l’idée que la théologie de l’incarnation ait vu le jour 70 ans après la mort de Jésus comme l’affirme Lenoir dans son livre Comment Jésus est devenu Dieu. Voici la deuxième partie où je critique les conclusions de Lenoir concernant la théologie de la trinité, qui, selon lui, ne faisait pas partie des croyances des apôtres et aurait pris son essor au cours 2e siècle.

2. La théologie trinitaire : les premiers chrétiens concevaient-ils Dieu en trois personnes?

Premièrement, au même titre que pour la divinité de Jésus, beaucoup des passages bibliques impliquant la Trinité sont inaperçus par les lecteurs modernes, mais auraient été frappants pour les Juifs du 1er siècle. Par exemple, selon les Évangiles, Jésus parle du blasphème contre le Saint-Esprit d’une telle façon qui implique sa divinité. Le blasphème contre Dieu était considéré comme un péché impardonnable pour les Juifs. Ils sont parvenus à cette conclusion sur la base que le fait de prendre le nom de Dieu en vain est le seul des 10 commandements où il est précisé par la suite « car l’Éternel ne tiendra pas pour innocent celui qui prendra son nom en vain (COL)3TOB : « car le SEIGNEUR n’acquitte pas celui qui prononce son nom à tort. » ; PDV : « je déclare coupable celui qui se sert de mon nom n’importe comment. » ; BFC : « car moi, le Seigneur ton Dieu, je tiens pour coupable celui qui agit ainsi. ». » C’est pour cette raison que David Instone Brewer affirme ceci :

Les Juifs n’étaient pas surpris d’entendre que le blasphème était impardonnable – ils le savaient déjà des 10 commandements. Le choc pour eux était causé par le fait que Jésus dise que le blasphème contre le Saint-Esprit est impardonnable. Puisque la loi dit que le blasphème contre Dieu est impardonnable, cela veut dire que Jésus présentait le Saint-Esprit sur un pied d’égalité avec Dieu4“The Jews were not surprised to hear that blasphemy was unforgivable – they already knew this from the Ten Commandments. The shock was that Jesus said blasphemy against the Holy Spirit was unforgivable. Since the law said only that blasphemy against God was unforgivable, it meant that Jesus was putting the Holy Spirit on a par with God (David Instone-Brewer. 2012. The Jesus Scandals : Why he Shocked his Contemporaries (and still shocks today). Oxford: Monarch Books, p.175 ; Instone-Brewer souligne.).Le fait que Jésus dise que le blasphème contre le Fils de l’Homme sera pardonné n’implique pas qu’il n’est pas divin, mais est à prendre dans son contexte prépascal, avant que sa divinité soit dévoilée..

Ainsi, une meilleure compréhension de l’arrière-plan culturel juif permet de faire une meilleure lecture des Évangiles et voir que cette doctrine concernant l’identité divine tire son origine de Jésus lui-même.

Deuxièmement, le concept de la Trinité trouve sa première expression dès les tout premiers écrits chrétiens, c’est-à-dire les lettres de Paul. Dans le vieux livre The Truth of God Incarnate (1977), Michael Green démontre que la première génération chrétienne vivait et exprimait sa spiritualité de façon trinitaire :

Dans ces lettres les plus primitives, écrites à peine vingt ans après la résurrection, nous trouvons Paul cherchant les mots pour décrire l’association de Jésus avec Dieu en ce qui concerne la grâce, la gloire, le salut et le jugement. Déjà, nous avons un récit “où Jésus et Dieu sont des co-étoiles”… Il est intéressant de noter, en passant, que le concept de la Trinité, loin d’être une invention tardive, est solidement fondé dans le Nouveau Testament lui-même5Michael Green, The Truth of God Incarnate, London, Hodder and Stoughton, 1977, p. 18-19..

Pour bien saisir cette perspective trinitaire présente dès le stade le plus ancien du christianisme, il faut noter trois points :

  1. Dans la pensée juive, le titre “Dieu” (θεὸς) impliquait autant la divinité que le titre “Seigneur” (κύριος) lorsque celui-ci était déterminé (le Seigneur), car la septante6Ancienne traduction grecque de la Bible hébraïque, réalisée au 4e siècle av. J.-C. a traduit le nom sacré que Dieu a révélé à Moïse (Yavhé) par Seigneur (κύριος).
  2. Afin de distinguer les personnes de Dieu, les premiers chrétiens ont associé le titre “Dieu” au Père et le titre “Seigneur” au Fils, alors que le Saint-Esprit resta désigné tel quel ou simplement avec le diminutif “l’Esprit”.
  3. Les deux points précédents font en sorte que la triade “Dieu, Seigneur et Esprit” est en réalité un synonyme de “Père, Fils, et Saint-Esprit”.

Green donne trois exemples tirés de la correspondance corinthienne (les premiers écrits du Nouveau Testament) :

  1. 1 Co 8:6 : “Pour nous, il n’y a qu’un seul Dieu, le Père, de qui viennent toutes choses, et pour qui nous sommes, et un seul Seigneur, Jésus-Christ, par qui sont toutes choses et par qui nous sommes7À noter qu’il s’agit probablement ici d’une tradition prépaulinienne. À cause de sa structure, son contenu attesté de façon multiple et le rôle de ce verset dans l’argumentation, Daniel Gerber est l’un de ceux qui appuis la thèse d’une origine prépaulinienne (Gerber 2004, 206-7). Selon H. Lietzman et Conzelmann, le ἡμῖν « pour nous » (sous-entendu : qui croyons en Christ) au début du verset s’apparente à une confession de foi (Fee 2014, 412 n. 66). Fletcher-Louis mise sur le critère de l’attestation multiple et de l’utilisation rhétorique lorsqu’il dit que la plupart du temps, et en particulier en 1 Cor 8 :6, Paul n’argumente pas en faveur d’une haute christologie, mais à partir d’une haute christologie : « Indeed, a careful look at the form and content of 1 Cor 8 :6 indicates that here Paul is almost certainly quoting a well-known early Christian confession (in the same way that traditional early Christian hymns in Phil 2 and Col 1 are quoted as a basis for the particular pastoral injunctions that follow them » (Fletcher-Louis 2015, 35)..”
  2. 1 Co 12:4-6 : “4 Il y a diversité de dons, mais le même Esprit ; 5 diversité de services, mais le même Seigneur (= Fils) ; 6 diversité d’opérations, mais le même Dieu (= Père) qui opère tout en tous.”
  3. 2 Co 13:14 : “Que la grâce du Seigneur Jésus-Christ, l’amour de Dieu (= Père) et la communion du Saint-Esprit soient avec vous tous !”

Il continue en disant :

Dans la lettre aux Éphésiens, Paul fait référence à la Trinité pas moins de quatre fois. En 2:18, il affirme que nous avons un accès auprès du Père par l’action du même Esprit. En 2:22, il parle de la collaboration de la trinité dans la construction de l’église chrétienne… En 3:14-17, il prie le Père afin qu’ils soient fortifiés dans l’homme intérieur et que Christ fasse sa demeure dans leur coeur. Et en parlant des éléments chrétiens fondamentaux en 4:4-6, Paul parle d’un Seigneur, d’un Esprit et d’un Dieu et Père de tous8Michael Green. 1977. The Truth of God Incarnate. London: Hodder and Stoughton, p.19.

Une fois que nous comprenons l’association entre les titres et les personnes (Dieu = Père; Seigneur = Fils) et que nous saisissons que “Seigneur” réfère autant au Dieu monothéiste de la Bible hébraïque que “Dieu”, nous pouvons lire le Nouveau Testament avec un regard complètement nouveau concernant la Trinité. Elle devient apparente presque partout, pas juste chez Paul 0u Jean, mais chez presque tous les auteurs :

Jude 20-21 : « 20 Mais vous, bien-aimés, édifiez-vous vous-mêmes sur votre très sainte foi, priez par le Saint-Esprit, 21 maintenez-vous dans l’amour de Dieu, en attendant la miséricorde de notre Seigneur Jésus-Christ pour la vie éternelle.”

Enfin, une petite concession : la formulation explicite et détaillée de la Trinité comme concept avec les termes techniques grecs “hypostases” (personnes) et “homoousia” (consubstantialité) et “trinité”, il est vrai, ne sont pas dans la Bible, mais voient le jour qu’à partir du 2e siècle. Mais on ne peut pas dire que l’eau comme réalité a vu son apparition dans le monde des idées lorsqu’on a commencé à en parler comme étant de l’H2O. Il en va de même pour la Trinité : ce n’est pas parce que le langage technique des conciles de Nicée et de Constantinople n’est pas présent dans le Nouveau Testament que cela n’est pas biblique ou que les premiers chrétiens n’y croyaient pas. Au contraire, les données bibliques démontrent clairement que les premiers chrétiens concevaient Dieu, qui est unique, en trois personnes et cela, depuis le tout début du christianisme.

Références   [ + ]

1. Frédéric Lenoir. 2010. Comment Jésus est devenu Dieu. Paris: Fayard, 336 ; Je souligne.
2. Voir l’intro de mon article précédent.
3. TOB : « car le SEIGNEUR n’acquitte pas celui qui prononce son nom à tort. » ; PDV : « je déclare coupable celui qui se sert de mon nom n’importe comment. » ; BFC : « car moi, le Seigneur ton Dieu, je tiens pour coupable celui qui agit ainsi. »
4. “The Jews were not surprised to hear that blasphemy was unforgivable – they already knew this from the Ten Commandments. The shock was that Jesus said blasphemy against the Holy Spirit was unforgivable. Since the law said only that blasphemy against God was unforgivable, it meant that Jesus was putting the Holy Spirit on a par with God (David Instone-Brewer. 2012. The Jesus Scandals : Why he Shocked his Contemporaries (and still shocks today). Oxford: Monarch Books, p.175 ; Instone-Brewer souligne.).Le fait que Jésus dise que le blasphème contre le Fils de l’Homme sera pardonné n’implique pas qu’il n’est pas divin, mais est à prendre dans son contexte prépascal, avant que sa divinité soit dévoilée.
5. Michael Green, The Truth of God Incarnate, London, Hodder and Stoughton, 1977, p. 18-19.
6. Ancienne traduction grecque de la Bible hébraïque, réalisée au 4e siècle av. J.-C.
7. À noter qu’il s’agit probablement ici d’une tradition prépaulinienne. À cause de sa structure, son contenu attesté de façon multiple et le rôle de ce verset dans l’argumentation, Daniel Gerber est l’un de ceux qui appuis la thèse d’une origine prépaulinienne (Gerber 2004, 206-7). Selon H. Lietzman et Conzelmann, le ἡμῖν « pour nous » (sous-entendu : qui croyons en Christ) au début du verset s’apparente à une confession de foi (Fee 2014, 412 n. 66). Fletcher-Louis mise sur le critère de l’attestation multiple et de l’utilisation rhétorique lorsqu’il dit que la plupart du temps, et en particulier en 1 Cor 8 :6, Paul n’argumente pas en faveur d’une haute christologie, mais à partir d’une haute christologie : « Indeed, a careful look at the form and content of 1 Cor 8 :6 indicates that here Paul is almost certainly quoting a well-known early Christian confession (in the same way that traditional early Christian hymns in Phil 2 and Col 1 are quoted as a basis for the particular pastoral injunctions that follow them » (Fletcher-Louis 2015, 35).
8. Michael Green. 1977. The Truth of God Incarnate. London: Hodder and Stoughton, p.19

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2 comments on “La Trinité selon Frédéric Lenoir : une critique

  1. Michelet Avr 24, 2019

    Vous avez tord de faire cet assemblage, comme si Dieu, Jésus et l’esprit saint étaient quelque chose que vous pouvez manipuler pour en faire ce que vous voulez. Dieu n’est pas trinitaire même s’il y a trois entités qui interviennent dans toutes les opérations de Dieu. Et les premiers chrétiens n’ont jamais relaté une telle chose !

    • Plutôt que de gratuitement dire “vous avez tord”, il aurait été plus constructif de chercher à interagir avec les arguments présentés dans l’article. Par exemple, le blasphème contre le Saint Esprit qui est basé sur le commandement “l’Éternel ne tiendra pas pour innocent celui qui prendra son nom en vain”. Cela constituait le blasphème impardonnable chez les Juifs et Jésus l’applique au Saint Esprit (une autre personne que lui-même dont il parle à la troisième personne du singulier) ce qui démontre que, pour Jésus (contrairement à vous!), le Saint Esprit est “le Seigneur qui ne tiendra pas pour innocent celui qui prendra son nom en vain.” Que répondez-vous à cela au-delà de simplement dire “vous avez tord” ?

Théophile © 2015