Jésus selon Frédéric Lenoir : une critique

04/26/2016

Dire que Jésus a un lien particulier, voire unique à Dieu, et qu’il est ressuscité, ne revient pas à affirmer qu’il est Dieu. Comme nous l’avons vu, la théologie de l’incarnation apparait plus de soixante-dix ans après la mort de Jésus, et la théologie trinitaire prend son essor au cours du IIe siècle. (…) ce qui semble important, c’est d’affirmer que le substrat de la foi est lisible de manière très explicite dans le témoignage des apôtres pour lesquels Jésus est un homme unique, sans être Dieu pour autant 1Frédéric Lenoir. 2010. Comment Jésus est devenu Dieu. Paris: Fayard, 336 ; Je souligne.. – Frédéric Lenoir –

J’ai beaucoup de respect pour Frédéric Lenoir. J’ai lu plusieurs de ses livres sur la spiritualité et les religions. J’apprécie sa capacité d’enrichir sa spiritualité en assimilant plusieurs vérités mises en lumière par la multitude de grands penseurs qui ont parsemé l’histoire de l’humanité. Et que dire de son éloquence manifeste dans ses entrevues à la radio et à la télé ! Il est un modèle d’ouverture sur le monde et de spiritualité intelligente.

J’ai cependant une critique à faire à l’égard de sa perspective en christologie, c’est-à-dire sur son point de vue concernant l’identité de Jésus-Christ. Mon objection concerne l’idée centrale déjà présente dans le titre de son livre : Comment Jésus est devenu Dieu. Comme on le voit dans la citation ci-haut, Lenoir affirme que l’idée que Jésus était depuis toujours Dieu et qu’il a pris une forme humaine éventuellement (théologie de l’incarnation) est apparu bien longtemps après la mort de Christ de sorte que ses premiers disciples n’auraient jamais cru de telles choses sur Jésus. Autrement dit, Jésus aurait été un simple homme pour eux. De même, l’idée que Dieu est un seul être ayant trois personnes (théologie trinitaire) aurait apparue encore plus tardivement (de sorte qu’on peut aussi dire que les premiers disciples n’y croyaient pas non plus). D’après moi, non seulement ces deux grandes affirmations trahissent les témoignages chrétiens les plus anciens, mais elles comportent aussi leurs lots d’implications indésirables pour les chrétiens, implications minant le fondement même du christianisme si elles s’avéraient vraies.

Si ces dires sont vrais, ils évoquent clairement l’idée que la foi chrétienne 1) est une (pieuse) invention humaine, 2) qu’en tant qu’espérance, c’est une croyance qui, bien qu’elle soit source de sens et de réconfort temporaires, est ultimement vaine et inutile et 3) puisque centrée sur l’adoration d’un homme et non sur Dieu, le christianisme serait donc coupable d’égarer les masses en volant la révérence sacrée qui doit revenir au Créateur pour l’attribuer à une créature, un simple homme. Autrement dit, dans une perspective théiste, supposant que Lenoir a raison ici, la critique islamique serait juste : les chrétiens seraient coupables d’idolâtrie, de commettre le shirk, c’est-à-dire de déifier quelqu’un ou quelque chose d’autre que Dieu2En fait, ce qui est probablement le plus grand problème nécessitant l’Islam, semble-t-il, selon le Coran, c’est exactement l’idée de présenter Jésus comme le Fils de Dieu et de l’inclure dans l’identité du Dieu monothéiste : “30 Les juifs ont dit : Ozaïr est fils de Dieu. Les chrétiens disent : Le Messie est fils de Dieu. C’est bien ce que prononcent leurs bouches. Mais, ce faisant, ils imitent ceux qui n’ont pas cru par le passé. Qu’Allah les combatte ! Ils se sont fourvoyés. 31 Ils se sont donnés des moines, des rabbins et le Messie, fils de Marie, comme divinités rivales d’Allah, quand bien même ils reçurent l’ordre de n’adorer que le Dieu Un. Il n’y a pas d’autres dieux que Lui, qu’Il soit glorifié comme étant supérieur à ceux qu’ils Lui associent” (Sourate 9:30-1; je souligne). Cette idée selon laquelle les chrétiens auraient gonflé l’identité de Jésus jusqu’à en faire Dieu a donc de grandes implications selon ce texte : les musulmans de l’époque étaient supposés leur faire la guerre sur cette base..

La citation ci-haut de Lenoir contient deux grandes affirmations que je vais reprendre en deux articles pour offrir une autre perspective. Le présent article, qui n’a pas la prétention d’être exhaustif, mais simplement de poser quelques jalons, va donc se concentrer sur le premier grand énoncé de Lenoir qui concerne l’avènement de la théologie de l’incarnation3Encore une fois, la théologie de l’incarnation est l’idée que Dieu est devenu Jésus (et non le contraire), que Jésus était une personne divine préexistante depuis toujours..

1. La théologie de l’incarnation : 70 ans après Jésus ou dès le début ?

Il n’y a jamais eu, dans le christianisme, quelque chose comme une basse christologie, centrée sur le point de vue que Jésus était un Messie humain4Gabriele Boccaccini. 2011. “Jesus the Messiah: Man, Angel or God? The Jewish Roots of Early Christology.” Annali di Scienze Religiose (04):214 : « there never was in Christianity something like a ‘low Christology,’ centered on the view of Jesus as a human Messiah. ». – Gabriele Boccaccini –

Alors que la perspective évolutionniste sur l’identité de Jésus5L’idée que l’identité de Jésus a été embellie au travers les décennies, commençant avec la pensée qu’il était un simple homme sage jusqu’à éventuellement la pensée qu’il était Dieu. a eut ses heures de gloire dans les milieux académiques, celle-ci est en perte significative de vitesse depuis quelques décennies. Cette perspective ne cadre tout simplement pas avec les faits! C’est ce que pense notamment Gabriele Boccaccini (2011), professeur de l’université du Michigan et fondateur du Enoch Seminar que je viens de citer.

Dès le stade le plus ancien de la théologie chrétienne6C’est-à-dire les traditions prépauliniennes aussi appelées traditions préépistolaires., on voit l’idée que Jésus était un être divin préexistant qui s’est incarné : Philippiens 2:6-11, Colossiens 1:15-20, 1 Corinthiens 8:6, 1 Timothée 3:16. Il s’agit tous de traditions prépauliniennes où on retrouve une présentation de Christ comme préexistant et s’incarnant. Par exemple, concernant la phrase “il fut manifesté dans la chair” de 1 Timothée 3:16, Michel Gourgues dira : “Cette manifestation, dans notre passage, doit renvoyer à ce que la théologie postérieure désignera comme le mystère le l’Incarnation7Michel Gourgues. 2009. Les deux lettres à Timothée: La lettre à Tite: les Éditions du Cerf, p.139 ; Je souligne..” Autrement dit, voilà un texte biblique prépaulinien attestant que, pour les premiers chrétiens, Jésus était préexistant et qu’il a pris une forme humaine (incarnation).

Cela veut dire que l’apothéose du Jésus crucifié devait déjà être établi dans les années 40, et il est tentant de dire que plus est arrivé pendant cette période de moins de deux décennies que dans tous les 7 siècles suivant, jusqu’au moment où la doctrine de l’Église primitive fut complétée8Martin Hengel. 1976. The Son of God: The Origin of Christology and the History of Jewish-Hellenistic Religion. Eugene: Wipf and Stock Publishers, p.2 ; Je souligne.. – Martin Hengel –

Larry Hurtado, autre spécialiste sur la christologie primitive, affirme que les traditions apostoliques à haute teneur christologique sont présentes en grand nombre depuis le tout début de l’histoire de la théologie chrétienne :

En termes historiques, on peut comparer le phénomène à un véritable big bang, une explosion rapide et impressionnante de développements christologiques substantifs dans la phase la plus ancienne du mouvement chrétien9Larry W. Hurtado. 2003. Lord Jesus Christ: Devotion to Jesus in Earliest Christianity: Wm. B. Eerdmans Publishing, p.135 ; Je souligne..

Une expression majeure présente dans toutes les sources néotestamentaires et que tout historien du Christianisme doit expliquer pour faire sens de l’identité de Jésus est l’expression “Jésus est Seigneur”. Il est largement admis maintenant que cette expression doit être comprise dans la perspective de la Septante où l’on voit que le nom indicible de Dieu (YHWH), qui était traduit par Kurios (Seigneur) dans la Septante (traduction grecque de la Bible hébraïque) fut attribué à Jésus. “Jésus est Seigneur” veut donc dire “Jésus est YHWH”, l’Éternel, le Je suis qui a révélé son nom à Moïse (et non simplement un “maître humain”, ou un “supérieur humain”!). Ce n’est donc pas dans un milieu païen tardif, mais tôt et dans un milieu et avec des idiomes fondamentalement juifs que les premiers chrétiens ont commencé à faire de telles affirmations sur l’identité de Jésus. Sur la tradition prépaulinienne trouvée en 1 Corinthiens 8:6, qui est une reformulation du Shema Israël, le texte de la Bible hébraïque fondant le monothéisme, Vittorio Fusco conclura ceci :

Mais il ne faut pas oublier que l’unicité de Dieu était proclamée dans la récitation quotidienne du Chema, ‘Écoute Israël !’ (Dt 6, 4.) C’est pourquoi nous devons dire que ce n’est pas la proclamation sur Dieu qui a été ajoutée, en milieu païen, à celle sur Jésus, mais plutôt celle sur Jésus qui a été ajoutée, déjà en milieu juif, à celle sur Dieu10Vittorio Fusco. 2001. Les premières communautés chrétiennes. Traditions et tendances dans le christianisme des origines. Paris: Cerf, p.119 ; Je souligne..

En ce qui concerne le fait que les premiers disciples croyaient que Jésus était Dieu venu visiter l’humanité (et non un simple homme), il suffit de pointer vers le fait que Paul connaissait personnellement l’apôtre Pierre, l’apôtre Jean, Jacques, le frère de Jésus (Galates 1-2), bref, les plus importants témoins oculaires de la vie de Jésus, de sorte que les traditions “prépauliniennes” avaient sans doute le plein assentiment des proches du Seigneur, certaines d’entre elles venant même d’eux11“La conception du Fils de Dieu de l’apôtre Paul n’était certainement pas sa propre création, mais remonte à la tradition de la communauté la plus ancienne, avant les lettres de Paul. Jésus, ce Juif récemment crucifié dont Paul connaissait personnellement bien son frère biologique Jacques (Gal 1:19, 2:9, c.f. 1 Cor 9:5), n’est pas seulement le Messie que Dieu a ressuscité d’entre les morts, mais bien plus. Il est identique à l’être divin, avant tous les temps, médiateur entre Dieu et ses créatures.” (Martin Hengel. 1976. The Son of God: The Origin of Christology and the History of Jewish-Hellenistic Religion. Eugene: Wipf and Stock Publishers, p.15) .

Enfin, il faut souligner que plusieurs des prétentions à la divinité faites par Jésus passent inaperçus aux yeux des lecteurs modernes alors que les Juifs de l’époque saisissaient immédiatement les implications des dires de Jésus. Par exemple, lorsque Jésus dit “là où deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis présent au milieu d’eux” (Matthieu 18:20), David Instone Brewer affirme que…

N’importe quel Juif du premier siècle aurait immédiatement reconnu la fameuse affirmation rabbinique : ‘Quand deux ou trois s’assoient pour étudier les Écritures, la Shekhinah est parmi eux (Mishnah Avot 3 :6).” Quand Jésus cite cette parole, il remplace les mots ‘la Shekhinah’ (i.e. ‘la gloire de la présence de Dieu’) par “Je” – une affirmation qui aurait été perçue comme blasphématoire pour n’importe quel Juif12« His most audacious claim to divinity goes almost unnoticed by modern readers, when he said : ‘Where two or three are gathered in my name, I am in their midst’ (Matthew 18 :20). Any first-century Jew would immediately recognize that Jesus was referring to a famous rabbinic saying : ‘When two or threee sit to study Scripture, the Shekhinah is in their midst’. (Mishnah Avot 3 :6) When he quotes this saying, Jesus replaced the words ‘the Shekhinah’ (i.e. ‘the glory of God’s presence’) with ‘I’ – something that would have been regarded as blasphemous by any Jew. » (David Instone-Brewer. 2012. The Jesus Scandals : Why he Shocked his Contemporaries (and still shocks today). Oxford: Monarch Books, p.174) .

Vous trouverez ma réponse à la perspective de Lenoir sur la Trinité dans cet article. Et pour une réponse plus substantive et générale en lien avec le livre Comment Jésus est devenu Dieu de Frédéric Lenoir, voir Bernard Sesboué, Christ, Seigneur et Fils de Dieu. Libre réponse à l’ouvrage de Frédéric Lenoir, Paris, Lethielleux, 2010. Sesboué, contrairement à Lenoir, est un spécialiste en christologie, publie dans des revues académiques et participe à des colloques où la critique des pairs permet une plus grande rigueur intellectuelle13J’ai été informé de la réponse de Sesboüé à Lenoir en lisant Bernard Sesboüé, “Saint Paul et la christologie du Nouveau Testament” dans Christophe Raimbault (dir.), Paul et son Seigneur. Trajectoires christologiques des épîtres pauliniennes. XXVIe congrès de l’Association catholique française pour l’étude de la Bible (Angers, 2016), Paris, Cerf, 2018, p. 363-402 (cf. p. 366)..

Références   [ + ]

1. Frédéric Lenoir. 2010. Comment Jésus est devenu Dieu. Paris: Fayard, 336 ; Je souligne.
2. En fait, ce qui est probablement le plus grand problème nécessitant l’Islam, semble-t-il, selon le Coran, c’est exactement l’idée de présenter Jésus comme le Fils de Dieu et de l’inclure dans l’identité du Dieu monothéiste : “30 Les juifs ont dit : Ozaïr est fils de Dieu. Les chrétiens disent : Le Messie est fils de Dieu. C’est bien ce que prononcent leurs bouches. Mais, ce faisant, ils imitent ceux qui n’ont pas cru par le passé. Qu’Allah les combatte ! Ils se sont fourvoyés. 31 Ils se sont donnés des moines, des rabbins et le Messie, fils de Marie, comme divinités rivales d’Allah, quand bien même ils reçurent l’ordre de n’adorer que le Dieu Un. Il n’y a pas d’autres dieux que Lui, qu’Il soit glorifié comme étant supérieur à ceux qu’ils Lui associent” (Sourate 9:30-1; je souligne). Cette idée selon laquelle les chrétiens auraient gonflé l’identité de Jésus jusqu’à en faire Dieu a donc de grandes implications selon ce texte : les musulmans de l’époque étaient supposés leur faire la guerre sur cette base.
3. Encore une fois, la théologie de l’incarnation est l’idée que Dieu est devenu Jésus (et non le contraire), que Jésus était une personne divine préexistante depuis toujours.
4. Gabriele Boccaccini. 2011. “Jesus the Messiah: Man, Angel or God? The Jewish Roots of Early Christology.” Annali di Scienze Religiose (04):214 : « there never was in Christianity something like a ‘low Christology,’ centered on the view of Jesus as a human Messiah. »
5. L’idée que l’identité de Jésus a été embellie au travers les décennies, commençant avec la pensée qu’il était un simple homme sage jusqu’à éventuellement la pensée qu’il était Dieu.
6. C’est-à-dire les traditions prépauliniennes aussi appelées traditions préépistolaires.
7. Michel Gourgues. 2009. Les deux lettres à Timothée: La lettre à Tite: les Éditions du Cerf, p.139 ; Je souligne.
8. Martin Hengel. 1976. The Son of God: The Origin of Christology and the History of Jewish-Hellenistic Religion. Eugene: Wipf and Stock Publishers, p.2 ; Je souligne.
9. Larry W. Hurtado. 2003. Lord Jesus Christ: Devotion to Jesus in Earliest Christianity: Wm. B. Eerdmans Publishing, p.135 ; Je souligne.
10. Vittorio Fusco. 2001. Les premières communautés chrétiennes. Traditions et tendances dans le christianisme des origines. Paris: Cerf, p.119 ; Je souligne.
11. “La conception du Fils de Dieu de l’apôtre Paul n’était certainement pas sa propre création, mais remonte à la tradition de la communauté la plus ancienne, avant les lettres de Paul. Jésus, ce Juif récemment crucifié dont Paul connaissait personnellement bien son frère biologique Jacques (Gal 1:19, 2:9, c.f. 1 Cor 9:5), n’est pas seulement le Messie que Dieu a ressuscité d’entre les morts, mais bien plus. Il est identique à l’être divin, avant tous les temps, médiateur entre Dieu et ses créatures.” (Martin Hengel. 1976. The Son of God: The Origin of Christology and the History of Jewish-Hellenistic Religion. Eugene: Wipf and Stock Publishers, p.15)
12. « His most audacious claim to divinity goes almost unnoticed by modern readers, when he said : ‘Where two or three are gathered in my name, I am in their midst’ (Matthew 18 :20). Any first-century Jew would immediately recognize that Jesus was referring to a famous rabbinic saying : ‘When two or threee sit to study Scripture, the Shekhinah is in their midst’. (Mishnah Avot 3 :6) When he quotes this saying, Jesus replaced the words ‘the Shekhinah’ (i.e. ‘the glory of God’s presence’) with ‘I’ – something that would have been regarded as blasphemous by any Jew. » (David Instone-Brewer. 2012. The Jesus Scandals : Why he Shocked his Contemporaries (and still shocks today). Oxford: Monarch Books, p.174)
13. J’ai été informé de la réponse de Sesboüé à Lenoir en lisant Bernard Sesboüé, “Saint Paul et la christologie du Nouveau Testament” dans Christophe Raimbault (dir.), Paul et son Seigneur. Trajectoires christologiques des épîtres pauliniennes. XXVIe congrès de l’Association catholique française pour l’étude de la Bible (Angers, 2016), Paris, Cerf, 2018, p. 363-402 (cf. p. 366).

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