Les “quelques-uns” en 1 Corinthiens

06/06/2016

En 1 Corinthiens, Paul aborde plusieurs problèmes éthiques et théologiques et il semble que beaucoup de ces problèmes aient été initiés par un petit groupe dans l’église. Paul les appelle les “quelques-uns” (τινες). Bien que minoritaires, ceux-ci sont en train de produire une subversion générale des valeurs et des croyances évangéliques dans l’église.

Ce petit groupe indéterminé est à l’origine de la création des factions basées sur les préférences de personnalité des dirigeants. À la fin de la première partie de l’épître (1:10 – 4:21) qui vise à répondre à ce problème de division, on voit Paul mettre les projecteurs sur eux : “Quelques-uns (τινες) se sont enflés d’orgueil comme si je ne devais pas aller chez vous” (1 Co 4:18). Ces derniers semblent faire l’éloge des qualités d’Apollos (surtout sur le plan de l’éloquence et de la réthorique; c.f. 1 Co 2:1, 4) et dénigrer l’autorité apostolique de Paul en le comparant aux autres apôtres (1 Co 9:1-3).

De même, en 1 Co 15, ce n’est pas tout le monde qui nie la résurrection eschatologique, mais seulement un petit groupe : “Or, si l’on prêche que Christ est ressuscité d’entre les morts, comment quelques-uns (τινες) parmi vous disent-ils qu’il n’y a pas de résurrection des morts ?” De ces personnes, Paul se permet de dire franchement qu’elles ne sont pas réellement chrétiennes : “Revenez à vous-mêmes, comme il est convenable et ne péchez point, car quelques-uns (τινες) ne connaissent pas Dieu, je le dis à votre honte.” Ce verset illustre bien la dynamique : Paul dit “revenez à vous-mêmes” à l’ensemble de l’église qui est en train de se faire embobiner par les “quelques-uns” qui ne connaissent pas Dieu, mais qui ont un grand pouvoir d’attraction selon les valeurs socio-culturelles du temps.

Il est possible que le “quelqu’un” spécifiquement pointé du doigt pour avoir une relation conjugale avec sa belle-mère (5:1, 11) et l’autre “quelqu’un” qui règle ses conflits en cours de justice plutôt que “dans le Seigneur” (6:1) faisaient partie des “quelque-uns”, mais rien ne permettrait de le prouver bien qu’il soit légitime de penser que ce n’est pas le genre de chose que l’ont fait lorsqu’on connait le Seigneur1“We cannot say for certain that all the problems in the church were related, but it is possible that some socially ‘stong’ elite members had initiated many of the problems. It was certainly they whom Paul accused of dishonoring the Lord’s Supper (11:21-22). It was probably they who objected to wearing head coverings; prefered Apollos to Paul; most frequently ate meat hence found idol food least objectionable; and offered the philosophic defense of sex without marriage. That they also authored the division over tongues (perhaps adding it to their gifts in rhetorically skilled speech) also has been proposed although the evidence appears more ambivalent” (Craig S. Keener. 2005. 1-2 Corinthians. New York: Cambridge University Press, p.10). Les “quelques-uns” sont encore présents en 2 Co, notamment en 2 Co 10,2.12, 12,21. Dustin W. Ellington, “Not Applicable to Believers?: The Aims and Basis of Paul’s “I” in 2 Corinthians 10-13″, Journal of Biblical Literature, 131 (2012) p. 329 : “Paul judges that the community has a problem with misplaced confidence in human strength, and he associates this with the influence of key individuals (10:7, 10, 12). Instead of boasting in the Lord alone (10:17), these leaders measure themselves by comparison with one another (10:12), and their standards inform their disdain for Paul. Yet Paul does not counter his opponents simply because they threaten his standing with the community; they threaten the congregation itself.”.

Il est intéressant de voir qu’en 1 Co 10, Paul lance un signal d’alarme à la communauté concernant ces quelques-uns. Paul construit cette mise en garde avec un chiasme…

1 Corinthiens 10

Dans le v. 6 comme dans le v. 11, Paul affirme que les récits de l’Exode relatant la sortie d’Égypte ont été écrits pour servir d’exemple pour les chrétiens. Dans ces textes de l’Ancien Testament, on voit certaines personnes parmi le peuple de Dieu persister dans une voie fondamentalement contraire à Dieu alors que Dieu vient de manifester sa puissance et sa volonté morale comme jamais auparavant dans l’histoire2Moïse et Jésus, l’Exode et la Croix étant les deux moments où la révélation de Dieu fut le plus évident dans l’histoire du salut.. Or, il s’avère que les problèmes qu’il y avait à l’époque de Moïse sont les mêmes qu’à Corinthe c’est-à-dire l’idolâtrie (viandes sacrifiées aux idoles dans les ch. 8-10), l’immoralité sexuelle (inceste et recours aux prostituées dans les ch. 5-6), les murmures contre les dirigeants que Dieu a établit (Ch. 1-4, 9:1-3; cela deviendra pire en 2 Corinthiens). Et comme à l’époque de Moïse, ces problèmes trouvent leur origine en “quelques-uns” avant de se répandre de plus en plus dans le peuple de Dieu3En fait, si nous prenons le chiasme en contexte, le point de Paul est justement que l’ensemble du peuple est en grand danger de péril à cause des quelques-uns : “1 Frères, je ne veux pas que vous l’ignoriez : nos pères ont tous été sous la nuée, ils ont tous passé au travers de la mer, 2 ils ont tous été baptisés en Moïse dans la nuée et dans la mer, 3 ils ont tous mangé le même aliment spirituel, 4 et ils ont tous bu le même breuvage spirituel, car ils buvaient à un rocher spirituel qui les suivait et ce rocher était le Christ. 5 Mais la plupart d’entre eux ne furent pas agréables à Dieu, puisqu’ils tombèrent morts dans le désert.” Remarquez les quatre “tous”. À cela correspond les quatre “quelques-uns d’entre eux” dans les v.7-10..

Dans les v. 7 à 10 en caractère gras noir, nous constatons une succession de quatre exhortations assez brèves. Elles sont toutes suivies par “comme quelques-uns d’entre eux” (καθώς τινες αὐτῶν) rendu manifeste par le bleu. Enfin, dans les v. 7 et 10, Paul utilise l’impératif à la 2e personne du pluriel pour s’adresser aux Corinthiens alors que dans les v. 8 et 9, il utilise la 1ere personne du pluriel au subjonctif pour s’inclure dans l’exhortation. Après tout, personne n’est à l’abris de telles influences, pas même Paul. Le verset suivant immédiatement le chiasme est là pour attester cela : “Ainsi donc, que celui qui croit être debout prenne garde de tomber” (1 Co 10:12)4Remarquez aussi l’alternance entre le nous (v. 6 et 11), le vous (v. 7 et 10) et le nous (v. 8 et 9)..

Tout cela nous rappelle “qu’un peu de levain fait lever toute la pâte” (1 Co 5:6) ou encore que “les mauvaises compagnies corrompent les bonnes moeurs” (1 Co 15:33). Pour emprunter les mots de René Girard, on pourrait dire qu’il suffit de quelques (contre) modèles pour produire un emballement mimétique indésirable5Girard serait d’autant plus d’accord avec moi quand on considère que Paul parle de désir en 10:6, de tentation en 10:13 et de modèles (exemples) en 10:6 et 11..

Références   [ + ]

1. “We cannot say for certain that all the problems in the church were related, but it is possible that some socially ‘stong’ elite members had initiated many of the problems. It was certainly they whom Paul accused of dishonoring the Lord’s Supper (11:21-22). It was probably they who objected to wearing head coverings; prefered Apollos to Paul; most frequently ate meat hence found idol food least objectionable; and offered the philosophic defense of sex without marriage. That they also authored the division over tongues (perhaps adding it to their gifts in rhetorically skilled speech) also has been proposed although the evidence appears more ambivalent” (Craig S. Keener. 2005. 1-2 Corinthians. New York: Cambridge University Press, p.10). Les “quelques-uns” sont encore présents en 2 Co, notamment en 2 Co 10,2.12, 12,21. Dustin W. Ellington, “Not Applicable to Believers?: The Aims and Basis of Paul’s “I” in 2 Corinthians 10-13″, Journal of Biblical Literature, 131 (2012) p. 329 : “Paul judges that the community has a problem with misplaced confidence in human strength, and he associates this with the influence of key individuals (10:7, 10, 12). Instead of boasting in the Lord alone (10:17), these leaders measure themselves by comparison with one another (10:12), and their standards inform their disdain for Paul. Yet Paul does not counter his opponents simply because they threaten his standing with the community; they threaten the congregation itself.”
2. Moïse et Jésus, l’Exode et la Croix étant les deux moments où la révélation de Dieu fut le plus évident dans l’histoire du salut.
3. En fait, si nous prenons le chiasme en contexte, le point de Paul est justement que l’ensemble du peuple est en grand danger de péril à cause des quelques-uns : “1 Frères, je ne veux pas que vous l’ignoriez : nos pères ont tous été sous la nuée, ils ont tous passé au travers de la mer, 2 ils ont tous été baptisés en Moïse dans la nuée et dans la mer, 3 ils ont tous mangé le même aliment spirituel, 4 et ils ont tous bu le même breuvage spirituel, car ils buvaient à un rocher spirituel qui les suivait et ce rocher était le Christ. 5 Mais la plupart d’entre eux ne furent pas agréables à Dieu, puisqu’ils tombèrent morts dans le désert.” Remarquez les quatre “tous”. À cela correspond les quatre “quelques-uns d’entre eux” dans les v.7-10.
4. Remarquez aussi l’alternance entre le nous (v. 6 et 11), le vous (v. 7 et 10) et le nous (v. 8 et 9).
5. Girard serait d’autant plus d’accord avec moi quand on considère que Paul parle de désir en 10:6, de tentation en 10:13 et de modèles (exemples) en 10:6 et 11.

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