Qu’est-ce qu’une actualisation théologique ?

11/06/2018

En théologie, une actualisation est l’acte interprétatif par lequel le lecteur moderne adapte des principes bibliques anciens à son époque et son contexte socio-culturel1Le but de cet article est d’illustrer ce qu’est une actualisation en donnant en exemple la parole de Jésus en Mt 18,15-17 : il ne s’agit pas d’une étude approfondie de ce passage. Sur la différence entre “actualisation” et “contextualisation” : la plupart du temps, l’actualisation peut être considérée comme un synonyme de “contextualisation”. Cependant, il peut être utile de faire une distinction entre les deux sur le plan conceptuel. Actualiser est davantage relié à la différence sur le plan temporel (à l’époque vs aujourd’hui) et contextualiser à la différence sur le plan “spatial” ou culturel (là-bas vs ici). La contextualisation implique une différence de contexte culturel possiblement à la même époque. Par exemple, contextualiser un chant de louange contemporain peut vouloir dire le prendre dans sa langue originelle qui était l’anglais, le traduire en français et l’adapter un peu sur le plan mélodique. La contextualisation peut impliquer un rapport de simultanéité entre les deux groupes : “le même chant” est chanté en anglais dans les pays anglophones et francophones dans la même année. L’actualisation, en plus de nécessiter un travail de contextualisation (différences culturelles comme la langue, les référents, les concepts), implique une distance dans le temps. Cette distance temporelle peut être comprise comme une différence culturelle de plus par rapport à la simple contextualisation. Par exemple, le mot “mariage” implique une dimension sociale beaucoup plus forte à l’époque biblique (contrat social et économique entre deux familles) et une dimension beaucoup plus individuelle et consentie fondée dans l’amour réciproque de nos jours (encore là, cela n’est pas nécessairement vrai dans tous les pays contemporains). Bref, toute actualisation comprend une contextualisation, mais l’inverse n’est pas nécessairement vrai. Une actualisation tient compte de la différence socio-culturelle entre deux époques (valeurs et référents sociaux) et de l’évolution des moeurs et mentalités d’une époque par rapport à l’autre (comment ces valeurs et ces référents sociaux ont changé au travers du temps).. Autrement dit, c’est traduire une parole ou un acte d’autrefois dans une situation nouvelle en conservant la même logique sous-jacente ou la même valeur profonde qui était derrière. Le principe théologique ancien, qui a été appliqué d’une certaine manière à l’époque biblique, demande parfois d’être appliqué différemment dans d’autres contextes et époques. Pour ce faire, deux distinctions sont cruciales.

1. Distinctions nécessaires à l’actualisation

     1.1. Principe vs applications

Premièrement, il est important de cerner le principe profond derrière l’action ou la parole décrite dans certains passages bibliques. Le principe théologique est la logique divine sous-jacente à un passage biblique : en fonction de certaines données de départ, quel effet Dieu désire-t-il produire et pourquoi ? L’objectif divin poursuivi fait aussi écho à des valeurs qu’il vaut la peine de mettre en relief. Une interprétation responsable cherchera non pas à reproduire à la lettre les pratiques et les propos des temps bibliques, mais plutôt à comprendre le principe qui les sous-tend. En cherchant à reproduire la façon qu’un principe a été appliqué dans la Bible, l’interprétation littérale pourrait aller à l’encontre du but visé par l’auteur ou par la logique divine dans l’économie du salut. Une fois que nous saisissons le principe théologique derrière un texte biblique, nous serons en mesure d’en faire une application contextuelle différente de l’époque biblique tout en respectant la volonté de Dieu.

En Mt 23,23, Jésus fait une distinction entre des pratiques que requiert la loi (payer “la dîme de la menthe, de l’aneth et du cumin”) et les valeurs morales que demande la loi (“ce qui est plus important dans la loi, la justice, la miséricorde et la fidélité”). Il met ensuite l’accent sur les valeurs par rapport aux pratiques comprises de façon littérale : “c’est là ce qu’il fallait pratiquer [les valeurs], sans négliger les autres choses [les pratiques]2Ce premier point me fait aussi penser à la fameuse parole de Paul en 2 Co 3,6, : “[Dieu] nous a rendu capables d’être administrateurs d’une nouvelle alliance, non de la lettre, mais de l’Esprit ; car la lettre tue, mais l’Esprit vivifie. (NA28 : …ἱκάνωσεν ἡμᾶς διακόνους καινῆς διαθήκης, οὐ γράμματος ἀλλὰ πνεύματος· τὸ γὰρ γράμμα ἀποκτέννει, τὸ δὲ πνεῦμα ζῳοποιεῖ.) Paul n’est certainement pas en train de faire le même point herméneutique que ce j’essaie de faire ici, mais il peut donner à penser dans cette optique. En 2 Co 3,4-6, il compare son ministère, qui est lié à l’Évangile, à celui de Moïse, qui était lié à la loi. Par l’entremise de Moïse, Dieu a fait connaître sa volonté à Israël en écrivant dans la pierre les dix commandements, entre autres. Au travers du ministère de Paul, Dieu fait connaître sa volonté par Jésus et directement dans le coeur des croyants par le don du Saint-Esprit, conformément à la prophétie de Jérémie 31,31-33 visant une nouvelle alliance. Le point de Paul est que la loi donnée à Moïse nous a fait connaître la volonté de Dieu, mais également notre incapacité de la mettre en pratique, et donc que cela nous a menés à la mort : la lettre de la loi de Moïse tue parce que nous ne sommes pas capables de la mettre en pratique et de vivre par elle (Ga 3,12 ; Lv 18,5 ; voir Raymond F. Collins, Second Corinthians, Grand Rapids MI, Baker Academic, 2013, p. 73). Bref, pour Paul la lettre n’équivaut pas à l’interprétation littérale, mais à la loi de Moïse, et l’esprit n’équivaut pas à l’interprétation contextuelle, mais au Saint-Esprit qui nous guide dans la volonté de Dieu. Paul ne s’étend pas sur l’herméneutique ici. Cependant, la suite du texte peut quand même nous donner à penser dans l’optique qui nous intéresse (principe vs applications). Paul continue en faisant une distinction entre la façon de lire et interpréter l’AT alors que nous sommes sous le régime de la loi en contraste avec l’aide de l’Esprit (2 Co 3,7-18). L’Esprit mène à une liberté (2 Co 3,9) concernant certaines pratiques traditionnelles comme le port du voile lors de la lecture biblique chez les Juifs (2 Co 3,13). La fin du chapitre (2 Co 3,15-17) donne à penser sur la distinction entre l’approche littérale et l’approche par principe, même si le point de Paul n’est évidemment pas exactement cela : “Jusqu’à ce jour, quand on lit Moïse, un voile est jeté sur leurs coeurs, mais lorsque les coeurs se convertissent au Seigneur, le voile est ôté. Or, le Seigneur c’est l’Esprit et là où est l’Esprit du Seigneur, là est la liberté.” Bref, il y a chevauchement entre 2 Co 3 et notre préoccupation herméneutique dans le sens que l’interprétation contextuelle donne une certaine liberté par rapport au texte que “l’approche littérale” ne donne pas : dans l’interprétation littérale, nous sommes en quelque sorte esclave du texte et nous devons le reproduire sans nouveauté (que les femmes portent le voile, elles ne peuvent pas enseigner, etc.) . Cela a le potentiel de conduire à des conséquences indésirables éloignées de la volonté de Dieu..” Certes, Jésus n’était pas en train de donner un cours d’herméneutique sur l’actualisation, mais cela aide sans doute à distinguer entre application et principe. Une application mécanique d’un texte peut violer le principe qu’il voulait transmettre.

     1.2. Leur contexte socioculturel vs le nôtre

Deuxièmement, actualiser demande de différencier le contexte socioculturel de l’époque biblique de notre contexte socioculturel. Ici, une image nous aidera sans doute. Nous avons tendance à penser que nous maitrisons le sens des mots bibliques comme si nous les attrapions facilement d’un seul coup de lasso. “Christ”, “Dieu”, “Seigneur”, “amour”, “mariage”, “église” sont tous des mots qui nous apparaissent évidents. Et nous supposons, en les lisant, que le texte fait référence à notre compréhension. Cependant, chacun de ces mots a une résonance partiellement différente pour un Juif de l’Antiquité par rapport à nous aujourd’hui. L’acte interprétatif demande en quelque sorte de prendre des ciseaux et couper ce lasso, cette corde imaginaire qui nous relit trop rapidement aux Écritures. Il faut d’abord prendre conscience de la distance culturelle qui nous sépare pour, dans un deuxième temps, s’en rapprocher plus près qu’avant. Plutôt que de penser “je comprends immédiatement ce que le texte dit”, nous gagnerions à nous dire “j’ai l’impression de connaître ce mot, mais en réalité, je vais faire comme s’il m’échappait”. Si je n’avais que ce texte pour conceptualiser tel mot, comment ce texte me permettrait-il de le définir, de le caractériser ?

Par exemple, que veut dire “Dieu” ? En réalité, ce mot dépend toujours du contexte. Une réponse intuitive pourrait être “Dieu est le créateur de toutes choses”. C’est bien. Mais comment une telle réponse s’applique-t-elle en 2 Co 4,4 où Satan est-il appelé “le dieu de ce siècle” ? “Dieu”, est-ce l’être que nous adorons ? Si oui, alors cela veut dire que nous n’avons qu’à aller rendre un culte de façon religieuse hebdomadairement sans changer notre style de vie (vision des peuples du Proche-Orient ancien). Est-ce l’être envers qui notre style de vie manifeste une allégeance ultime ? Finalement, combien de “définitions” de “Dieu” existe-t-il et quel est la “bonne” dans tel ou tel contexte ? Couper le lasso de notre prétention à comprendre intuitivement le sens des mots, expressions et idées incrusté dans des textes d’une époque différente de la nôtre est nécessaire à toute actualisation. Comment le mot devait-il être compris, d’abord, dans le contexte précis du texte ancien que je lis et, ensuite, dans les autres textes qui informaient la vision du monde du rédacteur et des premiers destinataires ? Comment les gens de l’époque auraient-ils défini ou conceptualisé ces mots, expressions ou idées ?

2. Un exemple d’actualisation

Une actualisation théologique est un va-et-viens entre le monde d’aujourd’hui, le monde du texte biblique, puis un retour sur le point de départ, aujourd’hui3René Padilla, « L’interprétation de la Parole. Réflexions sur une herméneutique contextuelle », Perspective missionnaire, 1 (1981), p. 23-39..

   2.1. Translation non critique de Mt 18,15-17

En Mt 18,15-174Mt 18,15-17 (NA28) : 15 Ἐὰν δὲ ἁμαρτήσῃ [εἰς σὲ] ὁ ἀδελφός σου, ὕπαγε ἔλεγξον αὐτὸν μεταξὺ σοῦ καὶ αὐτοῦ μόνου. ἐάν σου ἀκούσῃ, ἐκέρδησας τὸν ἀδελφόν σου· 16 ἐὰν δὲ μὴ ἀκούσῃ, παράλαβε μετὰ σοῦ ἔτι ἕνα ἢ δύο, ἵνα ἐπὶ στόματος δύο μαρτύρων ἢ τριῶν σταθῇ πᾶν ῥῆμα· 17 ἐὰν δὲ παρακούσῃ αὐτῶν, εἰπὲ τῇ ἐκκλησίᾳ· ἐὰν δὲ καὶ τῆς ἐκκλησίας παρακούσῃ, ἔστω σοι ὥσπερ ὁ ἐθνικὸς καὶ ὁ τελώνης., Jésus dit que si une personne se disant chrétienne et continuant dans une attitude manifestement contraire à l’Évangile doit être confrontée seule à seule, puis, avec deux ou trois autres personnes, et enfin, avec l’église : comment comprendre ce dernier volet ?

De nos jours, l’application littérale de ces paroles, faire la discipline devant l’église complète, ne fonctionnerait pas, car elle mènerait à des situations indésirables ou absurdes. L’église Nouvelle Vie, qui possède plus de 2 000 membres, devrait-elle commencer à inclure les comportements répréhensibles et incessants de certains chrétiens dans ses annonces du dimanche matin et impliquer tous ses membres dans la discipline ecclésiale ? Si l’église Nouvelle Vie publiait devant 2000 personnes les “contradictions éthiques persistantes” de certains de ses membres chaque semaine, elle pourrait être poursuivie en justice pour diffamation5De l’autre côté, aujourd’hui la liberté de presse fonctionne sur le principe de la révélation publique de problèmes éthiques cachés. Ainsi, des injustices sont souvent publiquement révélées par la presse qui avertit la population d’actes répréhensibles ayant été commis (avérés ou condamnés en justice) comme corruption, fraudes, meurtres, etc. La ligne entre ce qui peut être dit ou pas publiquement est ténue. Il semble donc que les deux extrêmes soient à éviter : ne rien dire de peur de diffamer – donc chercher à préserver la réputation de l’individu aux dépens de la communauté – et rendre public à l’accès. Mais encore là, l’objectif poursuivi par la presse contemporaine est-il le même que celui poursuivit par Jésus en Matthieu 18,15-17 ?. Le but de Jésus n’était pas de porter atteinte à la réputation des “pécheurs pratiquants” qui se disent aussi “chrétiens” (comme le dit Lv 19).

   2.2. Mt 18,15-17 à la lumière de l’ensemble de l’évangile

Dans le contexte de l’évangile de Matthieu, un frère ou une soeur de Jésus est par définition celui ou celle qui “fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux” (Mt 12,50, cf. Mt 12,46-50). De plus, la question de la discipline interpersonnelle a déjà été abordée dès le ch. 6 de l’évangile :

Ne jugez point, afin que vous ne soyez point jugés. Car on vous jugera du jugement dont vous jugez et l’on vous mesurera avec la mesure dont vous mesurez. Pourquoi vois-tu la paille qui est dans l’oeil de ton frère et n’aperçois-tu pas la poutre qui est dans ton oeil ? Ou comment peux-tu dire à ton frère : Laisse-moi ôter une paille de ton oeil, toi qui as une poutre dans le tien ? Hypocrite, ôte premièrement la poutre de ton oeil et alors tu verras comment ôter la paille de l’oeil de ton frère (Mt 6,1-5).

Une saine confrontation interpersonnelle appelle donc d’abord à une auto-évaluation de son propre agir. Une fois que celle-ci est réalisée, on peut et on doit aller de l’avant.

Une telle pratique s’inspire de Lévitique 19,15-19 qui rend manifeste que le but poursuivit par une telle intervention est motivée par plusieurs valeurs : la justice et l’équité, l’amour du prochain, la vérité dans la communauté (contre la diffamation) et la restriction de la propagation du mal :

Tu ne commettras point d’iniquité dans tes jugements : tu n’auras point égard à la personne du pauvre et tu ne favoriseras point la personne du grand, mais tu jugeras ton prochain selon la justice. Tu ne répandras point de calomnies parmi ton peuple. Tu ne t’élèveras point contre le sang de ton prochain. Je suis l’Éternel. Tu ne haïras point ton frère dans ton coeur, tu auras soin de reprendre ton prochain, mais tu ne te chargeras point d’un péché à cause de lui. Tu ne te vengeras point et tu ne garderas point de rancune contre les enfants de ton peuple. Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Je suis l’Éternel.

Lv 19,15-19 est aussi le texte qui inspiré la communauté de Qumrân à établir le même processus de discipline en trois étapes que l’on retrouve en Mt 18,15-17, : “confrontation individuelle, témoins et, si nécessaire, jugement final par les dirigeants6Michael J. Wilkins, Matthew, Grand Rapids MI, Zondervan, 2002, p. 114. Pour Qumrân, Wilkins cite la Règle de la communauté, 1 QS 5:24-6:1..”

Est-ce que toute l’église était visée par les propos de Jésus en Mt 18 ? Probablement que oui. En 1 Co 5,1-13, on voit que le comportement inacceptable d’un chrétien est mis en lumière dans une lettre adressée à l’ensemble de l’église. Cependant, on notera que la personne n’est pas nommée par son nom (souci de ne pas diffamer et de s’en tenir aux témoins qui sont à l’affût des faits ?). À l’époque, les lettres étaient lues devant toute l’église71 Thessaloniciens 5,27 : “Je vous en conjure par le Seigneur, que cette lettre soit lue à tous les frères.” Colossiens 4,16 : “Lorsque cette lettre aura été lue chez vous, faites en sorte qu’elle soit aussi lue dans l’Église des Laodicéens, et que vous lisiez à votre tour celle qui vous arrivera de Laodicée.” Il y a un écho possible à cette pratique en 2 Corinthiens 3,2 : “C’est vous qui êtes notre lettre, écrite dans nos coeurs, connue et lue de tous les hommes.”. Les communautés étaient du premier siècle étaient très petites et se réunissaient dans des maisons. Par exemple, en Rm 16,5, Paul dit : “Saluez aussi l’église qui est dans leur maison.” Une église devait donc être composée d’environ 20 à 30 personnes, ce qui est fort différent de nos églises modernes beaucoup plus nombreuses.

  2.3. Des principes pour aujourd’hui

Le principe que nous pourrions tirer de Mt 18,17 est donc celui-ci : chaque personne chrétienne est enjointe, par amour pour son prochain8Amour pour l’individu non repentant et amour pour les individus formant la communauté chrétienne. et par souci de justice et d’équité, à confronter sainement et progressivement une personne se disant chrétienne et persistant dans une attitude contraire à sa profession de foi. Le but est d’aider la personne à intégrer sa foi (la rendre cohérente) (“gagner” son frère). Dans l’énumération des principes éthiques pertinents pour nous aujourd’hui, l’actualisation de ce texte devrait commencer par mettre en relief les principes directement tirés de l’évangile de Matthieu pour ensuite passer à ceux que nous avons puisé dans l’intertextualité avec Lévitique 19, puis avec le cas pratique observé en 1 Co 5, passage analogue où la discipline ecclésiale est pratiquée. Une panoplie de principes pourraient alimenter notre réflexion pour la discipline dans l’église :

  • Elle a pour but ultime la restauration (gagner son frère) et non la punition ou la vengeance.
  • Elle fonctionne ultimement comme une mise en lumière de l’identité (un frère est par définition, chez Matthieu, quelqu’un qui fait la volonté de Dieu) et fonctionne comme un appel à la cohérence.
  • La confrontation doit être faite dans l’humilité : une auto-évaluation afin d’extirper toute racine d’hypocrisie en nous-même devrait précéder l’intervention.
  • La confrontation devrait être progressive, proportionnelle, raisonnable : approche individuelle, avec deux ou trois témoins, puis avec les dirigeants de l’église et du groupe maison.
  • Aimer demande parfois de confronter sainement dans le but de préserver une relation (Lv 19, tout de suite après avoir dire “ne pas haïr son frère”, dit qu’il faut avoir “soin de le reprendre” : l’amour est donc parfois “confrontationnel”).
  • Face à une injustice, ne rien dire ou ne rien faire est se rendre complice de l’injustice (Lv 19 : “tu auras soin de reprendre ton prochain, mais tu ne te chargeras point d’un péché à cause de lui”).

Son but était d’amener les personnes affirmant être ses disciples à être cohérent : éviter l’hypocrisie. Cet appel à la cohérence fonctionne comme une mise en lumière progressive de l’inconstance du “professant”. Aujourd’hui, cette mise en lumière pourrait conserver les deux mêmes étapes : rencontre individuelle, puis avec deux ou trois autres personnes. Et pour la dernière étape, s’il s’agit d’un acte criminel comme la pédophilie, alors il sera crucial non seulement d’en informer les dirigeants de l’église, mais avant tout le corps policier charger d’intervenir dans de telle situation. S’il s’agit d’un cas non criminel, mais contraire à l’éthique chrétienne, alors il suffira probablement, en dernière étape, d’en parler avec les dirigeants de l’église (et possiblement de l’instance supérieure à l’église, comme le superintendant de la famille d’église s’il s’agit d’une problème relié à un dirigent de l’église). Il faut se rappeler que nos églises n’ont plus la même taille que celle à qui étaient adressés les livres néotestamentaires : celles-ci étaient de très petites tailles, composées de 20 à 30 personnes, alors que nos églises modernes dépassent souvent la centaine. Non seulement notre contexte est différent sur le plan de la taille des églises, mais nous vivons également dans une ère post-chrétien où l’Église a été perçue comme contrôlant les masses par la religion (nombre d’enfants, dons monétaires à l’église en échange du salut, etc.). Un autre principe que le retrouve autant chez Matthieu (Mt 17,27, Mt 18,6-7) que chez Paul (1 Co 8,13, 10,32) est l’idée de ne pas être un scandal ni pour les croyants ni pour les incroyants. Il faut donc mettre en pratique la saine confrontation entre frères et sœurs par amour et pour la justice, et non pour scandaliser qui ce soit. Sauf pour les cas d’actes criminels (qui seront mis à jour et confirmer par le système juridique de toute façon), parler des péchés de certains membres devant toute l’assemblée serait source de scandale dans notre contexte québécois, de sorte qu’une interprétation littérale de Mt 18,17 irait à l’encontre des principes théologiques poursuivis par le texte.

3. Petit guide pratique en bref

  1. Décrire les propos et pratiques observés dans un texte et clarifier leur sens en fonction du contexte littéraire et socioculturel de l’époque (faire l’exégèse). Qu’est-ce que Jésus dit ? Que disait-il juste avant et juste après ? À qui s’adresse-t-il ? Où est-il ? En quoi le grec du texte biblique nous aide-t-il à préciser ce que Jésus dit ? En quoi l’analyse de la structure du texte nous aide-t-elle à comprendre ses propos ? Comment cette parole de Jésus doit-elle est comprise à la lumière des accents théologiques de l’auteur (comment les propos ailleurs dans l’évangile chevauchent-ils ce que Jésus dit ici ? ) ?
  2. Cerner le principe théologique derrière les propos et pratiques. Quel est la logique ou la valeur théologique derrière cet épisode ?
  3. Différencier les particularités du contexte biblique du nôtre. En quoi les concepts, mentalités et référents d’antan sont différents des nôtres aujourd’hui ? Donner des exemples qui illustrent les propos. Mettre en lumière la discontinuité culturelle entre eux et nous.
  4. Se demander comment transposer le principe biblique ciblé à l’étape 2 dans notre contexte culturel en tenant compte des particularités de notre espace-temps. Comment rester fidèle à la logique biblique dans d’autres circonstances que celles où le livre biblique a été écrit ? Faire une description de ce à quoi l’implémentation de cette valeur biblique pourrait ressembler aujourd’hui, ici (dans notre église ou notre service dans l’église, notre vie personnelle ou celle des croyants en général, dans notre rapport au monde, etc.).

Pour approfondir la question de l’interprétation de la Bible et l’actualisation, voir l’article de René Padilla, “L’interprétation de la Parole. Réflexions sur une herméneutique contextuelle9René Padilla, “L’interprétation de la Parole. Réflexions sur une herméneutique contextuelle”, Perspective missionnaire, 1 (1981), p. 23-39. Aussi disponible en anglais en cliquant ici.”.

Références   [ + ]

1. Le but de cet article est d’illustrer ce qu’est une actualisation en donnant en exemple la parole de Jésus en Mt 18,15-17 : il ne s’agit pas d’une étude approfondie de ce passage. Sur la différence entre “actualisation” et “contextualisation” : la plupart du temps, l’actualisation peut être considérée comme un synonyme de “contextualisation”. Cependant, il peut être utile de faire une distinction entre les deux sur le plan conceptuel. Actualiser est davantage relié à la différence sur le plan temporel (à l’époque vs aujourd’hui) et contextualiser à la différence sur le plan “spatial” ou culturel (là-bas vs ici). La contextualisation implique une différence de contexte culturel possiblement à la même époque. Par exemple, contextualiser un chant de louange contemporain peut vouloir dire le prendre dans sa langue originelle qui était l’anglais, le traduire en français et l’adapter un peu sur le plan mélodique. La contextualisation peut impliquer un rapport de simultanéité entre les deux groupes : “le même chant” est chanté en anglais dans les pays anglophones et francophones dans la même année. L’actualisation, en plus de nécessiter un travail de contextualisation (différences culturelles comme la langue, les référents, les concepts), implique une distance dans le temps. Cette distance temporelle peut être comprise comme une différence culturelle de plus par rapport à la simple contextualisation. Par exemple, le mot “mariage” implique une dimension sociale beaucoup plus forte à l’époque biblique (contrat social et économique entre deux familles) et une dimension beaucoup plus individuelle et consentie fondée dans l’amour réciproque de nos jours (encore là, cela n’est pas nécessairement vrai dans tous les pays contemporains). Bref, toute actualisation comprend une contextualisation, mais l’inverse n’est pas nécessairement vrai. Une actualisation tient compte de la différence socio-culturelle entre deux époques (valeurs et référents sociaux) et de l’évolution des moeurs et mentalités d’une époque par rapport à l’autre (comment ces valeurs et ces référents sociaux ont changé au travers du temps).
2. Ce premier point me fait aussi penser à la fameuse parole de Paul en 2 Co 3,6, : “[Dieu] nous a rendu capables d’être administrateurs d’une nouvelle alliance, non de la lettre, mais de l’Esprit ; car la lettre tue, mais l’Esprit vivifie. (NA28 : …ἱκάνωσεν ἡμᾶς διακόνους καινῆς διαθήκης, οὐ γράμματος ἀλλὰ πνεύματος· τὸ γὰρ γράμμα ἀποκτέννει, τὸ δὲ πνεῦμα ζῳοποιεῖ.) Paul n’est certainement pas en train de faire le même point herméneutique que ce j’essaie de faire ici, mais il peut donner à penser dans cette optique. En 2 Co 3,4-6, il compare son ministère, qui est lié à l’Évangile, à celui de Moïse, qui était lié à la loi. Par l’entremise de Moïse, Dieu a fait connaître sa volonté à Israël en écrivant dans la pierre les dix commandements, entre autres. Au travers du ministère de Paul, Dieu fait connaître sa volonté par Jésus et directement dans le coeur des croyants par le don du Saint-Esprit, conformément à la prophétie de Jérémie 31,31-33 visant une nouvelle alliance. Le point de Paul est que la loi donnée à Moïse nous a fait connaître la volonté de Dieu, mais également notre incapacité de la mettre en pratique, et donc que cela nous a menés à la mort : la lettre de la loi de Moïse tue parce que nous ne sommes pas capables de la mettre en pratique et de vivre par elle (Ga 3,12 ; Lv 18,5 ; voir Raymond F. Collins, Second Corinthians, Grand Rapids MI, Baker Academic, 2013, p. 73). Bref, pour Paul la lettre n’équivaut pas à l’interprétation littérale, mais à la loi de Moïse, et l’esprit n’équivaut pas à l’interprétation contextuelle, mais au Saint-Esprit qui nous guide dans la volonté de Dieu. Paul ne s’étend pas sur l’herméneutique ici. Cependant, la suite du texte peut quand même nous donner à penser dans l’optique qui nous intéresse (principe vs applications). Paul continue en faisant une distinction entre la façon de lire et interpréter l’AT alors que nous sommes sous le régime de la loi en contraste avec l’aide de l’Esprit (2 Co 3,7-18). L’Esprit mène à une liberté (2 Co 3,9) concernant certaines pratiques traditionnelles comme le port du voile lors de la lecture biblique chez les Juifs (2 Co 3,13). La fin du chapitre (2 Co 3,15-17) donne à penser sur la distinction entre l’approche littérale et l’approche par principe, même si le point de Paul n’est évidemment pas exactement cela : “Jusqu’à ce jour, quand on lit Moïse, un voile est jeté sur leurs coeurs, mais lorsque les coeurs se convertissent au Seigneur, le voile est ôté. Or, le Seigneur c’est l’Esprit et là où est l’Esprit du Seigneur, là est la liberté.” Bref, il y a chevauchement entre 2 Co 3 et notre préoccupation herméneutique dans le sens que l’interprétation contextuelle donne une certaine liberté par rapport au texte que “l’approche littérale” ne donne pas : dans l’interprétation littérale, nous sommes en quelque sorte esclave du texte et nous devons le reproduire sans nouveauté (que les femmes portent le voile, elles ne peuvent pas enseigner, etc.) . Cela a le potentiel de conduire à des conséquences indésirables éloignées de la volonté de Dieu.
3. René Padilla, « L’interprétation de la Parole. Réflexions sur une herméneutique contextuelle », Perspective missionnaire, 1 (1981), p. 23-39.
4. Mt 18,15-17 (NA28) : 15 Ἐὰν δὲ ἁμαρτήσῃ [εἰς σὲ] ὁ ἀδελφός σου, ὕπαγε ἔλεγξον αὐτὸν μεταξὺ σοῦ καὶ αὐτοῦ μόνου. ἐάν σου ἀκούσῃ, ἐκέρδησας τὸν ἀδελφόν σου· 16 ἐὰν δὲ μὴ ἀκούσῃ, παράλαβε μετὰ σοῦ ἔτι ἕνα ἢ δύο, ἵνα ἐπὶ στόματος δύο μαρτύρων ἢ τριῶν σταθῇ πᾶν ῥῆμα· 17 ἐὰν δὲ παρακούσῃ αὐτῶν, εἰπὲ τῇ ἐκκλησίᾳ· ἐὰν δὲ καὶ τῆς ἐκκλησίας παρακούσῃ, ἔστω σοι ὥσπερ ὁ ἐθνικὸς καὶ ὁ τελώνης.
5. De l’autre côté, aujourd’hui la liberté de presse fonctionne sur le principe de la révélation publique de problèmes éthiques cachés. Ainsi, des injustices sont souvent publiquement révélées par la presse qui avertit la population d’actes répréhensibles ayant été commis (avérés ou condamnés en justice) comme corruption, fraudes, meurtres, etc. La ligne entre ce qui peut être dit ou pas publiquement est ténue. Il semble donc que les deux extrêmes soient à éviter : ne rien dire de peur de diffamer – donc chercher à préserver la réputation de l’individu aux dépens de la communauté – et rendre public à l’accès. Mais encore là, l’objectif poursuivi par la presse contemporaine est-il le même que celui poursuivit par Jésus en Matthieu 18,15-17 ?
6. Michael J. Wilkins, Matthew, Grand Rapids MI, Zondervan, 2002, p. 114. Pour Qumrân, Wilkins cite la Règle de la communauté, 1 QS 5:24-6:1.
7. 1 Thessaloniciens 5,27 : “Je vous en conjure par le Seigneur, que cette lettre soit lue à tous les frères.” Colossiens 4,16 : “Lorsque cette lettre aura été lue chez vous, faites en sorte qu’elle soit aussi lue dans l’Église des Laodicéens, et que vous lisiez à votre tour celle qui vous arrivera de Laodicée.” Il y a un écho possible à cette pratique en 2 Corinthiens 3,2 : “C’est vous qui êtes notre lettre, écrite dans nos coeurs, connue et lue de tous les hommes.”
8. Amour pour l’individu non repentant et amour pour les individus formant la communauté chrétienne.
9. René Padilla, “L’interprétation de la Parole. Réflexions sur une herméneutique contextuelle”, Perspective missionnaire, 1 (1981), p. 23-39. Aussi disponible en anglais en cliquant ici.

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