Psychologie de l’athéisme

09/30/2014
Plusieurs athées prétendent soutenir que Dieu n’existe pas sur une base rationnelle. Mais est-ce plausible, qu’en réalité, leur idéologie réponde plutôt à des besoins psychologiques particuliers? Paul C. Vitz, professeur émérite de psychologie à New York University soutient que l’athéisme, surtout l’athéisme militant, répond à un besoin psychologique provenant d’une expérience négative avec la figure du père. L’auteur appelle cela “l’hypothèse du père défectif”. Voici en quoi cette hypothèse consiste…

La théorie de Paul C. Vitz

Vitz considère quelques théories explicatives pour démontrer comment la relation entre un enfant et son père peut influencer le rapport à Dieu. Il explique notamment comment le complexe d’oedipe irrésolue chez le garçon (théorie venant de Freud) et les styles d’attachement insécures (théorie venant de John Bowlby et Mary Ainsworth) concordent avec l’hypothèse du père défectif. Cependant, c’est surtout sur l’étroite représentation mentale qui s’opère entre la figure paternelle et la figure de Dieu, deux symboles d’autorité, que Vitz misera pour expliquer comment une mauvaise relation avec le père peut causer l’athéisme. Vitz s’inspire alors de Freud qui a écrit :
La psychanalyse, qui nous a appris qu’il y une connexion intime entre le complexe paternel et la croyance en Dieu, nous a montré qu’un Dieu personnel n’est logiquement rien d’autre qu’un père exalté et démontre jour après jour comment les jeunes personnes perdent leurs croyances religieuses aussitôt que l’autorité du père s’amoindrit1cité par Vitz, p.18 .
Ironiquement, Freud ne donne pas l’impression d’avoir pensé au fait que cette idée pouvait aussi être utilisée contre l’athéisme. La relation de l’enfant avec son père informe, nourrit, forge la conception que ce dernier aura de Dieu. Or, si un enfant entretient un rapport négatif avec son père, qu’il soit absent par négligence ou décès, abusif (violent ou coercitif), pervers ou faible, l’enfant aura le besoin psychologique de nier l’existence de Dieu. En effet, comme nous l’avons vu, son réflexe psychologique est d’associer ces deux figures paternelles. Pour l’athée, ne pas nier l’existence de Dieu reviendrait à se rappeler son expérience passée négative avec la figure du père et les douleurs émotionnelles qui y sont associées. Cela peut être conscient ou pas.

Vitz appuie sa théorie par des faits biographiques

Après avoir expliqué la théorie et considéré les recherches en psychologie réalisées à ce niveau, Vitz fait un survol des biographies d’une trentaine d’athées militants qui ont marqué les quatre derniers siècles pour vérifier si l’hypothèse du père défectif tient la route. L’exercice est frappant! Très rapidement, on voit le “pattern” émerger :
Pères absents
  • Friedrich Nietzsche : père absent. Il est décédé quand Nietzsche avait 4 ans d’un problème de santé héréditaire qu’il a transmis à fiston.
  • David Hume : père absent. Il est décédé quand Hume avait 2 ans.
  • Bertrand Russell : père absent. Il est décédé quand Russell avait 4 ans, sa mère est décédé quand il avait 2 ans.
  • Jean-Paul Sartre : père absent. Il est décédé quand Sartre avait un an.
  • Albert Camus : père absent. Il est décédé quand Camus avait un an.
  • Arthur Schopenhauer : père absent. Il s’est suicidé quand Schopenhauer avait 17 ans.

À noter, pour ceux dont le père est mort avant 5 ans, que le complexe d’Oedipe irrésolue peut également s’appliquer ici.

Pères abusifs
  • Voltaire : père abusif. Quoique déiste, Voltaire rejetait l’idée d’un Dieu personnel. François-Marie Arouet a changé son nom pour Voltaire à cause des conflits intenses qu’il vivait avec son père.
  • Ludwig Feuerbach : père abusif. Son père était reconnu comme un homme colérique et impulsif. On l’appelait le volcan. À 9 ans, son père a quitté la famille pour aller vivre avec une autre femme et 10 ans plus tard, quand sa maîtresse mourut, son père revint.
  • Joseph Staline : père abusif. Son père le battait sévèrement sans cause. Il buvait, entrait saoul à la maison et battait toute la famille.
  • Adolph Hitler : père abusif. Comme Stalin, Hitler se faisait régulièrement battre sévèrement par son père. Il était sans pitié. Toute la famille y passait et même le chien.
  • … et ainsi de suite.
Y’a-t-il des exceptions? Oui, il ne s’agit pas d’une loi prédéterminant nécessairement le comportement de la génération à venir. Par exemple, Karl Marx est compté comme une exception partielle et Sam Harris comme une exception probable. Cependant, les exceptions sont rares chez les athées militants. La grande majorité des cas observés concordent avec l’hypothèse.
Mais Vitz ne s’arrête pas là : “Si les athées sont considérés comme le ‘groupe expérimental’, alors les croyants (…) sont le ‘groupe contrôle’. C’est la différence entre les ‘patterns’ trouvés dans ces deux groupes qui constitue l’argument majeur.” (Vitz, p.31) Le professeur fait donc le même travail d’analyse du rapport père-fils, mais cette fois, avec les chrétiens qui ont été particulièrement actifs dans la promotion et la défense du christianisme. Vitz constate que les enfants dont les pères furent présents et positivement impliqués dans leur vie entretiennent un rapport positif avec Dieu. Voici quelques exemples :
  • Blaise Pascal : sa mère est morte quand il avait trois ans. Son père qui avait alors une brillante carrière comme juge et qui était aussi mathématicien abandonna son travail de juge pour éduquer Blaise et ses soeurs en grande partie lui-même à la maison.
  • William Paley : il a suivi les traces de son père dans l’église anglicane. Son père prédit qu’il serait un grand homme car selon lui, son fils “avait la pensée la plus claire qu’il n’avait jamais vu.”
  • William Wilberforce : son père, qui avait une entreprise très rentable établit depuis longtemps, est décédé lorsqu’il avait 9 ans. Sa mère l’a ensuite envoyé vivre chez son oncle et sa tante paternels, un couple ayant une foi vivante (qui sera un facteur clé dans la conversion plus tardive de William). C’est dans cette demeure que Wilberforce fera aussi la rencontre de John Newton (l’auteur de Amazing Grace). Ces deux hommes (son oncle et Newton) furent des figures paternelles que William admirait et aimait beaucoup.
  • G.K. Chesterton : il décrivait lui-même son père comme étant humoristique, serein et aimant une tonne de loisirs. Il passait beaucoup de temps à la maison avec la famille.
  • Albert Schweitzer : Albert a tellement eu une enfance et adolescence heureuse qu’il s’en sentait coupable : grâce à un héritage considérable, sa famille a vécu sans souci financier toute sa vie. Il affirmait que son père était son ami le plus cher.
  • Karl Barth : Barth était proche de son père et il a suivit ses traces en devenant ministre de culte comme lui. C’est même son père qui l’a ordonné.
  • Dietrich Bonhoeffer : son père était très présent et impliqué dans la vie familiale. Il traitait ses enfants avec respect et affection. Il était professeur de neurologie et psychologie à l’université de Berlin. Bien que le père de Dietrich n’était pas chrétien, ils discutaient ensemble de ces sujets tout en se respectant dans leur position divergente. Jusqu’à sa mort, Dietrich a considéré son père comme une inspiration.
  • … et ainsi de suite.

Implications et conclusion

Je pense que la thèse de Vitz est convaincante. Sa théorie est visiblement supportée par un nombre considérable de cas concrets. De part et d’autre, que ce soit du côté des athées militants ou des chrétiens actifs dans la promotion de leur foi, Vitz démontre que la figure du père y joue un rôle important. Bien qu’il y ait des exceptions, nous voyons la corrélation.

Par là, Vitz démontre que la cause première derrière l’athéisme de plusieurs n’est pas l’examen rationnel des arguments en faveur ou en défaveur de Dieu. Cela va à l’encontre de ce que certains athées actifs aimeraient nous laisser croire. La réalité est que le discours rationnel peut s’avérer un écran de fumée qui voile la vraie motivation derrière l’idéologie. Par conséquent, je pense que les discussions entre athées et croyants devraient certes traiter des arguments objectifs et rationnels de part et d’autre, mais ultimement, les raisons subjectives devraient autant faire partie de la discussion. Pour le chrétien, cela ne fait pas de problème. Ce dernier doit être à l’aise de dire les raisons existentielles qui animent sa foi. Sur ce point, je réfère au livre “Existential Reasons for Belief in God” et à l’article où je résume ce livre (cliquez ici). Si l’athée veut vraiment aller sur ce terrain, d’après moi, cela mènera probablement à la question du mal et de la souffrance.

Comment aller au-delà de cet écran de fumée rationnel? Le chrétien ne devrait pas se gêner de dire quelque chose du genre : “Ça fait quelques raisons de croire que je te partage et je n’ai pas l’impression que tu es ouvert d’esprit… est-ce possible que tu ne croies pas en Dieu pour une raison qui n’est pas rationnelle?” Blaise Pascal avait bien raison d’écrire : “Le coeur a ses raisons que la raison ne connait pas.” Pareillement, William Lane Craig affirme que la ligne peut être mince entre l’apologétique et la relation d’aide.

Pour les croyants, cette thèse démontre aussi l’importance d’avoir des familles en santé sur le plan relationnel. La probabilité de transmettre la foi grimpe si les enfants grandissent dans un milieu familial qui est propice à leur épanouissement. Les pères devraient particulièrement en tirer leçon et chercher à être impliqués positivement dans la vie de leur(s) enfant(s) et à être une source d’inspiration pour eux. Si le père, pour une raison ou une autre, n’est plus là, il est important de trouver une figure paternelle à laquelle les enfants pourront s’identifier. Cela peut être un oncle, un grand-père, un ami de la femme ou un nouveau mari. Un père “adoptif” présent et aimant aura un impact psychologique équivalent à la présence d’un père biologique.

Enfin, j’aimerais préciser que ces tentatives de comprendre les facteurs psychologiques qui causent ou favorisent la croyance en Dieu ou l’athéisme ne démontrent en rien l’existence ou l’inexistence de Dieu. Les conclusions tirées concernent les motivations psychologiques menant une personne à rejeter Dieu. Il ne faut pas confondre cela avec les raisons rationnelles qui peut mener une personne soit à croire en l’existence de Dieu ou non. Je tiens à préciser ici que je ne crois pas ni n’affirme qu’aucun athée n’est venu à tenir sa position principalement par une quête intellectuelle. Aussi, outre les raisons psychologiques et les arguments intellectuels, il se peut qu’une personne soit athée principalement pour des raisons sociologiques. C’est le cas de Vitz qui témoigne du processus par lequel il est passé d’un athée “culturel” à un chrétien engagé. Ces raisons sociologiques pourraient faire l’objet d’un autre article éventuellement…

Références

↑ 1. cité par Vitz, p.18

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