Jésus, modèle d’assertiveness

06/23/2018

– Où veux-tu aller pour souper ?
– Je ne sais pas, toi ?
– On pourrait aller à la Casa Grecque, ou au resto italien Vinnie Gambini, ou au McDo ! Haha, je blague pour la dernière option. Qu’est-ce que tu préfères ?
– Je n’ai pas de préférence. Toi, qu’est-ce que tu préfères ?

Dans son livre The Assertiveness Workbook, Randy J. Paterson décrit l’assertiveness comme étant un style de communication ouvert, caractérisé par la capacité d’exposer ses pensées, désirs, besoins et volontés sans chercher à les imposer et sans être intimidé par le fait de se révéler. L’assertiveness est un type d’expression qui se trouve à la fois lié, et “au-dessus”, du continuum passif-agressif1Randy J. Paterson, The Assertiveness Workbook: How to Express Your Ideas and Stand Up for Yourself at Work and in Relationships, Oakland CA, New Harbinger, 2000, p. 21.. Opposé au style assertif se trouve trois autres styles de communication que nous employons tous à un moment ou à un autre, tout en ayant un style davantage “par défaut”.

La personne ayant tendance à adopter un style de communication passif trouvera difficile, par exemple, de dire “non” aux demandes qui lui sont adressées, de faire connaître ses opinions en premier, de donner des rétroactions négatives. Essentiellement, elle évite toute parole ou action susceptible d’attirer la désapprobation des autres. En s’abstenant d’affirmer son point de vue, ses limites, le fond de sa pensée, la personne au style passif cède le pouvoir de sa propre vie aux autres et favorise l’émergence du ressentiment à l’intérieur d’elle. Celui qui n’exprime pas ses attentes personnelles communique indirectement aux autres qu’on peut le traiter n’importe comment. L’exemple mis en introduction illustre bien cette tendance.

À l’opposé se trouve la personne encline au style de communication agressif. Alors que le style passif a tendance à se soumettre aux autres, ce deuxième style cherche à soumettre les autres. Alors que le style passif s’inspire de la peur du rejet, le style agressif s’enracine dans la peur de la perte de contrôle. Intimidation, colère et expression emphatique des standards et attentes personnels sont le propre de cette manière de communiquer. Cette façon de s’exprimer peut donner l’impression d’être “quelqu’un”, d’être puissant un instant et il peut donner la sensation d’avoir évacué stress, anxiété et colère. Cependant, à force d’assujettir et traiter ainsi les autres, ceux-ci évitent la personne aux tendances imposantes. Ainsi, elle se coupe peu à peu de son entourage en plus de vivre honte et culpabilité reliées à ses “trop-plein”.

Un troisième style de communication, passif-agressif, mêle les deux précédents. Il n’est pas question d’alternance entre le style passif et agressif, comme si une personne adopterait pour un temps le style passif, et, après avoir accumulé plusieurs frustrations, le style agressif pour se défouler. Plutôt, cette façon de communiquer mélange en même temps l’aspect passif et l’aspect agressif. L’utilisation du sarcasme est un bon exemple de cela : la personne ne dit pas clairement et avec confiance ce qu’elle veut dire, mais, en même temps, elle “attaque” et lance un message indirectement par l’entremise de l’humour. D’autres stratégies comme “l’oubli” peut faire partie de l’arsenal passif-agressif : en “oubliant”, on se décharge de la responsabilité que l’on ne désirait pas avoir (agressif) sans avoir à confronter la personne qui nous avait demandé quelque chose (passif).

Enfin, le style assertif2Le mot existe bel et bien en français. Le CNRTL le définie, entre autres, comme un “jugement qui exprime une vérité de fait…” Ou encore, l’assertion est une “proposition, de forme affirmative ou négative, qui énonce un jugement et que l’on soutient comme vraie absolument“. cherche à communiquer son intériorité de façon à “être là”, à être connu et entendu sans s’imposer. Il s’agit d’une habileté sociale importante si nous voulons être authentique et se respecter tout en respectant les autres. L’affirmation de soi n’est pas une stratégie pour obtenir ce que nous voulons, mais vise la prise de conscience que nous sommes responsables de notre propre comportement et que nos décisions sont les nôtres. De même, les autres sont responsables de leurs propres agirs. Le fait d’entrer en relation n’implique pas nécessairement qu’on doit s’entendre ou s’arrimer parfaitement : “Si nous sommes assertifs, nous pouvons exprimer nos préférences concernant le comportement des autres. On peut leur demander de nous parler avec plus de douceur, ou de nous faire une faveur, ou de terminer une tâche qui a été commencée. Mais nous reconnaîtrons qu’ils fassent ou pas la moindre de ces choses leur revient3Randy J. Paterson, The Assertiveness Workbook…, p. 19..”

Quand je considère la personne de Jésus à la lumière de ces notions de communication, il me semble qu’il ressort comme un modèle de personne assertive. Certes, on trouvera, dans les évangiles, un moment où Jésus communiqua de façon agressive : lorsqu’il chassa les vendeurs du temple4Sur cette question, voir La violence dans la Bible : Jésus chassant les vendeurs dans le Temple et Jésus chassant les vendeurs du temple : histoire des interprétations où je démontre que Jésus n’a pas utilisé le fouet pour frapper des hommes, mais pour faire sortir les animaux. Cependant, dans cet épisode, Jésus utilise clairement d’un style de communication agressif.. Et on pourrait aussi indiquer comment, en Lc 23,8-12, Jésus ne dit pas un mot lorsqu’il comparut devant Hérode, ce qui s’apparente au style passif : Jésus laisse sa destinée être déterminée par d’autres sans affirmer son innocence. Il semble donc que Jésus adhérait à la maxime de l’Ecclésiaste “il y a un temps pour chaque chose sous le ciel” et qu’il ait jugé bon, au moins à un certain moment, d’être agressif, et, à un autre, d’être passif. Mais les exceptions considérées, Jésus m’apparaît comme un homme ayant fondamentalement vécu selon le principe d’assertiveness. Je prends le temps pour un seul exemple.

En Marc 1,23-28, Jésus commence à faire du bien autour de lui en délivrant premièrement une personne tourmentée par “un esprit impur” qui était dans une synagogue. Immédiatement après, il guérit la belle-mère de Pierre qui était alitée à cause d’une solide fièvre (Mc 1,29-31). Il n’en fallait pas plus : la nouvelle se répand aux alentours et, le soir de la même journée, une panoplie de personnes souffrant dans leur corps ou dans leur esprit s’accumulent autour de la maison où Jésus se trouve afin d’être guéries (Mc 1,32-33). Jésus les guérit les uns après les autres (Mc 1,34). Le lendemain, il se lève plus tôt que tout le monde pour aller prendre un temps de prière seul. Quand il revient, il rencontre Pierre qui lui dit : Où étais-tu ? “Tous te cherchent !” (Mc 1,37)5Le premier chapitre de Marc est clair : l’engouement autour de la figure “Jésus” fait boule de neige, le hype est commencé. En 1,28 “sa renommée se répandit aussitôt dans tous les lieux environnants de la Galilée” et quelques versets plus loin, Jésus ne peut plus entrer publiquement dans une ville tellement sa popularité crée le chaos social (Mc 1,45). Le “tous” dont parle Pierre inclut sans doute les disciples de Jésus et tous ceux et celles dans le besoin espérant une aide du thaumaturge. Jésus se trouve alors devant une pression sociale qui aurait pu le pousser à être passif : sa compassion pour les gens et la vue des grands besoins dans cette ville aurait pu l’inciter à y demeurer, laissant son agir être déterminé par les circonstances extérieures à lui.

Au contraire, au moment où Pierre lui dit “tout le monde te cherche”, Jésus répond en affirmant sa mission : “Allons ailleurs, dans les bourgades voisines, afin que j’y prêche aussi, car c’est pour cela que je suis sorti.” (Mc 1,38) Jésus connait sa mission et la décrit comme étant d’abord reliée à l’annonce de la venue imminente du Royaume de Dieu, et non premièrement en lien avec la guérison (Mc 1,14-15). Il connait et décrit aussi l’extension de sa mission : cette annonce doit se faire aussi dans les villes voisines, dans toute la Galillée (Mc 1,38-39). Face aux demandes qui s’exercent à son égard dans cette première ville, Jésus prend le temps de se retrouver, en se recentrant sur le Père dans la prière. C’est aussi dans la prière qu’il trouve la force de réaffirmer son appel en dépit des pressions extérieures. Ne pas prendre le temps pour ces personnes dans le besoin qui se sont déplacées pouvait donner l’impression de manquer soudainement de considération. La capacité d’affirmer son essence irréductible, sa mission, demande de se couper des interprétations des autres et de se défaire de celles-ci pour être authentique à soi devant Dieu.

Cet épisode de la vie de Jésus démontre qu’il y a un lien entre l’assertiveness et la spiritualité. Se retirer de l’action, entrer en prière, dans le silence, devant Dieu qui sait tout de nous et de nos circonstances et qui nous lance un appel unique, permet de se retrouver, d’être vrai à soi, de se concentrer à nouveau sur notre sens de mission qui dépasse notre contexte actuel. Ce rafraîchissement spirituel donne aussi la confiance pour s’exprimer de manière assertive par la suite.

Cette affirmation de soi que fait Jésus, en contexte de grandes attentes par plusieurs personnes, se fait au ch. 1 de l’évangile de Marc. Jésus n’a pas appris tardivement cette double capacité d’être présent à soi et de s’affirmer dans la reconnaissance de la responsabilité de son propre agir. Il serait intéressant d’analyser davantage de la vie de Jésus à la lumière du concept d’assertiveness

Références   [ + ]

1. Randy J. Paterson, The Assertiveness Workbook: How to Express Your Ideas and Stand Up for Yourself at Work and in Relationships, Oakland CA, New Harbinger, 2000, p. 21.
2. Le mot existe bel et bien en français. Le CNRTL le définie, entre autres, comme un “jugement qui exprime une vérité de fait…” Ou encore, l’assertion est une “proposition, de forme affirmative ou négative, qui énonce un jugement et que l’on soutient comme vraie absolument“.
3. Randy J. Paterson, The Assertiveness Workbook…, p. 19.
4. Sur cette question, voir La violence dans la Bible : Jésus chassant les vendeurs dans le Temple et Jésus chassant les vendeurs du temple : histoire des interprétations où je démontre que Jésus n’a pas utilisé le fouet pour frapper des hommes, mais pour faire sortir les animaux. Cependant, dans cet épisode, Jésus utilise clairement d’un style de communication agressif.
5. Le premier chapitre de Marc est clair : l’engouement autour de la figure “Jésus” fait boule de neige, le hype est commencé. En 1,28 “sa renommée se répandit aussitôt dans tous les lieux environnants de la Galilée” et quelques versets plus loin, Jésus ne peut plus entrer publiquement dans une ville tellement sa popularité crée le chaos social (Mc 1,45).

Laisser un commentaire

Votre adresse courriel ne sera pas publiéeRequired fields are marked *

Théophile © 2015