Jésus… légende, fou, menteur ou Dieu?

03/17/2016

Jésus est le seul fondateur de religion, le seul grand sage ou mystique de l’histoire qui laisse planer un doute sur son identité véritable. Moïse, Confucius, le Bouddha, Socrate ou Mohammed ne sont jamais présentés autrement que comme de simples mortels. Qu’ils soient considérés comme des sages ou des prophètes, ce sont toujours des êtres humains à part entière : aucune parole laissant planer une ambigüité sur leur nature n’a été mise dans leur bouche par leurs disciples immédiats. Jésus fait exception1Frédéric Lenoir. 2010. Comment Jésus est devenu Dieu. Paris: Fayard, 9-10.

De tous les fondateurs de religion, Jésus est sans aucun doute celui dont l’identité a été la plus débattue. Cela est vrai autant de son vivant que dans la suite de l’histoire de l’humanité jusqu’à aujourd’hui2Par exemple, Frédéric Lenoir, un auteur populaire sur la spiritualité et les religions a écrit un livre intitulé Comment Jésus est devenu Dieu (2010). Des livres du genre, il y en a des tonnes en anglais qui illustrent comment le débat sur cette question perdure au fil des ans. Par exemple, en 1977, un collectif d’auteurs a publié The Myth of God Incarnate. La même année, un autre collectif de théologiens a revenu à la charge avec The Truth of God Incarnate. Plus récemment, en 2014, nous avons assisté au même phénomène : Bart Ehrman publia How Jesus became God et la même année un collectif lui répond par le livre How God Became Jesus. Au début du mois de mars (2016), Bart Ehrman mit une autre buche au feu avec Jesus Before the Gospels : How the Earliest Christians Remembered, Changed, and Invented Their Stories of the Savior. Bref, les débats sont donc loin d’être terminés..

Selon C.S. Lewis, de tous les points de vue qu’on peut avoir sur l’identité de Jésus, celui qui a le moins de sens est celui selon lequel Jésus serait un simple homme sage :

J’essaie de faire en sorte qu’on évite de dire la chose vraiment insensée que les gens disent souvent à propos de Lui : ‘Je suis prêt à accepter Jésus comme un grand sage sur le plan moral, mais je n’accepte pas sa prétention à être Dieu.’ C’est la seule chose qu’on ne doit pas dire. Un homme qui n’était qu’un homme et qui a dit le genre de chose que Jésus a dit ne serait pas un grand homme sage. Il serait soit lunatique (…), soit le diable lui-même. Vous devez faire un choix. Soit cet homme était, et est, le Fils de Dieu : soit il était aliéné ou quelque chose de pire. Vous pouvez le traiter de cinglé et lui dire de se taire, vous pouvez lui cracher au visage et le tuer en tant que possédé, ou vous pouvez tomber à ses pieds et l’appeler Seigneur et Dieu. Mais n’arrivons pas avec un non-sens condescendant en disant qu’il était un grand homme sage. Il ne nous a pas laissé cette option3Clive Staples Lewis. 2002. The Complete C.S. Lewis Signature Classics : Mere Christianity. New York: HarperCollins, 50-51.

En d’autres mots, puisque Jésus a parlé de lui-même comme étant Dieu, il ne peut être un simple homme sage. Il est soit fou, menteur, ou Dieu. La prémisse de cet argument (à savoir que Jésus a prétendu être Dieu) a été remise en question par beaucoup depuis un siècle. S’il est vrai que, dans les évangiles, Jésus se présente comme étant Dieu par moment, les sceptiques diront que cette version de Jésus fut une invention progressive. Cela reviendrait à dire que le Jésus de la Bible est une légende.

Dans cet article, j’ajoute mon grain de sel à cet argument pour le christianisme biblique basé sur l’identité de Jésus. Je le fais en considérant cette critique qui remet en question la fiabilité de la Bible. Mon approche ne considèrera pas que la Bible est la Parole inspirée de Dieu, mais qu’elle est au moins un témoignage historique de la naissance du christianisme. En appliquant la méthode historico-critique, je démontre que le Jésus historique a bel et bien fait cette prétention sur son identité.

Présentation de l’argument

Voici l’argument formel qui sera développé par la suite :

1. Le Jésus historique a implicitement prétendu être Dieu.
2. Si le Jésus historique a implicitement prétendu être Dieu, alors il était…
➟ 2.1. …soit fou (il pensait vraiment l’être, mais ne l’était pas en réalité),
➟ 2.2. …soit menteur (il ne pensait pas vraiment l’être et il ne l’était pas non plus),
➟ 2.3. …soit vraiment Dieu lui-même (il pensait vraiment l’être et il l’était en réalité).
3. Il n’était ni fou (2.1.) ni menteur (2.2.).
4. Donc il était (et est) Dieu (2.3).

Considérons chaque prémisse pour voir si elles tiennent la route…

1. Le Jésus historique a implicitement prétendu être Dieu

Par “implicitement”, je veux dire que Jésus n’a jamais littéralement dit “Je suis Dieu”, mais qu’il a parlé et agit de sorte que c’était le message qu’il désirait communiquer. Je vais donc tenter de démontrer que le Jésus historique s’est bel et bien approprié des attributs appartenant à Dieu seulement4Par “Dieu”, j’entends le Dieu monothéiste des Juifs : le Créateur de l’univers, celui qui a agi dans l’histoire d’Israël, qui lui a donné sa loi par Moïse et demande au peuple une allégeance entière. Ainsi, on réfute immédiatement l’idée de Jésus comme gourou, à savoir que Jésus aurait prôné l’idée que nous sommes tous des dieux. Il n’y a qu’un seul Créateur. Un seul Dieu pour les Juifs (voir Deutéronome 6:4). Des exemples bibliques où Jésus se présente comme Dieu sont nombreux si on présume la fiabilité des Évangiles. Cela est vrai non seulement dans l’évangile de Jean , mais aussi dans les autres Évangiles. Mais la plupart de ses prétentions ne sont pas perçues par les lecteurs modernes. Par exemple, en Marc 6:50, Jésus marche sur les eaux (selon Job 9:7-8, c’est Dieu seulement qui marche sur les eaux) et Jésus semble s’approprier le nom de YHWH (dans le grec, il dit Θαρσεῖτε, ἐγώ εἰμι, μὴ φοβεῖσθε). En Marc 14:62, il semble encore dire qu’il est le “Je suis” juste avant de parler du Fils de l’homme (ὁ δὲ Ἰησοῦς εἶπεν· Ἐγώ εἰμι, καὶ ὄψεσθε τὸν υἱὸν τοῦ ἀνθρώπου…”) Il ne s’agit de deux exemples parmi tant d’autres. Cependant, si on fait une analyse approfondie des textes bibliques (exégèse) et qu’on tente de se mettre à la place des gens de l’époque, ses allusions deviennent plus évidentes.. Il est important de mentionner que mon approche ne considérera pas les évangiles comme s’ils étaient la parole inspirée de Dieu. Mon approche des textes bibliques ici n’est pas celle du croyant qui pense que tout est vrai, mais celle de l’historien qui applique une méthodologie pour établir la probabilité de l’authenticité d’un évènement sur le plan historique. Cette approche démontre ce que nous devrions admettre historiquement à partir d’une approche rationnelle et critique des récits. Certes, le croyant peut croire plus que ce que cette approche suggère comme conclusion, mais le sceptique ne devrait pas croire moins. L’approche historico-critique représente un terrain commun sur lequel un non-croyant et un croyant peuvent dialoguer par rapport à la Bible5Une critique souvent offerte à notre argument est celle-ci : tu utilises la Bible pour prouver la Bible. Cependant, cette critique manque un point fondamental : la Bible est au moins une collection d’écrits réalisés dans un espace-temps et dans un contexte culturel précis dans l’histoire de l’humanité et même si on ne croit pas ce que ces écrits racontent, ils peuvent être analysés par la méthode historique et des conclusions peuvent en être tirées. Si les récits racontent des faits historiques et passent le test de la méthode historique, alors nous avons de bonnes raisons d’y faire confiance et de considérer comme vrais les évènements qu’ils relatent. Il faut aussi mentionner que le Nouveau Testament renferme tous les écrits les plus proches des évènements de la vie de Jésus. Ils sont donc normalement ceux que l’on va interroger pour en savoir sur Jésus. Dire “tu utilises la Bible pour prouver la Bible” sans saisir qu’elle peut être soumise au test de la méthode historique reviendrait à dire qu’on ne peut interroger les parents d’un enfant pour savoir si c’est leur enfant, car “tu utilises les parents pour prouver qu’ils sont les parents.” Si effectivement, ils sont les parents, ceux-ci auront des informations crédibles sur l’enfant.. Cela demande seulement de s’entendre sur les critères utilisés par les historiens. Ces critères, qu’on appelle critères d’authenticité, visent à établir la probabilité historique d’un évènement. Voici les principaux :

  • L’attestation multiple et indépendante : y’a-t-il plusieurs sources distinctes qui corroborent cet évènement?
  • Le rapport aux témoins oculaires : ces sources sont-elles rapprochées des évènements qu’elles relatent et sont-elles reliées à des personnes qui ont vu et entendu les faits?
  • La dissimilarité : l’évènement décrit est-il différent de ce qu’on s’attendrait que le contexte culturel produise?
  • L’admission embarrassante : dans le récit, y’a-t-il des éléments gênants qui iraient à l’encontre de l’intention de l’auteur?
  • L’attestation ennemie : y’a’t-il une ou des sources provenant d’opposants qui concèdent un même évènement?
  • La congruence historique : les récits concordent-ils avec les données culturelles, géographiques, politiques d’autres écrits de la même époque?
  • Les traces sémitiques : dans le cas du Jésus de l’histoire, comme il était juif et que les écrits sur lui ont été rédigés en grec, si nous nous trouvons des traces de la langue de Jésus (l’araméen), c’est un indicateur qu’on cite quelque chose d’authentique.

Sur la base de ces critères, il a été démontré que Jésus s’est attribué un titre qui impliquait la divinité6Sur les grandes prétentions du Jésus pré-pascal par rapport à Dieu, voir Bernard Sesboüé, « Saint Paul et la christologie du Nouveau Testament », dans Paul et son Seigneur. Trajectoires christologiques des épîtres pauliniennes. XXVIe congrès de l’Association catholique française pour l’étude de la Bible (Angers, 2016), Christophe Raimbault (ed.), Paris, Cerf, 2018, p. 372-376. Sesboüé mentionne le pardon des péchés, la correction de la loi de Moïse par sa propre parole, la demande d’allégeance totale caractérisée par l’appel à tout quitter pour lui et l’engagement envers lui comme facteur eschatologique décisif et la revendication d’une relation filiale unique à Dieu et l’appropriation du titre eschatologique “Fils de l’homme”.. Ce titre est “le Fils de l’homme”. Concernant le fait que Jésus aurait parlé de lui-même comme étant le Fils de l’homme, Michael F. Bird affirme ceci :

L’attribution « Fils de l’homme » rencontre le critère 1) de l’attestation multiple, puisque la désignation apparaît en Marc, Q, M, L, Jean et l’Évangile de Thomas et 2) le critère de dissimilarité puisque « Fils de l’homme » est mentionné seulement quatre fois en dehors des Évangiles (Ac 7 :56, Hé 2 :6, Ap 1 :13, 14 :14), mais jamais pour adorer ou s’adresser à Jésus 7Michael F. Bird. 2009. Are You the One Who Is to Come? : The Historical Jesus and the Messianic Question. Grand Rapids: Baker Academic, 80.

Q est la source que Matthieu et Luc avaient en commun alors que M et L sont les sources qui sont propres à Matthieu et Luc (le matériel qu’on ne retrouve pas dans d’autres évangiles que le leur). Le critère d’attestation multiple et indépendante est donc satisfait, car dans 6 sources différentes Jésus se présente comme le Fils de l’homme. Concernant le critère de dissimilarité, il est frappant de voir que les premiers chrétiens n’ont pratiquement pas employé ce titre pour parler de Jésus alors qu’il revient si souvent dans la bouche de Jésus selon les évangiles. Autrement dit, si les premiers chrétiens avaient inventé ces paroles et les avaient mises dans la bouche de Jésus, alors on ne retrouverait pas “Fils de l’homme”, mais plutôt d’autres comme Seigneur, Christ, Dieu, etc., comme c’est 99,9% le cas dans les épîtres, Actes et Apocalypse.

Maintenant, dans quel sens Jésus employait-il cette expression pour parler de lui-même ?

Il y 2 options : 1) le fils de l’homme comme autoréférence (idiome pour dire « je » ou « quelqu’un »). C’est de cette façon par exemple qu’est utilisée l’expression dans le livre d’Ezéchiel. 2) le fils de l’homme comme une figure apocalyptique telle que présentée en Daniel 7:13-14 :

13 Je regardais pendant mes visions nocturnes et voici que sur les nuées du ciel arriva comme un fils d’homme. Il s’avança vers l’Ancien des jours et on le fit approcher de lui. 14 On lui donna la domination, l’honneur et la royauté et tous les peuples, les nations et les hommes de toutes langues le servirent. Sa domination est une domination éternelle qui ne passera pas et sa royauté ne sera jamais détruite.

Il est important de mentionner que le mot « servirent » est un mot qui est toujours appliqué à Dieu, car il a le sens de rendre un culte8Dans la version originale en araméen, pelach, et dans l’ancienne traduction grecque (la septante) en grec, latreuo, ces mots sont toujours employés pour parler de l’adoration appropriée de Dieu ou l’adoration inappropriée des faux dieux (voir Daniel 3:12, 14, 19, 95, 4:37, 6:17, 21, 27). Qu’on présente le Fils de l’homme comme étant l’objet de ce service (plus justement un service d’adoration, service = rendre un culte) comme étant quelque chose d’acceptable devant Dieu (l’Ancien des jours) suggère l’existence d’un être humain faisant partie de l’identité divine (Crispin Fletcher-Louis, Jesus Monotheism: Volume 1: Christological Origins: The Emerging Consensus and Beyond. Eugene, Wipf and Stock, 2015, p. 197.).. Aussi, on affirme que cette figure aura une domination éternelle. Or, dans le livre de Daniel, seul Dieu a une domination éternelle . Ce passage implique donc que le fils de l’homme est Dieu (voir Daniel 2:44, 4:3, 4:30-31, 6:26-279Dans la version Louis-Second, les références de certains versets sont décalées. ). On se rapproche donc de la théologie trinitaire ici10Ou binitaire pour l’instant, puisqu’on fait référence à deux êtres divins dans un contexte monothéiste. Certains théologiens, comme Richard Bauckham et Crispin Fletcher-Louis, parlent de “monothéisme christologique”, c’est-à-dire la croyance en un seul Dieu où Jésus fait partie de l’identité divine..

C’est dans ce deuxième sens qu’il faut voir l’utilisation que fait Jésus, car 1) en Marc 2:10, il prétend avoir le pouvoir de pardonner les péchés comme Dieu et 2) en Marc 14:61-62, à son procès, il fera explicitement mention de ce passage daniélic :

Jésus garda le silence et ne répondit rien. Le souverain sacrificateur l’interrogea de nouveau et lui dit : ‘Es-tu le Christ, le Fils du Dieu béni? Jésus répondit : ‘Je le suis. Et vous verrez le Fils de l’homme assis à la droite du Tout-Puissant et venant avec les nuées du ciel.

Dans une récente monographie académique, Crispin Fletcher-Louis affirme que c’est au travers l’association de sa personne avec la figure du Fils de l’homme (dans le sens de Daniel 7:13-14) qu’on peut expliquer l’origine de l’association de Jésus à Dieu :

Dans les termes les plus simples – ou crus –, il y a maintenant matière à penser que le Jésus historique a affirmé qu’il était « le Fils de l’homme » selon un courant juif concernant les attentes messianiques, et cela est attesté dans les similitudes [1 Enoch] et 4 Ezra. En faisant cela, il s’est aussi identifié avec Yhwh-Kyrios (tel que le démontre la mémoire de ses paroles que nous venons de voir). Paul, et d’autres ont alors pris la christologie Yhwh-Kyrios-Fils de l’homme pour acquis et ils ont ensuite appliqué les « textes Yhwh » à Jésus. Et les plus anciens croyants ont adoré Jésus précisément parce qu’ils sont venus à croire que Jésus était réellement le Fils de l’homme qui était l’objet de l’espérance messianique des Juifs contemporains (comme le démontre Jean 9 :35-38, Actes 7 :54-60 et Matthieu 28 :16-20)11Fletcher-Louis, Crispin. 2015. Jesus Monotheism: Volume 1: Christological Origins: The Emerging Consensus and Beyond. Eugene: Wipf and Stock Publishers, 188-9 ; cf. Matthew W. Bates : “And although New Testament and historical-Jesus scholarship famously underwent a lenghtly phase in which it was popular do deny that Jesus viewed himself as the Son of Man, or alternatively as the messiah, this edifice is rapidly disentegrating, and a new consensus is beginning to emerge that the historical Jesus must have viewed himself as some sort of elevated figure, at the very least as a climactic eschatological prophet, and quite plausibly as something much more.” Matthew W. Bates, The Birth of the Trinity: Jesus, God and Spirit in New Testament & Early Christian Interpretations of the New Testament, Oxford, Oxford University Press, p. 47-48..

Bref, que Jésus se soit présenté comme Dieu, par l’entremise de la figure du Fils de l’homme, est une affirmation qui passe le test de la méthode historico-critique de sorte que notre première prémisse est confirmée : le Jésus historique a implicitement prétendu être Dieu.

2. Si le Jésus historique a implicitement prétendu être Dieu, alors il était soit fou, soit menteur, soit Dieu

À ce moment-ci, la seule chose à faire est de se poser la question : Y’a-t-il d’autres options que fou, menteur, Dieu ? On se souviendra aussi que la négation de la prémisse #1 reviendrait à l’option « Jésus comme légende ».

Cette prémisse est de type déductif dans le sens que les trois options “fou, menteur et Dieu” sont les trois seuls résultats possibles lorsqu’on fait des combinaisons sous l’angle du subjectif et de l’objectif :

  • Jésus croyait être Dieu (subjectif), mais ne l’était pas réellement (objectif)
  • Jésus ne croyait pas être Dieu (subjectif), et ne l’était pas réellement (objectif)
  • Jésus croyait être Dieu (subjectif), et l’était / l’est réellement (objectif).
  • Théoriquement possible, mais pas pratiquement et revient de toute façon à menteur : bien qu’il disait être Dieu, Jésus ne croyait pas être Dieu (subjectif), mais l’est réellement (objectif).

Bref, les options 2a, 2b et 2c sont des catégories nécessairement déduites de 1 à la lumière des possibilités vrai et faux dans la sphère subjective et objective.

Les critiques de cet argument vont souvent dire qu’il y a d’autres options. Par exemple, Daniel Howard-Snyder dans un article académique intitulé Was Jesus bad, mad or God ?… or merely mistaken, affirme que Jésus aurait pu être seulement dans l’erreur concernant son identité. Il dit qu’il aurait pu être sincère, mais ne pas être Dieu et que cela ne fait pas nécessairement de lui une personne qui doit être internée. En d’autres mots, Howard-Snyder affirme qu’il y ait une différence entre une personne vraiment posée, intelligente, remplie de compassion qui se prend pour Dieu et une autre personne confuse, désorganisée, avec un mauvais caractère qui se prend pour Dieu12Daniel Howard-Snyder. 2004. “Was Jesus Mad, Bad, or God?… or Merely Mistaken?”  Faith and Philosophy 21 (4):465-7. Autrement dit, on ne pourrait pas mettre le chef d’une secte comme le Jésus de Sibérie dont Vice News a fait un reportage13Vice News. En ligne. < http://www.vice.com/video/jesus-of-siberia-part-1 > Consulté en novembre 2015. (cet homme qui affirme être Jésus de retour sur terre) dans la même catégorie qu’une personne schizophrène qui se prend pour Dieu.

En réponse à Howard-Snyder, j’aimerais faire deux points. D’une part, je pense qu’il est impossible d’inclure dans la catégorie “vrai subjectivement, mais faux objectivement” l’idée qu’une telle personne soit simplement dans l’erreur. Il n’y a pas de méprise possible sur le fait d’être le Créateur de l’univers ou un simple humain ayant commencé à exister il y a un nombre x d’années. C’est un savoir proprement basique que toute personne possède. Il est impossible de “simplement être dans l’erreur” concernant l’idée d’être Dieu. Si la prétention était plus faible, à savoir qu’il prétendait être un prophète, là, oui, on pourrait dire qu’il est possible d’inclure la catégorie “simplement dans l’erreur”. Car il est possible de faire une expérience spirituelle et de faire des déductions erronées sur notre rôle en tant qu’humain par la suite. Dans ce cas-ci, la prétention de notre identité (être prophète) demeurerait concordante avec notre expérience de conscience à soi (notre humanité). Un prophète est humain, j’ai la conscience d’être humain, donc il est possible que je sois un prophète.

D’autre part, il est vrai que nous pouvons faire des sous-catégories dans chaque catégorie, mais ultimement, les trois grandes catégories demeurent. Dans ce cas-ci, Howard fait une nuance à la catégorie « fou » en disant que dans cette catégorie, on peut y entrer, par exemple, un mégalomane ou un schizophrène. Dans les deux cas, ça demeure un dérèglement mental qui situe la personne dans un rapport d’incohérence déraisonnable entre la perception de son identité et la réalité. Je dis déraisonnable, car s’il est bien possible que le commun des mortels se méprenne sur sa propre identité dans une certaine mesure, il n’y a pas de plus grande mesure de méprise lorsqu’on se prend pour Dieu (le Créateur de l’univers) ! Donc je ne pense pas qu’on puisse dire que Jésus “était simplement dans l’erreur.” C’est le genre d’affirmation dont il est impossible d’être “dans l’erreur” tout en étant sain d’esprit (sans avoir un problème psychologique quelconque).

Pareillement, dans un vidéo YouTube14YouTube : The Friendly Atheist. En ligne. < https://youtu.be/9zmbAg-s3Sg > Consulté en mars 2016, The Friendly Atheist affirmait que Jésus aurait pu mentir, mais pour faire le bien. Par exemple, il aurait pu se dire qu’en se donnant une si grande importance, son message d’amour et de paix allait être pris plus au sérieux. Cela ferait de lui techniquement un menteur, mais un bon menteur. Il s’agit encore là de faire des nuances au sein même d’une catégorie. (Un tel mensonge n’enlèverait aucunement le caractère répréhensible d’une telle initiative : c’est un blasphème dans le contexte monothéiste juif et ultimement, c’est tromper le monde sur le plan théologique.) Finalement, Jésus aurait été quand même un menteur.

Ou encore, on pourrait dire, comme les Juifs de son époque, qu’il était possédé, que Satan cherchait à détourner Israël du vrai Dieu. Cela serait une possibilité qui irait soit dans la catégorie « fou » si Jésus croyait vraiment à son identité alors qu’il était sous l’influence de force spirituelle démoniaques ou dans la catégorie menteur si, en plus d’être sous ce pouvoir, il savait consciemment que c’était faux.

Bref, certains vont affirmer qu’il y a d’autres possibilités que celles contenues dans le “quadrilemme”, mais en réalité, il va plus s’agir de sous-catégories que de vraies autres options. Nous pensons donc que ces quatre catégories sont réellement les seules possibles, bien que nous concédons que des nuances peuvent être faites à l’intérieur de ces catégories.

3. Il n’était ni fou ni menteur

Pour cette section, je vais encore me servir de la Bible, mais sans nécessairement employer la méthode historico-critique pour démontrer l’historicité de chaque fait auquel je ferai référence. Ça serait trop long! Plutôt, j’emploierai l’approche en science sociale qui postule que les écrits chrétiens peuvent au moins être considérés comme la “mémoire sociale” que les contemporains ont eue de Jésus. Je vais donc démontrer que, selon cette mémoire sociale du 1er siècle, il est fort peu probable de penser que Jésus était fou ou menteur.

3.1 Était-il fou?

Peter Kreeft, « la différence entre ce que l’on est vraiment et ce que l’on prétend être est la mesure précise de sa démence15Peter Kreeft, Un dialogue entre le ciel et l’enfer, Marne-la-Vallée, Farel, [1992] 1997, p. 43.. » Dans cette perspective, il n’y aurait pas de plus grande folie que de se prétendre être Dieu, car c’est le point final de toute prétention possible. Certainement, une personne qui pense sincèrement être Dieu sans en donner des indications crédibles (comme Jésus par l’accomplissement de prophéties, de miracles et sa résurrection) peut être considéré atteint de folie, que ce soit de mégalomanie, de schizophrénie ou d’un délire religieux.  Mais, dans la grande majorité des cas (sinon tous les cas), ce genre de personne dérangé psychologiquement 1) ne démontrera pas une perspicacité intellectuelle et spirituelle raisonnant profondément avec les besoins existentiels des gens et 2) elle ne gagnera pas la crédibilité sociale, à cause de sa désorganisation mentale16Si une personne se prétendant Dieu possède cette crédibilité sociale et cette perspicacité spirituelle tout en se prétendant être Dieu, il est plus plausible de penser qu’elle ment ou, admettant un contexte historico-religieux donné et emprunt de miraculeux comme Jésus, qu’elle dise la vérité.

En ce qui concerne Jésus, il est l’une des personnes, sinon la personne, ayant eu le plus d’impact dans l’histoire de l’humanité. Sa crédibilité sociale est donc très élevée. Cette crédibilité s’explique non seulement à cause du miraculeux qui entourait sa vie, mais aussi son caractère saint et ses enseignements pleins de sagesse. Plusieurs de ses paroles sont désormais rendues courantes dans la culture à cause de leur résonance avec notre idéal moral ou nos besoins existentiels :

  • “Aimez-vous les uns les autres.”
  • “Si on te frappe sur la joue droite, présente la joue gauche.”
  • “Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu.”
  • “Il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir.”
  • “À chaque jour suffit sa peine.”
  • “Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites de même pour eux.”

Ces paroles ne concordent pas avec celle d’un fou. De même, selon la mémoire sociale des gens de son époque, Jésus a démontré une grande intelligence dans les controverses suscitées par ses adversaires. Il réduisait au silence ses antagonistes17Sur l’impôt à César (Matthieu 22:15-22) sur la résurrection des morts (Matthieu 22:23-33), sur sa connaissance théologique (Matthieu 22:34-40), après quoi Jésus pose une question aux spécialistes de la Bible hébraïque, question qu’ils ne seront pas en mesure de répondre (Matthieu 22:41-46).. Nous pouvons donc écarter l’idée qu’il était fou.

3.2 Était-il menteur?

Pour quelles raisons les gens mentent sérieusement ? Selon les trois maitres du soupçon (Freud, Marx, Nietzche), on pourrait trouver trois grandes motivations pour mentir :

3.2.1 Mentir pour un gain sexuel ou sensuel (Freud)

Jésus aurait-il été tenté de mentir pour un gain sexuel? Sur le plan conjugale, on sait que Jésus a fort probablement été célibataire toute sa vie18Dans 1 Corinthiens 7, Paul érige son célibat en modèle à imiter pour les chrétiens qui veulent pleinement servir Dieu (aussi à cause des temps difficiles liés à la famine, contexte qui suscitait beaucoup de soucis pour ceux qui avaient une famille à prendre soin). Un peu plus loin en 1 Corinthiens 11:1, l’apôtre affirme suivre de près le modèle de Jésus: “Soyez mes imitateurs, comme je le suis moi-même de Christ.” Il est probable que Paul ait présenté le célibat comme modèle parce que Jésus a été célibataire. Aussi, le fait que Paul était un pharisien zélé incite à voir la valorisation du célibat chez Paul comme un calque de la valorisation du célibat chez Jésus (Matthieu 19:12) puisqu’il est courant que les disciples aspirent à être le plus exactement comme leur maître selon la tradition rabbinique (Luc 6:40). Aussi, quand Paul doit défendre les droits des apôtres en 1 Corinthiens 9, il fait référence au fait que Céphas et les frères du Seigneur ont une femme, probablement pour justifier le fait que certains des collaborateurs de Paul avait aussi une femme, qu’ils n’étaient pas tous célibataires. Si Jésus avait eu une femme, il aurait sans doute faite référence à ce fait. Cette soudaine valorisation du célibat (qu’on trouve en 1 Co notamment) doit être expliquée, car elle est dissimilaire avec le contexte culturel ambiant. De plus, le fait que Jésus était socialement perçu comme étant un enfant illégitime a probablement diminué radicalement ses chances de pouvoir se marier même s’il l’avait désiré (voir David Instone-Brewer. 2012. The Jesus Scandals : Why he Shocked his Contemporaries (and still shocks today). Oxford: Monarch Books, 22-26). Enfin, je dirais que dans certaines circonstances, l’absence d’évidence est une évidence d’absence. Si Jésus avait eu une femme, il est extrêmement probable de penser qu’elle aurait joué un rôle important dans l’église primitive ou qu’elle aurait été mentionné à un moment donné ou un autre dans les Évangiles, Actes ou les épîtres, comme Marie, la mère de Jésus et d’autres femmes. Mais ce n’est pas le cas. Donc Jésus a fort probablement été célibataire toute sa vie.. Et sur le plan de son enseignement éthique, il a notamment rehaussé la valeur sacrée du mariage monogame en argumentant contre une interprétation rabbinique de son époque qui justifiait de divorcer pour “n’importe quelle raison” (Matthieu 19:3-12). Ses disciples trouvaient même son enseignement rigoureux à ce niveau 19“Si telle est la condition de l’homme à l’égard de la femme, il n’est pas avantageux de se marier” (Matthieu 19:10). L’historicité de ce point pourrait aisément être défendue, car d’emblée la réaction des disciples semble rejoindre le critère d’admission embarrassante : ces derniers pensent que l’enseignement de Jésus est trop difficile au point qu’il leur semble ne plus être “avantageux de se marier” pour les hommes! Le critère d’attestation multiple et indépendante ainsi que le critère de source tôt relié à des témoins oculaires s’appliquent, car, en 1 Co 7:10, Paul fait référence à une tradition attestant l’enseignement retrouvé en Matthieu 19:6 et Paul connaissait personnellement l’apôtre Pierre (Galates 1-2) ce qui fait qu’il a pu valider cette tradition auprès d’un témoin oculaire!. La prétention à être Dieu n’a donc aucunement permis à Jésus d’avoir un avantage sexuel. Au contraire, il a corrigé l’éthique laxiste de son époque à ce niveau.

3.2.2 Mentir pour des raisons économiques (Marx)

Est-ce que le fameux rabbin de Galilée a reçu des bénéfices financiers à cause de son statut spirituel? Non plus!

Sur le plan pratique, il vivait simplement, avec le strict nécessaire et ne possédait pas de richesse. Selon le témoignage de ses disciples, il était un prédicateur itinérant : “le Fils de l’homme n’a pas où reposer sa tête” (Matthieu 8:20 et Luc 9:58). Autrement dit, il ne possédait même pas de maison pour se ressourcer. Quelques personnes le supportaient financièrement (Luc 8:1-3) comme c’était la coutume de l’époque : les disciples supportaient financièrement leur rabbin. L’enseignement étant un travail digne de recevoir une rémunération raisonnable comme n’importe quel autre travail20Par exemple, Paul fait écho à une tradition selon laquelle Jésus aurait enseigné ce droit : 1 Corinthiens 9:14 De même aussi, le Seigneur a ordonné à ceux qui annoncent l’Évangile de vivre de l’Évangile. C.f. v.1-14..

Sur le plan théorique, il enseignait la priorité de notre quête de Dieu par rapport à l’argent. Par exemple, il avertissait que l’attachement aux richesses21L’attachement aux richesses et non les richesses seulement. est un piège pouvant ultimement accaparer l’attention qui devrait être donnée à Dieu dans notre vie22Matthieu 6:24 (ou Luc 16:13) : “Nul ne peut servir deux maîtres. Car, ou il haïra l’un, et aimera l’autre ; ou il s’attachera à l’un, et méprisera l’autre. Vous ne pouvez servir Dieu et Mammon” (“Mammon” est un mot hébreu/araméen signifiant ‘richesses’.) , il n’était pas impressionné par les montants d’argent que les personnes donnaient pour Dieu, mais par l’attitude qui sous-tendait leur geste et par ce que le montant représentait pour elles23Marc 12:41-44, il enseignait une confiance radicale en Dieu pour la satisfaction de nos besoins de base pour plutôt avoir comme priorité existentielle l’avènement d’un monde conforme à l’idéal de Dieu24Matthieu 6:25-34, etc. Bref, les leçons du Galiléen plaçaient à la périphérie les questions économiques pour mettre au coeur de ses préoccupations les questions de justice, de compassion et d’autres valeurs fondamentales nécessaire à l’émergence d’un monde selon le coeur de Dieu.

3.2.3 Mentir pour des raisons politiques (Nietzsche?)

Jésus a-t-il menti sur son identité pour se donner un pouvoir d’influence politique quelconque? Par pouvoir politique, j’entends un pouvoir d’influence et de contrôle sur les gens et l’organisation sociale. Deux orientations peuvent émerger d’une telle hypothèse : 1) Jésus était un zélote manqué (un patriote juif espérant mener une révolte contre Rome et rétablir l’indépendance de la nation juive)25C’est la thèse, par exemple, de Reza Aslan dans son livre Zealot: The Life and Times of Jesus of Nazareth et 2) Jésus aurait menti sur son identité pour que son message ait une plus grande influence positive sur le monde (comme mentionné préalablement). Le problème avec ces deux visions, c’est que la prétention à être Dieu n’aide pas du tout l’accomplissement de ces visées dans un contexte monothéiste. En parlant de lui comme étant Dieu, Jésus n’allait pas se faire des amis sur le plan politique, mais des ennemis, car les Juifs chérissaient avec un zèle radical leur doctrine monothéiste : nous n’avons qu’à penser à Paul qui persécutait les touts premiers chrétiens ou encore aux frères Maccabbées qui accepta même de mourir plutôt que de violer un commandement de la loi de Yahvé. À cause de leur exile chez les Assyriens et les Babyloniens, traumas dans leur mémoire sociale, les Juifs avaient appris à non seulement respecter avec rigueur la loi, mais aussi à se tenir loin de l’idolâtrie. Bref, que Jésus se présente comme Dieu n’allait aucunement l’aider sur le plan politique, et le fait qu’il finit par être cloué sur la croix à cause de ses prétentions le montre bien.

De plus, le christianisme est reconnu pour avoir subvertie la pensée politique. Christ enseignait non pas à prendre comme modèles les politiciens qui imposent leur pouvoir par le haut, mais plutôt à s’inspirer des esclaves-serviteurs pour servir nos prochains, particulièrement avec un souci pour les plus démunis. Nietzsche lui-même se plaignait que le Christianisme avait inversé la mentalité du pouvoir basée depuis toujours sur la force et l’oppression du faible pour en instituer une autre basée sur la valorisation et le soin des gens vulnérables26“Tout en combattant le christianisme, Nietzsche prend très au sérieux sa fondamentale ‘nouveauté’. Il la considère comme une catastrophe, mais il concède – pour s’en lamenter – que le message évangélique a bel et bien changé l’histoire du monde en privilégiant la victime sur l’oppresseur, en ouvrant la voie à ce qu’il appelle dédaigneusement une ‘morale des faibles et des esclaves'” (Guillebaud, Jean-Claude. 2007. Comment je suis redevenu chrétien. Paris: Albin Michel, 114-5)..

Enfin, on pourrait faire le même examen pour les premiers disciples de Jésus et nous verrions qu’ils n’ont eu aucun avantage sexuel, monétaire et politique grâce à la prédication de la foi chrétienne.

4. Donc il était (et est) Dieu

Avant de dire quelques mots sur l’implication d’une telle conclusion, j’aimerais considérer une dernière objection concernant cet argument. Cette objection vient encore de notre ami The Friendly Atheist. Dans le même vidéo Youtube que j’ai mentionné plus tôt27YouTube : The Friendly Atheist. En ligne. < https://youtu.be/9zmbAg-s3Sg > Consulté en mars 2016, il affirme qu’on peut faire cet argument pour chaque fondateur de religion : est-ce que Mohammed était un menteur, un fou ou prophète?

C’est vrai qu’on peut formuler un argument similaire pour chaque fondateur de religion, mais il y a deux points à garder en tête. Premièrement, comme nous l’avons vu dans l’introduction de cet article, Jésus est le seul à avoir fait la prétention d’être plus qu’un simple mortel. Il y a donc un monde de différence entre se prétendre prophète ou un guide spirituel comme Mohammed et Bouddha et se prétendre Dieu comme Jésus. Dans le cas des autres fondateurs, on pourrait inclure dans la catégorie “subjectivement sincère, mais objectivement pas réellement prophète” l’idée qu’ils étaient simplement dans l’erreur, ce qui ne pouvait pas être le cas avec Jésus (car on sait si on est le Créateur de l’univers ou pas). Deuxièmement, il serait fort intéressant de faire l’exercice et qu’on examine chaque prémisse. Si on considère les trois maîtres du soupçon pour examiner les motivations de Mohammed, je crains qu’il ne passe pas le test comme Jésus! En fait, selon moi, cela rendrait évident l’intérêt personnel que Mohammed pouvait avoir en fondant l’Islam (il avait des intérêts clairement sexuels, économiques et politiques).

Pour revenir à la conclusion de notre argument, à savoir que Jésus était (et est) donc réellement Dieu, il faut dire que l’intention n’est pas simplement de parvenir à cette conclusion rationnelle. Cette conclusion à des implications existentielles profondes. Le but de cet argument n’est pas de nous conduire à connaître quelque chose sur Jésus, mais à nous inviter à le connaître personnellement. “Si quelqu’un pense connaître quelque chose, il n’a pas encore connu comme il faut connaître” (1 Corinthiens 8:2). J’espère donc que ceux et celles qui trouveront cet argument crédible s’ouvriront à la possibilité qu’ils peuvent connaître Jésus encore aujourd’hui. Car ultimement, l’assurance que Jésus est bel et bien qui il prétend être dans les Écritures, c’est Dieu lui-même qui peut la donner :

  • • Matthieu 11:27 : Toutes choses m’ont été données par mon Père et personne ne connaît le Fils, si ce n’est le Père et personne non plus ne connaît le Père, si ce n’est le Fils et celui à qui le Fils veut le révéler.
  • 1 Jean 5:9-10 : Si nous recevons le témoignage des hommes, le témoignage de Dieu est plus grand, car le témoignage de Dieu consiste en ce qu’il a rendu témoignage à son Fils. 10 Celui qui croit au Fils de Dieu a ce témoignage en lui-même, celui qui ne croit pas Dieu le fait menteur, puisqu’il ne croit pas au témoignage que Dieu a rendu à son Fils.

Dieu lui-même peut attester que Jésus est bel et bien qui il prétend être dans les Évangiles à ceux et celles qui cherchent la vérité! Quand nous avons ce témoignage intérieur (expérience spirituelle) et que nous sommes conscients qu’il converge avec le témoignage extérieur (Bible), la foi en Jésus devient très bien fondée.

Références   [ + ]

1. Frédéric Lenoir. 2010. Comment Jésus est devenu Dieu. Paris: Fayard, 9-10
2. Par exemple, Frédéric Lenoir, un auteur populaire sur la spiritualité et les religions a écrit un livre intitulé Comment Jésus est devenu Dieu (2010). Des livres du genre, il y en a des tonnes en anglais qui illustrent comment le débat sur cette question perdure au fil des ans. Par exemple, en 1977, un collectif d’auteurs a publié The Myth of God Incarnate. La même année, un autre collectif de théologiens a revenu à la charge avec The Truth of God Incarnate. Plus récemment, en 2014, nous avons assisté au même phénomène : Bart Ehrman publia How Jesus became God et la même année un collectif lui répond par le livre How God Became Jesus. Au début du mois de mars (2016), Bart Ehrman mit une autre buche au feu avec Jesus Before the Gospels : How the Earliest Christians Remembered, Changed, and Invented Their Stories of the Savior. Bref, les débats sont donc loin d’être terminés.
3. Clive Staples Lewis. 2002. The Complete C.S. Lewis Signature Classics : Mere Christianity. New York: HarperCollins, 50-51
4. Par “Dieu”, j’entends le Dieu monothéiste des Juifs : le Créateur de l’univers, celui qui a agi dans l’histoire d’Israël, qui lui a donné sa loi par Moïse et demande au peuple une allégeance entière. Ainsi, on réfute immédiatement l’idée de Jésus comme gourou, à savoir que Jésus aurait prôné l’idée que nous sommes tous des dieux. Il n’y a qu’un seul Créateur. Un seul Dieu pour les Juifs (voir Deutéronome 6:4). Des exemples bibliques où Jésus se présente comme Dieu sont nombreux si on présume la fiabilité des Évangiles. Cela est vrai non seulement dans l’évangile de Jean , mais aussi dans les autres Évangiles. Mais la plupart de ses prétentions ne sont pas perçues par les lecteurs modernes. Par exemple, en Marc 6:50, Jésus marche sur les eaux (selon Job 9:7-8, c’est Dieu seulement qui marche sur les eaux) et Jésus semble s’approprier le nom de YHWH (dans le grec, il dit Θαρσεῖτε, ἐγώ εἰμι, μὴ φοβεῖσθε). En Marc 14:62, il semble encore dire qu’il est le “Je suis” juste avant de parler du Fils de l’homme (ὁ δὲ Ἰησοῦς εἶπεν· Ἐγώ εἰμι, καὶ ὄψεσθε τὸν υἱὸν τοῦ ἀνθρώπου…”) Il ne s’agit de deux exemples parmi tant d’autres. Cependant, si on fait une analyse approfondie des textes bibliques (exégèse) et qu’on tente de se mettre à la place des gens de l’époque, ses allusions deviennent plus évidentes.
5. Une critique souvent offerte à notre argument est celle-ci : tu utilises la Bible pour prouver la Bible. Cependant, cette critique manque un point fondamental : la Bible est au moins une collection d’écrits réalisés dans un espace-temps et dans un contexte culturel précis dans l’histoire de l’humanité et même si on ne croit pas ce que ces écrits racontent, ils peuvent être analysés par la méthode historique et des conclusions peuvent en être tirées. Si les récits racontent des faits historiques et passent le test de la méthode historique, alors nous avons de bonnes raisons d’y faire confiance et de considérer comme vrais les évènements qu’ils relatent. Il faut aussi mentionner que le Nouveau Testament renferme tous les écrits les plus proches des évènements de la vie de Jésus. Ils sont donc normalement ceux que l’on va interroger pour en savoir sur Jésus. Dire “tu utilises la Bible pour prouver la Bible” sans saisir qu’elle peut être soumise au test de la méthode historique reviendrait à dire qu’on ne peut interroger les parents d’un enfant pour savoir si c’est leur enfant, car “tu utilises les parents pour prouver qu’ils sont les parents.” Si effectivement, ils sont les parents, ceux-ci auront des informations crédibles sur l’enfant.
6. Sur les grandes prétentions du Jésus pré-pascal par rapport à Dieu, voir Bernard Sesboüé, « Saint Paul et la christologie du Nouveau Testament », dans Paul et son Seigneur. Trajectoires christologiques des épîtres pauliniennes. XXVIe congrès de l’Association catholique française pour l’étude de la Bible (Angers, 2016), Christophe Raimbault (ed.), Paris, Cerf, 2018, p. 372-376. Sesboüé mentionne le pardon des péchés, la correction de la loi de Moïse par sa propre parole, la demande d’allégeance totale caractérisée par l’appel à tout quitter pour lui et l’engagement envers lui comme facteur eschatologique décisif et la revendication d’une relation filiale unique à Dieu et l’appropriation du titre eschatologique “Fils de l’homme”.
7. Michael F. Bird. 2009. Are You the One Who Is to Come? : The Historical Jesus and the Messianic Question. Grand Rapids: Baker Academic, 80
8. Dans la version originale en araméen, pelach, et dans l’ancienne traduction grecque (la septante) en grec, latreuo, ces mots sont toujours employés pour parler de l’adoration appropriée de Dieu ou l’adoration inappropriée des faux dieux (voir Daniel 3:12, 14, 19, 95, 4:37, 6:17, 21, 27). Qu’on présente le Fils de l’homme comme étant l’objet de ce service (plus justement un service d’adoration, service = rendre un culte) comme étant quelque chose d’acceptable devant Dieu (l’Ancien des jours) suggère l’existence d’un être humain faisant partie de l’identité divine (Crispin Fletcher-Louis, Jesus Monotheism: Volume 1: Christological Origins: The Emerging Consensus and Beyond. Eugene, Wipf and Stock, 2015, p. 197.).
9. Dans la version Louis-Second, les références de certains versets sont décalées.
10. Ou binitaire pour l’instant, puisqu’on fait référence à deux êtres divins dans un contexte monothéiste. Certains théologiens, comme Richard Bauckham et Crispin Fletcher-Louis, parlent de “monothéisme christologique”, c’est-à-dire la croyance en un seul Dieu où Jésus fait partie de l’identité divine.
11. Fletcher-Louis, Crispin. 2015. Jesus Monotheism: Volume 1: Christological Origins: The Emerging Consensus and Beyond. Eugene: Wipf and Stock Publishers, 188-9 ; cf. Matthew W. Bates : “And although New Testament and historical-Jesus scholarship famously underwent a lenghtly phase in which it was popular do deny that Jesus viewed himself as the Son of Man, or alternatively as the messiah, this edifice is rapidly disentegrating, and a new consensus is beginning to emerge that the historical Jesus must have viewed himself as some sort of elevated figure, at the very least as a climactic eschatological prophet, and quite plausibly as something much more.” Matthew W. Bates, The Birth of the Trinity: Jesus, God and Spirit in New Testament & Early Christian Interpretations of the New Testament, Oxford, Oxford University Press, p. 47-48.
12. Daniel Howard-Snyder. 2004. “Was Jesus Mad, Bad, or God?… or Merely Mistaken?”  Faith and Philosophy 21 (4):465-7
13. Vice News. En ligne. < http://www.vice.com/video/jesus-of-siberia-part-1 > Consulté en novembre 2015.
14, 27. YouTube : The Friendly Atheist. En ligne. < https://youtu.be/9zmbAg-s3Sg > Consulté en mars 2016
15. Peter Kreeft, Un dialogue entre le ciel et l’enfer, Marne-la-Vallée, Farel, [1992] 1997, p. 43.
16. Si une personne se prétendant Dieu possède cette crédibilité sociale et cette perspicacité spirituelle tout en se prétendant être Dieu, il est plus plausible de penser qu’elle ment ou, admettant un contexte historico-religieux donné et emprunt de miraculeux comme Jésus, qu’elle dise la vérité
17. Sur l’impôt à César (Matthieu 22:15-22) sur la résurrection des morts (Matthieu 22:23-33), sur sa connaissance théologique (Matthieu 22:34-40), après quoi Jésus pose une question aux spécialistes de la Bible hébraïque, question qu’ils ne seront pas en mesure de répondre (Matthieu 22:41-46).
18. Dans 1 Corinthiens 7, Paul érige son célibat en modèle à imiter pour les chrétiens qui veulent pleinement servir Dieu (aussi à cause des temps difficiles liés à la famine, contexte qui suscitait beaucoup de soucis pour ceux qui avaient une famille à prendre soin). Un peu plus loin en 1 Corinthiens 11:1, l’apôtre affirme suivre de près le modèle de Jésus: “Soyez mes imitateurs, comme je le suis moi-même de Christ.” Il est probable que Paul ait présenté le célibat comme modèle parce que Jésus a été célibataire. Aussi, le fait que Paul était un pharisien zélé incite à voir la valorisation du célibat chez Paul comme un calque de la valorisation du célibat chez Jésus (Matthieu 19:12) puisqu’il est courant que les disciples aspirent à être le plus exactement comme leur maître selon la tradition rabbinique (Luc 6:40). Aussi, quand Paul doit défendre les droits des apôtres en 1 Corinthiens 9, il fait référence au fait que Céphas et les frères du Seigneur ont une femme, probablement pour justifier le fait que certains des collaborateurs de Paul avait aussi une femme, qu’ils n’étaient pas tous célibataires. Si Jésus avait eu une femme, il aurait sans doute faite référence à ce fait. Cette soudaine valorisation du célibat (qu’on trouve en 1 Co notamment) doit être expliquée, car elle est dissimilaire avec le contexte culturel ambiant. De plus, le fait que Jésus était socialement perçu comme étant un enfant illégitime a probablement diminué radicalement ses chances de pouvoir se marier même s’il l’avait désiré (voir David Instone-Brewer. 2012. The Jesus Scandals : Why he Shocked his Contemporaries (and still shocks today). Oxford: Monarch Books, 22-26). Enfin, je dirais que dans certaines circonstances, l’absence d’évidence est une évidence d’absence. Si Jésus avait eu une femme, il est extrêmement probable de penser qu’elle aurait joué un rôle important dans l’église primitive ou qu’elle aurait été mentionné à un moment donné ou un autre dans les Évangiles, Actes ou les épîtres, comme Marie, la mère de Jésus et d’autres femmes. Mais ce n’est pas le cas. Donc Jésus a fort probablement été célibataire toute sa vie.
19. “Si telle est la condition de l’homme à l’égard de la femme, il n’est pas avantageux de se marier” (Matthieu 19:10). L’historicité de ce point pourrait aisément être défendue, car d’emblée la réaction des disciples semble rejoindre le critère d’admission embarrassante : ces derniers pensent que l’enseignement de Jésus est trop difficile au point qu’il leur semble ne plus être “avantageux de se marier” pour les hommes! Le critère d’attestation multiple et indépendante ainsi que le critère de source tôt relié à des témoins oculaires s’appliquent, car, en 1 Co 7:10, Paul fait référence à une tradition attestant l’enseignement retrouvé en Matthieu 19:6 et Paul connaissait personnellement l’apôtre Pierre (Galates 1-2) ce qui fait qu’il a pu valider cette tradition auprès d’un témoin oculaire!
20. Par exemple, Paul fait écho à une tradition selon laquelle Jésus aurait enseigné ce droit : 1 Corinthiens 9:14 De même aussi, le Seigneur a ordonné à ceux qui annoncent l’Évangile de vivre de l’Évangile. C.f. v.1-14.
21. L’attachement aux richesses et non les richesses seulement.
22. Matthieu 6:24 (ou Luc 16:13) : “Nul ne peut servir deux maîtres. Car, ou il haïra l’un, et aimera l’autre ; ou il s’attachera à l’un, et méprisera l’autre. Vous ne pouvez servir Dieu et Mammon” (“Mammon” est un mot hébreu/araméen signifiant ‘richesses’.)
23. Marc 12:41-44
24. Matthieu 6:25-34
25. C’est la thèse, par exemple, de Reza Aslan dans son livre Zealot: The Life and Times of Jesus of Nazareth
26. “Tout en combattant le christianisme, Nietzsche prend très au sérieux sa fondamentale ‘nouveauté’. Il la considère comme une catastrophe, mais il concède – pour s’en lamenter – que le message évangélique a bel et bien changé l’histoire du monde en privilégiant la victime sur l’oppresseur, en ouvrant la voie à ce qu’il appelle dédaigneusement une ‘morale des faibles et des esclaves'” (Guillebaud, Jean-Claude. 2007. Comment je suis redevenu chrétien. Paris: Albin Michel, 114-5).

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