Jésus et Confucius

10/20/2014

Confucius était un sage et philosophe chinois qui vécut de 551 à 479 avant Jésus-Christ. En tant que penseur, il valorisait beaucoup la vertu, c’est-à-dire les diverses qualités morales. Il n’écrivit rien lui-même, mais ses disciples mirent par écrit une bonne partie de ses enseignements. Son héritage philosophique a positivement influencé la civilisation chinoise.

En lisant, Les Entretiens, le livre qui contient les enseignements de Confucius, j’ai été agréablement surpris des différents points de convergence de sa pensée avec celle de Jésus. Dans cet article, je propose entre autres de considérer deux de ces éléments convergents.

Faire ce qui est juste même dans l’adversité

Premièrement, j’ai trouvé chez Confucius une grande détermination à toujours faire le bien même quand on fait face à des vents contraires. Au chapitre 4,5 du livre Les Entretiens de Confucius, on peut lire :

Les hommes désirent tous la richesse et les honneurs, mais pour en jouir, ils ne devraient pas sacrifier leurs principes. Les hommes ont tous horreur de la pauvreté et de l’obscurité, mais pour y échapper, ils ne devraient pas sacrifier leurs principes. Si l’homme de qualité renonce à la vertu, comment pourrait-il illustrer son nom? Il ne s’écarte jamais du bien, fût-ce un seul instant. Jamais il ne s’en détache, ni dans le désarroi ni dans la tribulation.

Autrement dit, nous devrions toujours chercher le bien, en tout temps, en toute circonstance, même si nous sommes persécutés pour cette valeur. Cela représentait aussi le coeur du message et de l’oeuvre de Jésus :

Heureux ceux qui sont persécutés à cause de la justice, car le royaume des cieux est à eux ! Heureux serez-vous, lorsqu’on vous insultera, qu’on vous persécutera et qu’on répandra sur vous toute sorte de mal à cause de moi (Matthieu 5,10-11).

Dans cette citation de Jésus, on voit la même idée que celle de Confucius : faire le bien, se battre pour la justice même en contexte d’adversité. Cependant, la citation de Jésus contient un élément différent de Confucius : Jésus associe la justice à sa propre personne :

Dans ce passage, c’est comme si Jésus considère sa personne synonyme de justice. C’est là une différence que j’ai remarquée entre Jésus et Confucius alors que je lisais Les Entretiens. Alors que les deux invitent les gens à se déterminer pour le bien, Jésus associait le bien à sa propre personne et donc à entrer dans son combat pour le bien. Cela suscite des questions concernant la perception que Jésus avait de lui-même. J’ai l’impression que je pourrais développer énormément sur ce premier point, mais par souci de brièveté, je vous invite seulement à aller lire 1 Pierre 2,20-25 où l’on voit que Jésus a concrètement vécu ce combat pour le bien en contexte d’adversité au point d’en mourir et qu’il a fait cela pour briser le cycle de la violence en donnant sa vie en exemple à ses disciples.

La règle d’or : traiter l’autre comme on souhaiterait être traité

Deuxièmement, la règle d’or est un autre élément commun à Jésus et Confucius. La règle d’or est une expression couramment utilisée pour parler du principe moral de la réciprocité. Dans Les Entretiens, Confucius en parle deux fois, une fois formulée positivement et une fois négativement :
  • “Pour ce qui est d’atteindre la vertu suprême, la recette est à portée de main : prenez pour guide vos propres aspirations. Assurez à votre prochain le sort que vous vous souhaiteriez à vous-même, obtenez pour lui ce que vous souhaiteriez pour vous-même” (Entretiens 6,30).
  • “Zigong demanda  : ‘Y’a-t-il un seul mot qui puisse guider l’action d’une vie entière?’ Le maître dit : ‘Ne serait-ce pas considération : ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu’on vous fît” (Entretiens 15,24).

Comme je dis, Jésus a aussi enseigné la règle d’or : “Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, vous aussi, faites-le de même pour eux car c’est la loi et les prophètes” (Matthieu 7,12).

Il y a dans ces paroles, une sagesse morale que l’on sait tous reconnaître intuitivement comme noble et vraie. Chercher l’intérêt de l’autre comme on le fait pour nous-mêmes se rapproche du thème de l’amour dans le Nouveau Testament. Une des emphases de Jésus sera de faire en sorte que nous ne limitions pas l’application de ce principe à ceux que l’on aime, mais aussi aux ennemis et pas abstraitement, mais concrètement (parabole du bon Samaritain en Luc 10,25-37; voir aussi Matthieu 5,43-48).

Bien qu’il en parle beaucoup moins (une seule fois), Confucius fait lui aussi référence à la nécessité morale d’aimer universellement : “Le jeune homme doit aimer tout le monde” (Entretiens 1,6). Cependant, ailleurs Confucius limite la portée de cet amour en disant que nous ne devons pas faire du bien à ceux qui nous font du mal (contrairement à Jésus qui disait de bénir et prier pour nos ennemis) : “Quelqu’un dit : ‘rendre le bien pour le mal, qu’en pensez-vous?’ Le maitre dit : ‘Que rendrez-vous pour le bien? Rendez la justice pour le mal et le bien pour le bien” (14,34). Autrement dit, en cas d’injustice, Confucius prône : oeil pour oeil. Une juste rétribution. Mais Jésus dit : “Si quelqu’un te frappe sur la joie droite, tends-lui aussi l’autre” (Matthieu 5,39).

Il y a là une limitation politique à la philosophie de Confucius. Comment développer une idéologie capable de satisfaire à la fois l’exigence de justice tout en la dépassant pour prôner la grâce ? Seulement Dieu et la croix de Jésus peut permettre la justice et la grâce de cohabiter et inspirer ces lignes à l’apôtre Paul :

Ne rendez à personne le mal pour le mal. Recherchez ce qui est bien devant tous les hommes. S’il est possible, autant que cela dépend de vous, soyez en paix avec tous les hommes. Ne vous vengez pas vous-mêmes, bien-aimés, mais laissez agir la colère, car il est écrit : A moi la vengeance, c’est moi qui rétribuerai, dit le Seigneur. 20 Mais Si ton ennemi a faim, donne-lui à manger. S’il a soif, donne-lui à boire. Car en agissant ainsi, Ce sont des charbons ardents que tu amasseras sur sa tête. Ne sois pas vaincu par le mal, mais vainqueur du mal par le bien (Romains 12,17-20).

Après quoi Paul dépeint comment les autorités gouvernementales sont instituées par Dieu pour actualiser la justice et punir le mal (Romains 13,1-7). Le christianisme sépare donc la sphère gouvernementale où s’actualise la justice de Dieu et la sphère personnelle où devrait s’actualiser le pardon et la grâce de Dieu dans la vie du chrétien1Cette séparation n’est pas si hermétique que cela en réalité : d’un côté, la plupart des gouvernements occidentaux issus d’une tradition chrétienne ont intégré des éléments de la grâce de Dieu comme l’abolition de la peine de mort, la réintégration des criminels par la réhabilitation et, de l’autre côté, les chrétiens sont parfois appelés à faire appel à la justice face à des péchés qui sont d’ordre criminel : violences physiques ou psychologiques, viol, fraude, etc. Quand je parle des liens “gouvernement-justice” et “croyant-grâce”, je parle plus d’accent que de catégories fermées.. Certains pourraient me rétorquer que Confucius avait justement une philosophie politique et non seulement une philosophie morale. Ce que je concède. Cependant, cette concession ne m’empêche pas de dire que sa philosophie de la vertu est limitée, car son discours englobe à la fois le politique et le personnel sans distinction (ce qui est une bonne chose en partie et une moins bonne en partie). Cette question est complexe et mériterait d’être précisée et nuancée… mais pas ici.

Confucius cherchait-il Christ?

Un autre élément que j’aime chez Confucius, c’est sa franchise, son humilité, sa quête existentielle. C’est son admission que, bien qu’il sache que l’homme de qualité devrait toujours respecter ses principes, se ranger du côté du bien et cela même face à la persécution, il admet lui-même ne pas être capable de toujours rencontrer ce standard et ne jamais avoir trouvé personne capable d’une telle note parfaite. Il va même jusqu’à dire qu’il aspire ardemment trouver un homme qui vit ne serait-ce qu’un seul jour conformément au principe de la vertu :
Je n’ai encore jamais vu un homme qui aime vraiment le bien et qui haïsse vraiment le mal. Qui aimerait le bien ne lui préfèrerait rien d’autre. Qui haïrait le mal ferait le bien de telle sorte que nul mal ne pourrait plus l’habiter. S’est-il jamais trouvé quelqu’un qui est poursuivi le bien de toutes ses forces, fût-ce un jour? Et pourtant, ce n’est pas la force qui nous manque. Peut-être y’a-t-il des gens a qui cette force manquerait, mais pour ma part, je n’en ai jamais rencontré (Entretiens 4,6).
Ailleurs, il est encore plus explicite sur son incapacité d’atteindre ses propres standards moraux :
Pour ce qui est du savoir livresque, j’en vaux bien un autre. Pour ce qui est d’agir en homme de bien, je suis encore loin du compte. (…) Je ne saurais prétendre à la sainteté ni à la vertu. Tout au plus, peut-on dire que je m’y applique sans trêve et que j’en enseigne les voies sans me lasser (Les Entretiens 7,31-34).

Jésus, de son côté, était convaincu qu’il était sans péché : “Le Père ne m’a pas laissé seul, parce que moi, je fais toujours ce qui lui est agréable.” (Jean 8,29), “Qui me convaincra de péché?” disait Jésus à ses accusateurs (Jean 8,46). Et juste avant que ses ennemis viennent pour le capturer et le faire mourir, il pouvait dire : “Le prince de ce monde vient [Satan]. Il n’a rien en moi” (Jean 14,30). C’est-à-dire, le mal n’a aucune emprise en lui, ne l’habite aucunement.

Lors de son procès, plusieurs personnes insistaient sur le fait que Jésus n’était pas coupable :

  • Pilate : “je l’ai interrogé devant vous et je ne l’ai trouvé coupable d’aucune des fautes dont vous l’accusez.” (Luc 23,14)
  • Hérode : “Hérode non plus, car il nous l’a renvoyé, et voici : cet homme n’a rien fait qui soit digne de mort.” (Luc 23,15)
  • Le brigand sur la croix reprenant l’autre : “Pour nous, c’est justice, car nous recevons ce qu’ont mérité nos actes ; mais celui-ci n’a rien fait de mal.” (Luc 23,41)
  • Le centenier témoins de la crucifixion : “Le centenier, à la vue de ce qui était arrivé, glorifia Dieu et dit : Réellement cet homme était juste.” (Luc 23,47)

Certainement, si ses disciples avaient vu en Jésus quelqu’un de moralement répréhensible comme tout le monde par moment, ils n’auraient pas prêché la perfection morale de Jésus (Actes 3,14, 22,14, Hébreux 4,15, 1 Pierre 2,22, 1 Jean 2,1, 3,5), vérité essentielle au message du christianisme : le Juste est mort pour les injustes afin que sa perfection morale soit transférée à tous ceux qui croient en lui.

Cet homme que Confucius n’a jamais vu et qu’il cherchait, cet homme qui vécut en accomplissant parfaitement le bien non seulement une journée, mais toute sa vie, c’est Jésus.

Mon verdict personnel sur Confucius

Nous avons vu que certains éléments se rapprochent de très près du christianisme comme la persévérance pour la justice et la règle d’or. En plus de cela, ma lecture des Entretiens m’a fait voir que ce sage avait de nombreuses valeurs auxquelles j’adhèrerais spontanément : l’éducation, la culture, l’humanité, l’honnêteté, l’intégrité, le respect des ainés et de la hiérarchie, une philosophie politique basée sur la vertu et non la force/violence, etc.

Ce sont là toutes des valeurs excellentes en tant que telles, mais celles-ci doivent être classées selon une hiérarchie de valeur qui permette de trancher adéquatement selon les circonstances. Par exemple, selon le commentaire de Pierre Ryckmans, le traducteur de l’édition folio, en 7,31, Confucius choisit la valeur du respect de la hiérarchie au lieu de la vérité. Le contexte est celui-ci : quelqu’un demanda à Confucius si le duc Zhao (qui était le souverain pour lequel Confucius travaillait) avait respecté une loi rituelle. Confucius dit que oui alors que l’on savait que c’était faux. Ryckmans fait un commentaire révélateur sur cette mauvaise hiérarchie des valeurs confucéennes :

Devant un étranger, on ne critique ni son père ni son souverain, si criminels qu’ils puissent être. Ce point de morale confucéenne conserve une singulière vitalité aujourd’hui encore, et peut expliquer en partie, par exemple, le silence que conservent sur le compte de Mao quelques-unes de ses plus éminentes victimes (Pierre Ryckmans, 1987, p.131).
Bref, je pense que Confucius est un penseur qui, avec ses disciples, a positivement influencé la civilisation chinoise depuis plus de 20 siècles. Cependant, certains éléments de sa philosophie doivent être mis en question. Néanmoins, je ressors de ma lecture des Entretiens avec une grande appréciation et respect pour cet homme qui vécut du mieux qu’il pouvait selon la lumière qu’il avait. Les Entretiens est vraiment un livre que je recommande.

Deux maximes que je veux retenir de Confucius

  • “Quand vous rencontrez un homme vertueux, cherchez à l’égaler. Quand vous rencontrez un homme dénué de vertu, examinez vos propres manquements” (Entretiens 4,17).
  • “L’honnête homme envisage les choses du point de vue de la justice, l’homme vulgaire, du point de vue de son intérêt” (Entretiens 4,16).

Questions d’approfondissement personnel

  • Quels principes avez-vous et que vous seriez prêts à protéger même face à l’adversité ?
  • Comment puisez-vous la force de tenir bon pour le bien face aux vents contraires ?
  • Comment mettez-vous en pratique la règle d’or dans votre vie ?
  • Jusqu’où êtes-vous capables d’étendre ce principe d’amour ?

Références   [ + ]

1. Cette séparation n’est pas si hermétique que cela en réalité : d’un côté, la plupart des gouvernements occidentaux issus d’une tradition chrétienne ont intégré des éléments de la grâce de Dieu comme l’abolition de la peine de mort, la réintégration des criminels par la réhabilitation et, de l’autre côté, les chrétiens sont parfois appelés à faire appel à la justice face à des péchés qui sont d’ordre criminel : violences physiques ou psychologiques, viol, fraude, etc. Quand je parle des liens “gouvernement-justice” et “croyant-grâce”, je parle plus d’accent que de catégories fermées.

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2 comments on “Jésus et Confucius

  1. pascal Déc 13, 2017

    Je suis tombé sur votre site par hasard en recherchant la paternité de la citation : “Quand un homme a faim, mieux vaut lui apprendre à pêcher que de lui donner un poisson.” On m’a appris que ç’était Jésus, mais Confucius semble l’avoir dit bien avant lui ! Je suis ravi que l’on puisse distinguer la sagesse d’un coté, des préceptes d’une religion ou d’une autre, dans cette époque où l’on mélange tout et l’on interprète les choses en faisant des raccourcis…

    Bravo pour la qualité de cet article, et j’espère que tous ces conseils et adages de bon sens et de bonne volonté continueront à se transmettre !

Théophile © 2015