Le désir : bouddhisme et christianisme, deux approches différentes

08/13/2015

Entre le bouddhisme et le christianisme, il y a toute une différence sur la question du désir et du salut.

Au fondement de la philosophie bouddhiste se trouve l’idée selon laquelle le désir est à l’origine de toute souffrance (noble vérité #2). La solution : puisque du désir naît la souffrance, il faut chercher à le supprimer (noble vérité #3) : “Voici, ô moines, la noble vérité sur la suppression de la souffrance : l’extinction de cette soif par l’anéantissement complet du désir, en bannissant le désir, en y renonçant, en s’en délivrant, en ne lui laissant pas de place1Éracle, Jean. 2005. Enseignements de Bouddha. Paris: Librio, p.8.”

La Bible a une solution complètement inverse : écouter le désir mène à Dieu, au bonheur d’une relation personnelle et éternelle avec lui.

Le côté sombre du désir selon le bouddhisme et le christianisme

À la base, je pense qu’il faut admettre le côté obscur du désir. Je parle non seulement de son potentiel de déception lorsqu’il n’est pas rencontré comme semble le supposer le bouddhisme en le liant à la souffrance. Mais même lorsque le désir est rencontré, il ne satisfait pas. L’être humain n’est-il pas un être insatiable? Ses désirs deviennent souvent ses propres tyrans. Les nombreuses dépendances sont-elles simplement un signe de mauvaise gestion personnelle du désir? Ou est-ce là aussi l’indicateur d’une méprise existentielle importante : la satisfaction des désirs ici-bas ne satisfait jamais.

10 000 visites par jour sur les réseaux sociaux. Que cherchons-nous? Le prochain verre de vin, de bière ou de fort est englouti un après l’autre pour les uns. Pour les autres, il est tout aussi facile de passer de film en film, de série télévisée en série télévisée à la recherche d’affection romancée ou je ne sais quoi. Cette soif inaltérable prend tant de formes différentes qui ne sont jamais exclusives. Cigarettes. Pot. Drogues fortes. L’intellectuel veut toujours plus de connaissances, la personne d’action toujours plus de sensations fortes. Et que dire de l’industrie de la pornographie qui capitalise sur tant de personnes insatiables de sexualité. Bien que les exemples mentionnés ci-haut peuvent être à la limite caricaturale, c’est justement le mélange des désirs qui a le plus de chance de leurrer. À chacun son insatiabilité et ses formes. Satisfaction temporaire; insatisfactions récurrentes.

Le bouddhisme comme le christianisme pointe vers un problème important…

Vouloir combler ce désir de transcendance par ce qui est fini est la pire des illusions, le plus dangereux des asservissements, un désert sans fin, un sable mouvant sans fond, la folie des folies, quête pathétique exposant pathétique, recette du malheur, cul-de-sac de l’insatisfaction, autoroute de la déception, tromperie existentielle par excellence.

Certes, on peut s’améliorer dans la gestion du désir, et il s’agit là d’un exercice très important! Mais le problème de fond demeure.

Les grands penseurs chrétiens sur l’avidité de l’homme

Considérons donc maintenant la réponse chrétienne à la question du désir insatiable.

Commençons avec une pierre deux coups, en citant Thomas d’Aquin qui cite aussi Saint Augustin :

La vie éternelle consiste dans le parfait rassasiement du désir de l’homme. Chacun des bienheureux, en effet, possédera au ciel ce bien au-delà de ce qu’il aura désiré et espéré ici-bas. La raison en est que personne ne peut en cette vie satisfaire pleinement son désir et que nulle chose créée ne peut combler le désir de l’homme. Dieu seul peut le rassasier totalement et même le surpasser infiniment. C’est pourquoi l’homme ne trouve son repos qu’en Dieu, comme le dit Saint Augustin : ‘Tu nous a faits pour toi Seigneur et notre coeur est sans repos tant qu’il ne se repose pas en toi2Garceau, Benoît, and Thomas Aquin. 2001. L’expérience de Dieu avec Thomas d’Aquin : introduction et textes choisis par Benoît Garceau. Saint-Laurent: Fides, p.37 (Je mets en italique) .’

Dans cette citation, Thomas d’Aquin s’accorde avec Augustin pour dire que nos insatisfactions répétées des choses terrestres indiquent que nous avons été fait pour une réalité qui transcende ce monde à savoir Dieu. Pourquoi les choses d’ici-bas ne nous remplissent pas? Parce qu’elles ne représentent pas notre finalité. Parce que nous n’avons pas été créé pour ces choses. Nous avons été créé pour être en relation avec Dieu et tant et aussi longtemps que nous ne le sommes pas, nous expérimentons un vide, qui pointe vers notre finalité, le Créateur transcendant.

Ou encore l’éloquent Blaise Pascal :

Qu’est-ce donc que nous crie cette avidité et cette impuissance, sinon qu’il y eu autrefois dans l’homme un véritable bonheur, dont il ne lui reste maintenant que la marque et la trace toute vide, et qu’il essaie inutilement de remplir de tout ce qui l’environne, recherchant des choses absentes le secours qu’il n’obtient pas des présentes, mais qui en sont toutes incapables, parce que ce gouffre infini ne peut être rempli que par un objet infini et immuable, c’est-à-dire que par Dieu lui-même? Lui seul est son bien véritable. Les uns le cherchent dans l’autorité, les autres dans les curiosités et dans les sciences, les autres dans les voluptés. D’autres qui en ont plus approché, ont considéré qu’il est nécessaire que ce bien universel que tous les hommes désirent ne soit dans aucune des choses particulières qui ne peuvent être possédées que par un seul et qui, étant partagées, affligent plus leur possesseur par le manque de la partie qu’ils n’ont pas qu’elles ne le contentent par la jouissance de celle qui lui appartient. Ils ont compris que le vrai bien devait être tel que tous pussent le posséder à la fois sans diminution et sans envie et que personne ne pût le perdre contre son gré3Sellier, Philippe. 2009. Pascal : Textes choisis et présentés par Philippe Sellier. Lonrai: Éditions Points, p.84-85 (Je mets en italique) .

Enfin, comment parler de ce sujet en passant à côté de l’incontournable C.S. Lewis?
“La plupart des gens, s’ils avaient appris à regarder dans leur propre coeur, sauraient qu’ils veulent, et veulent profondément, quelque chose qu’ils ne peuvent obtenir dans ce monde4Lewis, Clive Staples. 2002. The Complete C.S. Lewis Signature Classics : Mere Christianity. New York: HarperCollins, p.113.” Pour Lewis, c’est surtout dans l’excitation première associée à la satisfaction d’un désir (comme un premier voyage, ou une première relation amoureuse) que se trouve cet aspect mystérieux que nous recherchons par la suite. Selon lui, il y a trois approches concernant la gestion de ce désir profond :

  1. L’approche de l’insensé : blâmer la chose elle-même et continuer à chercher la satisfaction du désir en se mettant à la recherche d’une meilleure version. Une meilleure femme. Un meilleur voyage. Un meilleur travail.
  2. L’approche du désillusionné : considérer comme une blague cette quête de plus et forcer à la baisse son désir. Le désillusionné se voit comme mature par rapport à l’insensé qui paraît à ses yeux comme un enfant. Lewis pense qu’il s’agit là d’une “bien meilleure façon de faire que le premier. Cela fait un homme bien plus heureux et moins nuisible pour la société5Ibid..” Mais de toute évidence, ce n’est pas la meilleure approche à ses yeux…
  3. L’approche du christianisme : “Les chrétiens disent : ‘Les créatures ne naissent pas avec des désirs à moins que la satisfaction de ces désirs existe. Un bébé ressent la faim; la nourriture existe. Un caneton veut nager; l’eau existe. Les hommes ressentent le désir sexuel; le sexe existe. Si je trouve en moi un désir qu’aucune expérience dans ce monde ne peut satisfaire, l’explication la plus probable est que j’ai été fait pour un autre monde. Si aucun de mes plaisirs terrestres ne le satisfassent, cela ne prouve pas que l’univers soit une fraude. Probablement que ces plaisirs terrestres n’ont jamais été conçu pour satisfaire ce désir, mais seulement pour l’éveiller, pour suggérer la vraie chose6Ibid., p.114.”

Lewis prend le soin de spécifier qu’il ne parle pas d’expérience foncièrement problématique comme d’un mariage boiteux ou un voyage qui a mal tournée, mais simplement que même les meilleures versions ici-bas de ces expériences ne sont pas totalement satisfaisantes. Aussi, notez que l’approche #2 dont parle Lewis est similaire à la philosophie du bouddhisme, mais dans une forme moins radicale.

La Bible et la satisfaction existentielle

Pour satisfaire ce besoin transcendant, la Bible dépeint Dieu comme invitant l’humanité à regarder à lui. C’est ce qu’on voit en Ésaïe qui vécut 700 ans avant Jésus-Christ, un de ces prophètes hébreux qui parle au nom de Dieu :

O vous tous qui avez soif, venez vers les eaux, même celui qui n’a point d’argent! Venez, achetez et mangez. Venez, achetez du vin et du lait, sans argent, sans rien payer! Pourquoi pesez-vous de l’argent pour ce qui n’est pas du pain? Pourquoi peinez-vous pour ce qui ne rassasie pas? Écoutez-moi donc et mangez ce qui est bon et vous vous délecterez de mets succulents. Tendez l’oreille et venez à moi, écoutez, et votre âme vivra. Je conclurai avec vous une alliance éternelle, celle de la bienveillance fidèle envers David (Ésaïe 55:1-3).

C’est là la prétention biblique sans pareille : d’avoir un même Dieu qui parle d’une époque à l’autre en inspirant différents auteurs en vu de l’accomplissement de ses dires. Cette alliance éternelle supposé avoir le potentiel de satisfaire notre soif existentiel, c’est la nouvelle alliance inaugurée par Jésus. Lui seul peut combler ce besoin de transcendance à la base de tout désir insatiable :

Quiconque boit de cette eau [naturelle d’un puits] aura encore soif, mais celui qui boira de l’eau que je lui donnerai, n’aura jamais soif et l’eau que je lui donnerai deviendra en lui une source d’eau qui jaillira jusque dans la vie éternelle (Jean 4:13-14).

Jésus leur dit : Moi, je suis le pain de vie. Celui qui vient à moi n’aura jamais faim et celui qui croit en moi n’aura jamais soif. Mais je vous l’ai dit : Vous m’avez vu et vous ne croyez pas (Jean 6:35-36).

La personne qui a expérimenté le rassasiement que Jésus offre trouve sa joie ultime en Dieu tout en sachant jouir de la vie modérément. Elle ne confond pas ce qui peut lui apporter une satisfaction relative et temporaire avec ce qui lui apporte une satisfaction existentielle et éternelle : une relation personnelle avec Dieu par Jésus-Christ. Et cela devient réalité quand “l’amour de Dieu est répandu dans nos cœurs par le Saint-Esprit qui nous a été donné (Romains 5:5).” Le thème de la faim et la soif existentielle est un fil conducteur dans toute la Bible. Il est intéressant de voir que dans la Genèse, c’est à cause d’une “faim” mal orientée que l’homme et la femme furent coupés de la présence de Dieu. Et dans l’Apocalypse, dans la nouvelle Jérusalem, revient ce symbole de l’arbre de la vie qui produira des fruits pour la guérison des nations. L’invitation lancée à tous dans l’Apocalypse est encore valide : “Que celui qui a soif vienne ; que celui qui veut, prenne de l’eau de la vie gratuitement (Apocalypse 22:17)!”

Quelques objections

Mais peut-être certains se diront : “Les chrétiens aussi n’expérimentent-ils pas ce vide existentiel parfois?” Bien sûr que les chrétiens se sentent aussi vides parfois, peut-être même souvent! Mais la différence c’est qu’ils connaissent le chemin pour apaiser cette soif existentielle : en entrant en connexion avec Dieu par la prière, la lecture et la méditation de sa parole, la louange. Car le vide n’est pas rempli par la croyance en Dieu, mais par Dieu lui-même. Ne jamais lire la Bible pour lire la Bible, mais pour rencontrer Dieu au travers de la Bible : “Vous sondez les Écritures, parce que vous pensez avoir en elles la vie éternelle: ce sont elles qui rendent témoignage de moi (Jean 5:39).” Ne jamais aller à l’église pour aller à l’église ni prier pour prier, mais pour rencontrer Dieu par ces moyens.

Mais Dieu ne semble-t-il pas distant parfois même quand on s’approche de lui par ces moyens? Encore là, c’est un bon point. Plusieurs chrétiens comme Jean de la Croix, Martin Luther King Jr. et Mère Teresa ont parlé personnellement de ce sentiment de l’absence de Dieu. La Bible même parle à plusieurs reprises de ce sentiment profond de solitude existentielle vis-à-vis Dieu : “Jusques à quand, Éternel ! m’oublieras-tu sans cesse? Jusques à quand me cacheras-tu ta face (Psaumes 13:2)?”

Cependant, il faut comprendre qu’il n’y a pas de contradiction entre l’idée que Dieu est présent et l’idée que je ne le ressens pas : “De la même manière qu’un nuage qui passe devant le soleil nous empêche de voir sa lumière, le psalmiste sait qu’en dépit de ses sentiments, Dieu est encore là. Éventuellement, le nuage passera et le soleil sera de nouveau perceptible7McGrath, Alister. 2006. Doubting: Growing Through the Uncertainties of Faith: InterVarsity Press, p.80.” Le même Israélite qui exprimait son sentiment d’absence de Dieu termine son psaume réaffirme sa confiance en la présence de Dieu : “Mais moi, j’ai confiance en ta bonté, mon cœur est dans l’allégresse, à cause de ton salut. Je chanterai à l’Éternel, car il m’a fait du bien. (Psaumes 13:6)” Comme C.S. Lewis l’a si bien écrit, la foi, selon la Bible, ne consiste pas à croire au christianisme si notre raison trouve pauvres les arguments en sa faveur. Plutôt, “La foi (…) est l’art de tenir aux choses que notre raison a autrefois acceptées et cela en dépit de nos humeurs changeantes. Car les humeurs changeront n’importe quel point de vue adopté par la raison8Lewis, Clive Staples. 2002. The Complete C.S. Lewis Signature Classics. New York: HarperCollins, p.116 (c.f.115-119) .”

Est-ce que cette supposée satisfaction existentielle dont la Bible parle veut dire que nous n’aurons plus à lutter avec des dépendances? Non. Pas de façon instantanée, pour la plupart du temps du moins. Mais oui, dans le sens que plus nous apprenons à apaiser notre âme au bon endroit, moins nous compterons sur des éléments qui n’ont que des capacités relatives de nous combler et plus nous réaliserons que seul Dieu a la capacité ultime de nous combler. Il y a toute la question du processus de libération d’une dépendance dans une perspective chrétienne qui pourrait être touché, mais je ne le fais pas ici par manque d’espace.

Références   [ + ]

1. Éracle, Jean. 2005. Enseignements de Bouddha. Paris: Librio, p.8
2. Garceau, Benoît, and Thomas Aquin. 2001. L’expérience de Dieu avec Thomas d’Aquin : introduction et textes choisis par Benoît Garceau. Saint-Laurent: Fides, p.37 (Je mets en italique)
3. Sellier, Philippe. 2009. Pascal : Textes choisis et présentés par Philippe Sellier. Lonrai: Éditions Points, p.84-85 (Je mets en italique)
4. Lewis, Clive Staples. 2002. The Complete C.S. Lewis Signature Classics : Mere Christianity. New York: HarperCollins, p.113
5. Ibid.
6. Ibid., p.114
7. McGrath, Alister. 2006. Doubting: Growing Through the Uncertainties of Faith: InterVarsity Press, p.80
8. Lewis, Clive Staples. 2002. The Complete C.S. Lewis Signature Classics. New York: HarperCollins, p.116 (c.f.115-119)

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