Neurosciences et théologie (partie 3)

08/08/2019

La troisième des quatre branches du domaine des neurosciences est la neurochirurgie. Dans cet article, je décris brièvement en quoi consiste cette pratique, j’en dresse un petit survol historique et je parle d’un problème éthique qui peut en découler lorsque la recherche de neuro-amélioration n’a pas de garde-fous.

3. La neurochirurgie

La neurochirurgie est la discipline médicale qui offre un traitement opératoire ou non opératoire visant la guérison des désordres des systèmes nerveux1Association de neurochirurgie du Québec, “Qu’est-ce que la neurochirurgie”, [http://www.ancq.net/fr/la_neurochirurgie/qu_estce_que_la_neurochirurgie.asp] (consulté le 19 mars 2018).. Cette pratique médicale vise entre autres l’extirpation des tumeurs cérébrales, les interventions sur les malformations vasculaires comme les anévrismes et l’intervention sur certains nerfs dysfonctionnels causant, par exemple, d’intenses crises d’épilepsie2Vulgaris-medical, “Neurochirurgie : examen médical”, [https://www.vulgaris-medical.com/encyclopedie-medicale/neurochirurgie/examen-medical#] (consulté le 19 mars 2018)..

3.1. Arrière-plan historique et méthodes actuelles

Dans les années 1940 et 1950, la neurochirurgie était associée à la lobotomie, c’est-à-dire la destruction de certaines parties cérébrales ou de voix neuronales. “La lobotomie était vue comme un moyen de calmer et même de faire retourner à domicile une partie importante de la population internée. Les considérations de ‘rentabilité économique’ n’étaient pas étrangères à cet essor, sans grande attention aux critères de sélection et de consentement des patients3Comité consultatif national d’éthique pour les sciences de la vie et de la santé, La neuro chirurgie fonctionnelle d’affections psychiatriques sévères (avis n. 71), Paris, 2002, p. 2, en ligne, [http://www.ccne-ethique.fr/sites/default/files/publications/avis071.pdf] (consulté le 4 mars 2018)..”

Depuis, le domaine de la neurochirurgie a connu une évolution dans ses pratiques autant techniques qu’éthiques. Une nouvelle technique non destructive, basée sur la neurostimulation par stéréotaxie4La stéréotaxie est le “repérage particulièrement fin, des structures cérébrales profondes dans un espace à trois dimensions.” Vulgaris-medical, “Neurochirurgie : examen médical”, [https://www.vulgaris-medical.com/encyclopedie-medicale/neurochirurgie/examen-medical#] (consulté le 19 mars 2018). suscite de nouveaux espoirs : “ces techniques déjà utilisées dans d’autres indications comme la maladie de Parkinson sévère sont pratiquement dépourvues de complications et n’entrainent pas de destructions cérébrales définitives5Comité consultatif national d’éthique, La neuro chirurgie fonctionnelle…, p. 4..” Les deux indications neurochirurgicales les plus fréquentes concernent des implants pour diminuer les symptômes de la maladie de Parkinson ou éliminer les troubles obsessionnels compulsifs. Certains implants peuvent aussi être installés pour minimiser les débalancements provoquant des dépressions6Jean-Yves NAU, “L’exploration du cerveau soumise à la question éthique”, Revue Médicale Suisse, 4 (2008), p. 935.. La neurochirurgie permet encore de cibler et d’isoler les gènes qui sont derrières certaines pathologies neurologiques sérieuses comme l’autisme ou régler “des désordres affectifs comme de grandes psychoses schizophréniques résistantes au traitement7Comité consultatif national d’éthique, La neuro chirurgie fonctionnelle…, p. 7.” ainsi que les problèmes d’autoagressivité et d’hétéroagressivité.

Sur le plan éthique, le Comité consultatif national d’éthique soutient que les questions éthiques relatives à la neurochirurgie se classent principalement selon trois catégories : “la validité scientifique de la technique, le consentement du patient, le rapport éventuellement conflictuel entre l’intérêt du patient et celui de la société, notamment en cas de dangerosité ou de violence8Comité consultatif national d’éthique, La neuro chirurgie fonctionnelle…, p. 6..” Par exemple, concernant la validité scientifique de la technique, il est important de se poser des questions sur la raison d’être d’une intervention : le but est-il d’approfondir la recherche ou concerne-t-il l’aspect thérapeutique ? Pouvons-nous être certains du caractère réversible ou irréversible de telle ou telle intervention9Comité consultatif national d’éthique, La neuro chirurgie fonctionnelle…, p. 6. ?

3.2. L’amélioration par neurochirurgie ou neurostimulation

Comme pour la neuropharmacologie, la neurochirurgie ou la neurostimulation peut être mise au profit de l’amélioration ou l’augmentation des capacités. Par exemple, “le projet de manipuler l’humeur grâce à des implants électroniques qui interviendront sur les boucles de rétroaction des circuits synaptiques est parfaitement admis10Office parlementaire, Exploration du cerveau…, p. 61..” Autrement dit, une fois que l’on maîtrise les neurotransmetteurs pour empêcher qu’une personne n’expérimente un état de dépression prolongé, pourquoi ne pas les contrôler en tout temps pour demeurer au contrôle de nos humeurs ?

Les fantasmes que suscite ce domaine des neurosciences peuvent aller loin. Sous-tendu par une philosophie transhumanisme, l’amélioration par neurochirurgie laisse certains penser qu’un jour, il sera peut-être même possible de transposer la conscience dans un support matériel et d’échapper à notre finitude. Le philosophe Jean-Michel Besnier affirme que “des extrapolations que l’on confond souvent trop vite avec la science-fiction donnent à imaginer la possibilité d’implémenter le contenu de la conscience sur un autre support que le cerveau humain. C’est ce qu’on appelle le cloading, le téléchargement de la conscience sur des puces de silicium, par exemple11Office parlementaire, Exploration du cerveau…, p. 63..” De telles idées transhumanistes ont pour effet d’anesthésier le sens commun et d’effacer la démarcation entre le réel et l’imaginaire, de “confondre le territoire avec la carte12Office parlementaire, Exploration du cerveau…, p. 63..”

Sur le plan théologique, cette recherche incessante de l’atteinte d’une performance plus grande m’apparaît aller en sens inverse avec l’exemple du Christ. L’hymne aux Philippiens affirme que Jésus n’a pas arraché comme une proie d’être égale a Dieu, mais qu’il s’est dépouillé en prenant la forme d’un simple serviteur. En fait, la quête insatiable d’une version de soi améliorée est conforme à la l’archétype anti-Dieu dans le récit de Genèse. Le serpent ne propose-t-il pas une version de soi améliorée à Ève lorsqu’il dit, en Gn 3,5 : “Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront, et que vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal” ? Le texte poursuit avec cette vision d’amélioration de soi à laquelle le couple primordial adhéra : “La femme vit que l’arbre était bon à manger et agréable à la vue, et qu’il était précieux pour ouvrir l’intelligence, elle prit de son fruit et en mangea…” (Gn 3,6) Le discernement anthropologique des auteurs bibliques laisse paraître une réflexion murie et ancienne sur ce le désir humain d’agrandissement.

Une voie de réflexion théologique possible face au désir effréné d’augmentation de soi consiste à revisiter le thème du contentement. En 1 Tm 6,6-7 par exemple, l’apôtre Paul écrit : “C’est, en effet, une grande source de gain que la piété avec le contentement, car nous n’avons rien apporté dans le monde et il est évident que nous n’en pouvons rien emporter.” Le contentement de ce que l’on a permet l’augmentation et l’amélioration du sort de l’autre qui a moins sur le plan financier, social ou spirituel (Ph 4,10-19, 2 Co 9,6-15, 2 Th 3,8-9). Comme le dit Didier Sicard, “si l’on naît homme, on devient humain. Le problème, c’est que les neurosciences s’intéressent plus à l’homme qu’à l’humain13Office parlementaire, Exploration du cerveau…, p. 66..” C’est le rôle de la théologie, de pair avec d’autres disciplines, de rappeler l’aspect humain à l’homme. Nous retrouverons l’idée du déversement de soi dans l’autre dans l’analyse du thème biblique de la liberté dans la finale de cette série.

Références   [ + ]

1. Association de neurochirurgie du Québec, “Qu’est-ce que la neurochirurgie”, [http://www.ancq.net/fr/la_neurochirurgie/qu_estce_que_la_neurochirurgie.asp] (consulté le 19 mars 2018).
2. Vulgaris-medical, “Neurochirurgie : examen médical”, [https://www.vulgaris-medical.com/encyclopedie-medicale/neurochirurgie/examen-medical#] (consulté le 19 mars 2018).
3. Comité consultatif national d’éthique pour les sciences de la vie et de la santé, La neuro chirurgie fonctionnelle d’affections psychiatriques sévères (avis n. 71), Paris, 2002, p. 2, en ligne, [http://www.ccne-ethique.fr/sites/default/files/publications/avis071.pdf] (consulté le 4 mars 2018).
4. La stéréotaxie est le “repérage particulièrement fin, des structures cérébrales profondes dans un espace à trois dimensions.” Vulgaris-medical, “Neurochirurgie : examen médical”, [https://www.vulgaris-medical.com/encyclopedie-medicale/neurochirurgie/examen-medical#] (consulté le 19 mars 2018).
5. Comité consultatif national d’éthique, La neuro chirurgie fonctionnelle…, p. 4.
6. Jean-Yves NAU, “L’exploration du cerveau soumise à la question éthique”, Revue Médicale Suisse, 4 (2008), p. 935.
7. Comité consultatif national d’éthique, La neuro chirurgie fonctionnelle…, p. 7.
8, 9. Comité consultatif national d’éthique, La neuro chirurgie fonctionnelle…, p. 6.
10. Office parlementaire, Exploration du cerveau…, p. 61.
11, 12. Office parlementaire, Exploration du cerveau…, p. 63.
13. Office parlementaire, Exploration du cerveau…, p. 66.

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Théophile © 2015