Neurosciences et théologie (partie 2)

07/25/2019

Dans l’article précédent, j’ai considéré deux emplois controversés reliés à la neuroimagerie, et suggéré quelques pistes théologiques pour repenser ces débats. Je continue ici le dialogue entre bioéthique et théologie avec le deuxième volet des neurosciences mentionnés en introduction, la neuropharmacologie.

2. Une réflexion théologique sur les enjeux de la neuropharmacologie

2.1. Les visées thérapeutiques de la neuropharmacologie

“La neuropharmalogie peut simplement être définie comme l’étude des médicaments qui affectent les tissus nerveux1Jack R. Cooper, Floyd E. Bloom et Robert H. Roth, The biochemical basis of neuropharmacology, Oxford, Oxford University Press, 2003, p. 1.” et plus particulièrement le système nerveux ayant un effet entre autres sur les humeurs et les comportements. Une panoplie de médicaments ont été développés pour contrer les effets indésirables reliés aux troubles de santé mentale. On peut les regrouper en quatre grands groupes2La section qui suit est inspirée du Comité consultatif national d’éthique pour les sciences de la vie et de la santé, Recours aux techniques biomédicales en vue de « neuro-amélioration » chez la personne non malade : enjeux éthiques (avis n. 122), Paris, 2013, p. 5-6, [http://www.ccne-ethique.fr/sites/default/files/publications/ccne.avis_ndeg122.pdf] (consulté le 4 mars 2018). :

  • Les anxiolytiques : aussi appelé benzodiazépines, ce premier groupe de médicaments vise la régulation des états anxieux. Le plus connu parmi cette catégorie est le valium.
  • Les antidépresseurs : en augmentant le taux de sérotonine dans le cerveau, les antidépresseurs comme le Prozac affectent positivement l’humeur et enlèvent les inhibitions sociales. Ces médicaments permettent de lutter contre la dépression en favorisant un sentiment de bien-être général et en rendant plus performant.
  • Les inhibiteurs de la cholinestérase : à la base, ce médicament était utilisé pour lutter contre l’Alzheimer, mais il est de plus en plus consommé par des sujets non malades “dans un but de restauration, de lutter contre le déclin de la mémoire dû à l’âge3Comité consultatif national d’éthique, Recours aux techniques biomédicales…, p. 6..”
  • Les stimulants cognitifs : dans ce groupe se retrouvent notamment les médicaments pour les troubles déficitaires de l’attention avec hyperactivité (TDAH) comme le Ritalin et le Modafinil pour l’insomnie.

Alors qu’à l’origine ces médicaments avaient une finalité thérapeutique, ils sont de plus en plus utilisés dans une perspective d’amélioration. Cela suscite une première question éthique concernant l’application de la pharmacologie.

2.2. La neuroamélioration pharmacologique

Depuis toujours, l’être humain cherche à améliorer ses performances ou son bien-être : que ce soit prendre une formation professionnelle ou universitaire pour développer une expertise, consommer du café, des boissons énergisantes pour favoriser la concentration ou de la mélatonine pour réguler le sommeil, bien des chemins nous sont offerts pour améliorer nos performances physiques. Les quatre types de médicaments qui viennent d’être mentionnés (au point 2.1.) ont connu un glissement sur le plan de leur utilisation en passant d’une visée thérapeutique à une visée non thérapeutique. Au niveau des applications non thérapeutiques, on parlera de neuropharmacologie à des fins “d’augmentation cérébrale” ou “d’amélioration cérébrale”. Ces expressions sont traduites du mot anglais enhancement qui comporte à la fois un aspect qualitatif (amélioration) et quantitatif (augmentation)4Comité consultatif national d’éthique, Recours aux techniques biomédicales…, p. 2..

L’utilisation de substances psychotropes afin d’atteindre de nouveaux niveaux de performances contient un risque sur le plan de la dépendance. Comme le dit Didier Sicard, professeur en médecine, “à partir du moment ou le marché pharmaceutique étend son territoire à des drogues qui doivent être prises toute la vie, on peut imaginer qu’un jour, des facilitateurs de mémoire, confirmés par telle ou telle imagerie, et des médicaments permettant une plus grande sérénité finissent par combler bien plus le marché que les personnes5Office parlementaire, Exploration du cerveau…, p. 66..”

Enfin, une telle pratique suscite des questions concernant le réel mérite des consommateurs : “Si certains individus font appel à la pharmacologie pour augmenter leurs performances, peuvent-ils encore avoir le crédit pour leur accomplissement6Adrian Carter et Wayne Hall, Addiction Neuroethics…, p. 4. ?”

2.3. La prise de médicaments au détriment de la psychothérapie ?

En mars 2018, Radio-Canada publiait des données relatives à la prise d’antidépresseurs. L’étude réalisée par l’entreprise IQVIA révèle que le taux de consommation d’antidépresseurs consommés en moyenne par province en 20177Radio-Canada, Les Québécois consomment plus d’antidépresseurs que la moyenne canadienne, [http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1088783/quebecois-consommation-antidepresseurs-canadiens] (consulté le 14 mars 2018).. Les Canadiens en consomment en moyenne 62 par années, le Québec étant la grande province avec le plus haut taux de consommation. C’est surtout du côté des provinces atlantiques que le taux de consommation d’antidépresseurs est élevé. Une des raisons derrière ces chiffres peut être le taux de personnes âgées qui est plus élevé dans ces provinces de l’est. Les personnes âgées consomment jusqu’à deux fois plus d’antidépresseurs que les personnes plus jeunes. “L’Ordre des psychologues du Québec et l’Association des psychiatres du Québec craignent que cette situation ne s’explique notamment par une saturation du régime de santé québécois, conjugué à un accès facile à ces médicaments8Radio-Canada, Les Québécois consomment plus d’antidépresseurs que la moyenne canadienne….” Le système d’assurance médicament québécois, contrairement à l’Ontario, ne pose aucune condition pour le remboursement d’antidépresseurs, ce qui peut avoir comme effet de banaliser la prise d’antidépresseurs. Guillaume Barbès-Morin, secrétaire de l’Association des médecins psychiatres du Québec, affirme que “les gens trouvent parfois beaucoup plus simple de prendre une médication que de s’impliquer dans une démarche psychothérapeutique9Radio-Canada, Les Québécois consomment plus d’antidépresseurs que la moyenne canadienne….” D’autres spécialistes confirment qu’il y a, dans la prise de médicaments, un risque de maintenir le problème de fond : “Si on tombe dans ce piège-là, de penser qu’une pilule va changer une situation psychosociale, c’est faire de l’évitement. Faire de l’évitement avec une pilule, c’est proche du concept de la drogue10Radio-Canada, Les Québécois consomment plus d’antidépresseurs que la moyenne canadienne….”

Un des dilemmes éthiques qui nous touche de plus près concerne la gestion de certains problèmes de santé mentale comme la dépression, l’anxiété et la bipolarité. Devrions-nous prioriser la psychothérapie plutôt que la consommation de médicaments ? La première solution demande plus d’efforts et est plus difficile d’accès, mais vise la résolution du problème à la source, alors que le deuxième s’attaque seulement aux symptômes. Pourtant, notre système de santé actuel offre à chaque Canadien n’ayant pas d’assurances personnelles, une assurance collective qui couvre les médicaments, mais qui ne couvre pas le recours à des psychologues11Cette question est d’autant plus pertinente alors que le gouvernement de Justin Trudeau a annoncé la mise sur pied d’un comité chargé d’étudier la question d’un régime d’assurances médicaments national. Radio Canada, Assurance médicaments : le gouvernement Trudeau se penchera sur l’idée d’un régime pancanadien, en ligne, < http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1085933/assurance-medicaments-gouvernement-trudeau-regime-federal-pancanadien-ministre-sante-eric-hoskins-ontario > Consulté le 14 mars 2018.. “On ne manque pas de psychologues au Québec. Ce qui manque, c’est l’accès gratuit à leurs services, affirme Christine Grou, présidente de l’Ordre des psychologues du Québec12Radio-Canada, Les Québécois consomment plus d’antidépresseurs que la moyenne canadienne….”

Malgré certains bienfaits incontestables que suscitent les médicaments, il va de soi qu’il faut garder un minimum de suspicion lorsqu’on considère l’intérêt économique lié à cette industrie. Cet intérêt peut avoir comme effet la manipulation de l’information afin de vendre des produits. Par exemple, le Ginkgo Biloba est le supplément le plus populaire pour favoriser les capacités de la mémoire. Cette industrie qui vise l’augmentation de la mémoire fait de recette de 1 milliard de dollars par année. Pourtant, les études démontrent que l’effet du Ginkgo Biloba est peu efficace et qu’il est comparable à celui du placebo13Martha J. Farah, « Emerging Ethical Issues in Neuroscience », Nature Neuroscience, 5 (2002), p. 1124. !

2.4. Le consentement et le respect de l’autonomie

La question du consentement doit être soulevée devant cette possibilité de neuro-amélioration. Trois cas en particulier posent des interrogations sur le respect de l’autonomie. Premièrement, il est légitime de demander si les enfants ne sont pas les premières victimes de l’imposition d’un standard de société survalorisant la performance. En effet, l’indication de produit comme le Ritalin est-elle réalisée dans une perspective de troubles ou d’intolérance à la diversité14Comité consultatif national d’éthique, Recours aux techniques biomédicales…, p. 15-16. ?

Deuxièmement, les personnes avec des troubles d’hétéroagressivité peuvent aussi se voir brimées dans le respect de leur liberté. Ici, la société entre en conflit d’intérêts avec ces individus dangereux pour elle.

Troisièmement, l’avènement d’une classe sociale augmentée par psychostimulants pourrait avoir comme effet de déplacer les normes à la hausse et ainsi placer les non augmentés dans une situation contraignant indirectement leur volonté. Par exemple, l’étudiant qui prend du Méthylphénidate pour augmenter ces capacités d’attention et de concentration contribue à créer une culture ou le standard s’élève de plus en plus15Comité consultatif national d’éthique, Recours aux techniques biomédicales…, p. 13-14.. Les non augmentés ressentiraient tôt ou tard une pression de consommer les mêmes médicaments afin d’avoir les mêmes chances d’atteindre les standards. “L’enjeu éthique de l’autonomie est fortement engagé par le phénomène de neuro-amélioration. L’individu se croit libre de tout, mais en réalité, il est sous l’effet d’une injonction à la performance. La recherche éperdue d’une performance mue par le désir impérieux de progresser peut masquer la plus contraignante des aliénations16Comité consultatif national d’éthique, Recours aux techniques biomédicales…, p. 16..” Nous reviendrons sur le thème de la liberté dans une perspective théologique plus loin.

Références   [ + ]

1. Jack R. Cooper, Floyd E. Bloom et Robert H. Roth, The biochemical basis of neuropharmacology, Oxford, Oxford University Press, 2003, p. 1.
2. La section qui suit est inspirée du Comité consultatif national d’éthique pour les sciences de la vie et de la santé, Recours aux techniques biomédicales en vue de « neuro-amélioration » chez la personne non malade : enjeux éthiques (avis n. 122), Paris, 2013, p. 5-6, [http://www.ccne-ethique.fr/sites/default/files/publications/ccne.avis_ndeg122.pdf] (consulté le 4 mars 2018).
3. Comité consultatif national d’éthique, Recours aux techniques biomédicales…, p. 6.
4. Comité consultatif national d’éthique, Recours aux techniques biomédicales…, p. 2.
5. Office parlementaire, Exploration du cerveau…, p. 66.
6. Adrian Carter et Wayne Hall, Addiction Neuroethics…, p. 4.
7. Radio-Canada, Les Québécois consomment plus d’antidépresseurs que la moyenne canadienne, [http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1088783/quebecois-consommation-antidepresseurs-canadiens] (consulté le 14 mars 2018).
8, 9, 10, 12. Radio-Canada, Les Québécois consomment plus d’antidépresseurs que la moyenne canadienne…
11. Cette question est d’autant plus pertinente alors que le gouvernement de Justin Trudeau a annoncé la mise sur pied d’un comité chargé d’étudier la question d’un régime d’assurances médicaments national. Radio Canada, Assurance médicaments : le gouvernement Trudeau se penchera sur l’idée d’un régime pancanadien, en ligne, < http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1085933/assurance-medicaments-gouvernement-trudeau-regime-federal-pancanadien-ministre-sante-eric-hoskins-ontario > Consulté le 14 mars 2018.
13. Martha J. Farah, « Emerging Ethical Issues in Neuroscience », Nature Neuroscience, 5 (2002), p. 1124.
14. Comité consultatif national d’éthique, Recours aux techniques biomédicales…, p. 15-16.
15. Comité consultatif national d’éthique, Recours aux techniques biomédicales…, p. 13-14.
16. Comité consultatif national d’éthique, Recours aux techniques biomédicales…, p. 16.

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