Une théologie paulinienne de la communication (partie 1)

06/16/2019

“Regarde-moi quand je te parle.” Le seul slogan de communication qu’on m’a inculqué en ma jeunesse. Six mots un peu lourds qui laissaient présager un moment semi-solennel de correction ou de conversation sérieuse que je désirais éviter. Je viens de trouver une nouvelle devise, plus positive, même si cette dernière se trouve aussi dans un contexte de tensions relationnelles. En lisant le deuxième volet de la correspondance entre Paul et les Corinthiens, un verset a retenu mon attention :

Depuis longtemps, vous pensez que nous nous défendons auprès de vous.
Devant Dieu, en Christ, nous parlons
et toutes choses, aimés, [sont] pour votre construction1Je travaille à partir de Barbara Aland et al. (ed.), The Greek-English New Testament: Nestle-Aland, Novum Testamentum Graece, 28th Edition, Stuttgart, Deutsche Bibelgesellschaft, 2012. Aussi accessible en ligne. Toute traduction – biblique ou autre – dans cet article vient de moi. 2 Co 12,19 : Πάλαι δοκεῖτε ὅτι ὑμῖν ἀπολογούμεθα. Κατέναντι θεοῦ ἐν Χριστῷ λαλοῦμεν· τὰ δὲ πάντα, ἀγαπητοί, ὑπὲρ τῆς ὑμῶν οἰκοδομῆς..

Cette bribe mise en italique, trouvée en 2 Co 12,19, m’apparaît comme le fruit bien mûrie d’une méditation sur le thème de la communication. Cette formule semble être essentiellement une théologie de la communication enracinée dans la spiritualité et les valeurs chrétiennes. Trois éléments rendent cette phrase particulièrement intéressante et m’indiquent qu’il s’agit d’une clef communicationnelle pour Paul.

Depuis longtemps

Un, cette posture spatio-spirituelle (devant Dieu, en Christ) inspire la communication de Paul et lui sert de ligne éthique « depuis longtemps » dans sa relation aux Corinthiens21) « Depuis longtemps (Πάλαι), vous pensez que nous nous défendons (ἀπολογούμεθα). »
2) « Devant Dieu en Christ nous parlons et toutes choses, aimés, [sont] pour votre construction. »
Comment comprendre la relation entre les deux phrases sur le plan temporel ? S’agit-il d’un rapport de simultanéité ou de consécution ? Autrement dit, Paul dit-il : « Depuis longtemps, vous pensez que nous nous défendons alors que nous, depuis longtemps, nous parlons devant Dieu en Christ… » ? Ici, la posture spirituelle était déjà présente au début de la suspicion corinthienne. Ou dit-il : « Depuis longtemps, vous pensez que nous nous défendons. Quoi qu’il en soit dans le passé, maintenant, c’est devant Dieu en Christ que nous parlons et non pas pour nous défendre, mais pour votre édification. » Cette dernière interprétation, qui laisse planer le doute sur la continuité de l’éthique paulinienne, va à l’encontre des versets qui précèdent, où Paul s’efforce de démontrer que l’annonce de l’Évangile s’est toujours faite gratuitement dans leur relation. Il fait référence à une éthique consistante dans le temps. Bref, cette clé exprime l’éthique paulinienne qu’il a établie « depuis longtemps », probablement même depuis plus longtemps que la suspicion corinthienne.
. Là s’ancrait son approche pastorale dès le commencement de la suspicion corinthienne. C’est donc qu’il a pris le temps de penser, méditer, régler sa posture comme communicateur avant même que commencent les conflits dans lesquels ils se trouvent enlisés à ce moment. La pomme n’est pas tombée bien loin de l’arbre. La culture hébraïque possède une tradition sapientielle dont un des volets consiste en la recherche de la sagesse dans l’optique du langage. S’inspirant de ce courant, Paul a pris le temps de redéployer une réflexion théologique chrétienne sur la communication assez tôt dans son activité missionnaire.

Ce que vous pensez de moi

Deux, la controverse qui a occasionné cette formule manifeste son importance éthique pour Paul. Il encre cette phrase dans le contexte où s’envenime sa relation avec la communauté qu’il a fondée. Il y a alors une guerre de perceptions quant à sa qualité de dirigeant chrétien. Par exemple, au chapitre précédent, en référence à d’autres dirigeants adulés par les Corinthiens, il écrivait sarcastiquement : « Je considère ne rien manquer des “super apôtres” » (2 Co 11,5 ; cf. 2 Co 11,13, 12,11). En 2 Co 12,19, il laisse alors paraître la perception des Corinthiens à son égard dans la phrase qui précède la formule en question : « Depuis longtemps, vous pensez que nous nous défendons auprès de vous. Devant Dieu, en Christ, nous parlons et toutes choses, aimés, [sont] pour votre construction. » Paul renverse la perspective des Corinthiens. La finalité de sa défense personnelle ne concerne pas l’élévation de sa propre personne, mais la construction de l’église. La défense de sa personne est instrumentale à la construction de l’église. Son objectif ultime est le même que celui du Christ qui a dit : « Je construirai mon Église » (Mt 16,18)3Forme verbale en Mt – οἰκοδομέω, « construire » – et nominale en 2 Co – οἰκοδομή, « construction ». En plus du même mot relié à la construction, dans les deux textes l’église est aussi l’objet.. Même si à la base elle s’inscrit dans une relation ecclésiale entre un apôtre et la communauté qu’il a fondée, le contexte de gestion de conflits duquel sort cette formule la rend pertinente pour toutes les relations.

Le conflit d’intérêt

Trois, dans un contexte similaire plus tôt dans la lettre, en 2 Co 2,17, Paul faisait déjà appel à la première partie de la formule. Il se défend alors de tout conflit d’intérêt contrairement à d’autres communicateurs : « Car nous ne sommes pas comme plusieurs, des troqueurs de la parole de Dieu, mais comme [des messagers provenant] de la sincérité, comme [des messagers provenant] de Dieu : devant Dieu, en Christ, nous parlons42 Co 2,17 : οὐ γάρ ἐσμεν ὡς οἱ πολλοὶ καπηλεύοντες τὸν λόγον τοῦ θεοῦ, ἀλλʼ ὡς ἐξ εἰλικρινείας, ἀλλʼ ὡς ἐκ θεοῦ κατέναντι θεοῦ ἐν Χριστῷ λαλοῦμεν.. » La répétition de ces cinq mêmes mots κατέναντι θεοῦ ἐν Χριστῷ λαλοῦμεν dans la même épître confirme qu’il s’agit bien d’une devise paulinienne. “Parler devant Dieu en Christ” est une formule concise, facile à retenir et à transmettre et riche en évocations. Elle a probablement le but de décentrer le communicateur de lui-même pour l’amener à penser comme le Christ qui cherchait non sa volonté, mais celle de celui qui l’a envoyé (Jn 6,38). Cette posture spatio-spirituelle alimente une vision de soi comme porte-parole de Dieu et de Christ. Pour Paul, cela fait en sorte que ses possibles intérêts personnels cèdent leur place à son rôle d’ambassadeur.

Une théologie de la communication

Existe-t-il une théologie biblique de la communication5Pour une théologie du langage dans une perspective historique voir, par exemple, Edward Morgan, The Incarnation of the Word: The Theology of Language of Augustine of Hippo, New York NY, T&T Clark, 2010. Sur le plan philosophique et sociologique, Paul L. Holmer, “Language and Theology: Some Critical Notes” The Harvard Theological Review, 58 (1965), p. 241-61 qui répond à la problématique de la viabilité culturelle du langage théologique et de la nécessité de le repenser pour rejoindre davantage les idiomes contemporains (il parle notamment de la nécessité des nouvelles traductions à cause de l’aspect mouvant des langues et cultures). Pour une théologie du langage dans une perspective à la fois théologique, philosophique et historique avec l’angle notamment du péché et de la chute, voir Matthew Sperling, Visionary Philology: Geoffrey Hill and the Study of Words, Oxford, Oxford University Press, p. 133-188. Enfin, le petit livre sur les Quackers de Pink Dandelion, The Quakers: A Very Short Introduction, Oxford, Oxford University Press, 2008, p. 72-85, contient un chapitre intitulé Theology and language qui attaque la question du langage sous l’angle du “réalisme”, “semi-réalisme” et “non réalisme”, c’est-à-dire sous l’angle du continuum sur lequel d’un côté on considère le langage théologique comme vrai à toutes les époques pour tout le monde et, de l’autre côté, comme vrai pour soi, ou partiellement vrai ou vrai provisoirement. Toutes ces perspectives, quoique très intéressantes et complémentaires, divergent de ce que j’aspire à faire ici, c’est-à-dire commencer une théologique biblique du langage. ? Quels principes théologiques devraient guider non seulement les prédicateurs, mais aussi les chrétiens en cas de conflits ou les communications plus lourdes et difficiles ? D’un côté, certains pensent qu’il faut chercher le plus possible à être diplomate et à éviter d’offenser ou de blesser les autres. De l’autre côté, d’autres rappellent comment Jésus, les prophètes et les apôtres étaient durs lorsqu’il venait le temps de confronter certaines personnes6En lien avec ce continuum ici, je m’inspire d’un rare article qui traite la question avec l’angle qui m’intéresse : Andrew Wilson, “A Theology of Language” [https://thinktheology.co.uk/blog/article/a_theology_of_language] (consulté le 23 avril 2019) : “The discussion was over the way in which we use language, particularly language which is potentially (or even deliberately) offensive, sarcastic, satirical, barbed or colourful. At one end of the spectrum, you have those who would argue that loving your neighbour involves doing nothing that might possibly offend them. At the other, you have those who urge that being biblical involves speaking extremely bluntly, provocatively, and sometimes offensively, because that’s what Jesus, the prophets and the apostles did.”.

Quelles sont les ramifications exégétiques de cette phrase éthique bien frappée dans les lettres de Paul ? Que veut dire “devant Dieu” pour Paul ? Nous avons vu que Paul lui-même fait parfois usage de l’ironie. Comment cela s’insère-t-il dans sa posture spatio-spirituelle ?  Ayant l’intuition que la formule de 2 Co 12,19 constitue un principe directeur de l’éthique paulinienne — plus riche qu’il ne paraît à lecture rapide —, je me propose d’écrire quelques articles pour explorer la profondeur de cette clef chez le Tarsiote. J’espère ainsi commencer une théologie de la communication. Cela permettra d’offrir un modèle théologique “multi-niveaux” et pourrait avoir des débouchées intéressantes en théologie pratique, notamment concernant la prédication et les interventions pastorales plus délicates comme la gestion de conflits, mais aussi dans les relations interpersonnelles au quotidien.

Références   [ + ]

1. Je travaille à partir de Barbara Aland et al. (ed.), The Greek-English New Testament: Nestle-Aland, Novum Testamentum Graece, 28th Edition, Stuttgart, Deutsche Bibelgesellschaft, 2012. Aussi accessible en ligne. Toute traduction – biblique ou autre – dans cet article vient de moi. 2 Co 12,19 : Πάλαι δοκεῖτε ὅτι ὑμῖν ἀπολογούμεθα. Κατέναντι θεοῦ ἐν Χριστῷ λαλοῦμεν· τὰ δὲ πάντα, ἀγαπητοί, ὑπὲρ τῆς ὑμῶν οἰκοδομῆς.
2. 1) « Depuis longtemps (Πάλαι), vous pensez que nous nous défendons (ἀπολογούμεθα). »
2) « Devant Dieu en Christ nous parlons et toutes choses, aimés, [sont] pour votre construction. »
Comment comprendre la relation entre les deux phrases sur le plan temporel ? S’agit-il d’un rapport de simultanéité ou de consécution ? Autrement dit, Paul dit-il : « Depuis longtemps, vous pensez que nous nous défendons alors que nous, depuis longtemps, nous parlons devant Dieu en Christ… » ? Ici, la posture spirituelle était déjà présente au début de la suspicion corinthienne. Ou dit-il : « Depuis longtemps, vous pensez que nous nous défendons. Quoi qu’il en soit dans le passé, maintenant, c’est devant Dieu en Christ que nous parlons et non pas pour nous défendre, mais pour votre édification. » Cette dernière interprétation, qui laisse planer le doute sur la continuité de l’éthique paulinienne, va à l’encontre des versets qui précèdent, où Paul s’efforce de démontrer que l’annonce de l’Évangile s’est toujours faite gratuitement dans leur relation. Il fait référence à une éthique consistante dans le temps. Bref, cette clé exprime l’éthique paulinienne qu’il a établie « depuis longtemps », probablement même depuis plus longtemps que la suspicion corinthienne.
3. Forme verbale en Mt – οἰκοδομέω, « construire » – et nominale en 2 Co – οἰκοδομή, « construction ». En plus du même mot relié à la construction, dans les deux textes l’église est aussi l’objet.
4. 2 Co 2,17 : οὐ γάρ ἐσμεν ὡς οἱ πολλοὶ καπηλεύοντες τὸν λόγον τοῦ θεοῦ, ἀλλʼ ὡς ἐξ εἰλικρινείας, ἀλλʼ ὡς ἐκ θεοῦ κατέναντι θεοῦ ἐν Χριστῷ λαλοῦμεν.
5. Pour une théologie du langage dans une perspective historique voir, par exemple, Edward Morgan, The Incarnation of the Word: The Theology of Language of Augustine of Hippo, New York NY, T&T Clark, 2010. Sur le plan philosophique et sociologique, Paul L. Holmer, “Language and Theology: Some Critical Notes” The Harvard Theological Review, 58 (1965), p. 241-61 qui répond à la problématique de la viabilité culturelle du langage théologique et de la nécessité de le repenser pour rejoindre davantage les idiomes contemporains (il parle notamment de la nécessité des nouvelles traductions à cause de l’aspect mouvant des langues et cultures). Pour une théologie du langage dans une perspective à la fois théologique, philosophique et historique avec l’angle notamment du péché et de la chute, voir Matthew Sperling, Visionary Philology: Geoffrey Hill and the Study of Words, Oxford, Oxford University Press, p. 133-188. Enfin, le petit livre sur les Quackers de Pink Dandelion, The Quakers: A Very Short Introduction, Oxford, Oxford University Press, 2008, p. 72-85, contient un chapitre intitulé Theology and language qui attaque la question du langage sous l’angle du “réalisme”, “semi-réalisme” et “non réalisme”, c’est-à-dire sous l’angle du continuum sur lequel d’un côté on considère le langage théologique comme vrai à toutes les époques pour tout le monde et, de l’autre côté, comme vrai pour soi, ou partiellement vrai ou vrai provisoirement. Toutes ces perspectives, quoique très intéressantes et complémentaires, divergent de ce que j’aspire à faire ici, c’est-à-dire commencer une théologique biblique du langage.
6. En lien avec ce continuum ici, je m’inspire d’un rare article qui traite la question avec l’angle qui m’intéresse : Andrew Wilson, “A Theology of Language” [https://thinktheology.co.uk/blog/article/a_theology_of_language] (consulté le 23 avril 2019) : “The discussion was over the way in which we use language, particularly language which is potentially (or even deliberately) offensive, sarcastic, satirical, barbed or colourful. At one end of the spectrum, you have those who would argue that loving your neighbour involves doing nothing that might possibly offend them. At the other, you have those who urge that being biblical involves speaking extremely bluntly, provocatively, and sometimes offensively, because that’s what Jesus, the prophets and the apostles did.”

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