La fin de l’évangile de Marc (partie 2)

02/10/2019

Dans l’article précédent, j’ai exposé les pièces à conviction concernant les manuscrits existants qui nous permettent de reconstruire la fin de l’évangile de Marc. Il s’agissait de la première partie d’une série de deux sur la fin de Marc. Nous avons vu que les manuscrits les plus anciens n’avaient pas les v. 9-20. Comment expliquer cela ? Marc désirait-il vraiment terminer son évangile avec les v. 7-8 qui affirment que les femmes ne dirent rien de l’annonce de la résurrection, car elles avaient peur ?

7 Mais allez et dites à ses disciples et à Pierre qu’il vous devance en Gallilée ; là, vous le verrez comme il vous a dit. 8 Et sortant, elles s’enfuirent du tombeau, car elles étaient dans le tremblement et l’émerveillement. Et elles ne dirent rien à personne, car elles avaient peur1Mc 16,7-8 : 7 ἀλλ’ ὑπάγετε εἴπατε τοῖς μαθηταῖς αὐτοῦ καὶ τῷ Πέτρῳ ὅτι προάγει ὑμᾶς εἰς τὴν Γαλιλαίαν· ἐκεῖ αὐτὸν ὄψεσθε, καθὼς εἶπεν ὑμῖν. 8 Καὶ ἐξελθοῦσαι ἔφυγον ἀπὸ τοῦ μνημείου, εἶχεν γὰρ αὐτὰς τρόμος καὶ ἔκστασις· καὶ οὐδενὶ οὐδὲν εἶπαν· ἐφοβοῦντο γάρ. Je travaille à partir de Barbara Aland et al. (éd.), Novum Testamentum Graece, Nestle-Aland 28th Edition, Stuttgart, Deutsche Bibelgesellschaft, 2012. (Marc 16,7-8).

Dans cette suite, je décris les différentes hypothèses explicatives sur cette question et, en fin d’analyse, je me positionne.

2. Les hypothèse explicatives sur la fin de Marc

  2.1. Le v. 8 comme fin intentionnelle

Premièrement, certains sont d’avis que l’Évangile originel de Marc terminait intentionnellement au v. 8 du chapitre 16. En fait, c’est la position majoritaire actuellement, alors qu’au début du 20e siècle, la plupart des érudits estimaient que la fin de l’évangile était perdue2Stein, 2008, p. 79 ; Brown, 2000, p. 190.. Cette position a gagné en popularité avec la venue des nouvelles méthodes synchroniques en études bibliques notamment avec le reader-response criticism3Voir Stein, 2008, p. 79 ; Juel, 2005, p. 1. Cela mènera notamment N. T. Wright à souligner qu’une vision du monde davantage moderniste ou postmoderniste est l’un des présupposés des érudits qui peut influencer significativement leur conclusion sur cette question. (Wright, 2003, p. 616). De plus, Wallace, 2008, p. 3-5, maintient que trois autres présupposés jouent pour beaucoup dans l’évaluation des données : 1 – Notre perspective en critique des sources au niveau des évangiles, 2 – Notre théorie de la critique textuelle, 3 – Notre bibliologie (ex : doctrine de la préservation).. Daniel B. Wallace défend cette perspective. Pour appuyer sa thèse, il justifie d’abord le rejet des v. 9-20 sur la base des évidences externes présentées ci-haut, il explique ensuite pour quelles raisons Marc aurait bien voulu terminer avec le silence des femmes causé par la peur, puis il répond à certaines objections faites à sa thèse. Considérons d’abord l’intention de Marc, puis les objections.

En fonction des structures préétablies dans l’oeuvre, le lecteur est amené à anticiper une certaine fin et le fait de ne pas la trouver l’incite à l’imaginer lui-même et s’engager lui-même dans l’histoire. Par exemple, le cycle « prédictions de Jésus / accomplissements » prépare et invite le lecteur à avoir foi que Christ est effectivement ressuscité :

Ses nombreuses promesses ont une fonction importante dans le récit. Elles présagent; elles donnent au récit un sens de direction et un but; elles pointent vers ce qu’il y a au-delà du récit. Les promesses qui sont accomplies servent de base pour la confiance que les autres le seront aussi4Juel, 2005, p. 7.

En Marc, les choses se passent comme Jésus l’a dit d’avance : les disciples trouvent l’ânon pour l’entrée triomphante (Mc 11,6 : « Ils répondirent comme Jésus l’avait dit. »), pour la préparation de la Pâque, ils « trouvèrent les choses comme il le leur avait dit… » ) (14,16), Jésus annonce de sa mort (8,31, 9,31, 10,33), son rejet (12,10), la fuite des disciples (14,27), le reniement de Pierre (14,29-30), sa résurrection (14,28), son apparition après (14,28). Tout se passe “comme il l’a dit”. L’épisode de l’ânon et de la préparation de la Pâque où l’on précise que les choses se sont passées comme Jésus l’avait dit préparent clairement à la parole de l’ange en 16,7 : « …c’est là que vous le verrez comme il vous l’a dit. » Cette invitation à la foi se trouve dans les derniers mots de l’ange qui rappelle les paroles du Christ : « … c’est là que vous le verrez, comme il vous l’a dit. » (Marc 16,7)

Pareillement, les thèmes paradoxaux « foi / peur », « incapacité des disciples / capacité du maître », « silence / proclamation » sont présents tout au long de l’évangile et trouvent leur apogée dans les deux derniers versets. Brian K. Blount affirme que « la fin de Marc ne peut pas être compris adéquatement à moins que le lecteur accorde un poids littéraire équivalent à 16,7 et 16,8 de sorte qu’ils ‘servent de paradigme pour l’interaction entre la promesse divine et l’échec humain5Blount, 2005, p. 21.’ » Ce paradoxe serait l’objet de la fin abrupte, une fin servant de tremplin pour la réflexion du chrétien concernant son rôle de disciple  face à la mission qu’il est appelé à poursuivre à la suite de Christ. Cette perspective demande de postuler que l’audience visée de Marc est les croyants et que la fonction de l’évangile n’est pas à des fins de propagandes missionnaires, mais en vue de l’édification de la foi des chrétiens6Juel, 2005, p. 3.

Le défi de cette position est surtout d’expliquer pourquoi Marc aurait bien voulu terminer son évangile avec ἐφοβοῦντο γάρ (car elles avaient peur). Des critiques ont affirmé, d’une part, qu’aucune oeuvre littéraire grecque ne termine par γάρ et, d’autre part, que les oeuvres littéraires « ouvertes » est un style d’écriture moderne et non ancien7France, 2002, p. 683. En ce qui concerne la conjonction à la toute fin (“car”), Wallace pointe vers la découverte faite par P. W. van der Horst en 1972 d’un livre antique qui termine avec ce mot. De plus, il cite la fin d’un article écrit par Horst : « La preuve n’était réellement pas nécessaire puisque le simple sens commun pouvait argumenter que, si une phrase ou un paragraphe peut finir par γάρ, un livre peut aussi8Cité par Wallace, 2008, p. 36..” Concernant la fin « ouverte », J. Lee Magness a démontré que les fins suspendues comme Marc n’étaient pas inconnues aux anciens : la littérature gréco-romaine, l’Ancien Testament et d’autres livres dans le Nouveau Testament ont de telles conclusions abruptes. La fin du livre des Actes des Apôtres est donnée en exemple. La mention que le séjour de Paul dura 2 ans en Actes 28,30, incite le lecteur à se demander : “que s’est-il passé après9Magness, 2002, p. 84. ?” Ce genre de fin suspendue sont faites pour interpeller le lecteur :

Alors que nous lisons, nous rencontrer des ‘trous’ dans le récit et ces trous doivent être ‘remplis’. Tous les récits ont des trous, des endroits où quelque chose manque. Lire ne demande pas seulement de faire du sens de ce qui est dans le récit, mais aussi de ce qui n’est pas là10Fowler, 2008, p. 70..

  2.2. La fin de l’évangile perdue

Deuxièmement, plusieurs croient que la fin de l’Évangile a été perdue. J. Keith Elliott11Black, 2008, p. 80-102., N. T. Wright12Wright, 2003, p. 617-631., Bruce Metzger13Metzger, 1992, p. 226-229., Robert H. Stein14Stein, 2008, p. 79-98 sont de ce nombre. Pour appuyer leur thèse, ils démontrent 1) l’inauthenticité des v. 9-20, 2) l’improbabilité que Marc ait voulu terminer son évangile au v. 8, puis 3) la plausibilité d’une fin perdue.

Comme la question des évidences externes à déjà été abordée, je vais me concentrer sur les deux autres arguments. Premièrement, il va de soi qu’un évangile supposé raconter la bonne nouvelle de Jésus-Christ terminant par « elles ne dirent rien à personne, car elles avaient trop peur » est troublant, inattendu et semble incomplet. R. T. France exprime bien ce réflexe premier qu’a le lecteur de rejeter une telle conclusion  :

C’est une chose de mettre l’emphase et d’exploiter des éléments paradoxaux à l’intérieur du récit du ministère de Jésus et de sa passion, comme nous avons vu que Marc fait à répétition, mais c’est une tout autre chose que de conclure son évangile avec une note qui semble saper non seulement son propre message, mais aussi la tradition établit par l’église à laquelle il écrivait15France, 2002, p. 683..

Dans un deuxième temps, il y a des raisons de penser que les manuscrits employés à l’époque étaient vulnérables à leurs deux extrémités. La plupart des manuscrits de la mer morte démontrent que le commencement et la fin d’un manuscrit sous forme de rouleau étaient souvent endommagés16Wright, 2003, p. 619.. Comme Marc commence et termine abruptement son évangile, il est possible que les deux bouts aient été perdus et qu’un scribe ait écrit Marc 1,1 et peut-être 16,8. Les tenants de cette perspective affirment que cela rend plausible que la fin de l’évangile ait été perdue.

Enfin, selon eux, penser que Marc ait voulu terminer son évangile au v.8 pour amener ses lecteurs à combler eux-mêmes le manque en s’impliquant dans l’histoire est un anachronisme17France, 2002, p. 683; Robinson, 2008, p. 75. Ce genre de finale ne faisait aucun sens pour les gens de l’antiquité et le fait que tant de scribes aient tenté d’améliorer la fin démontre que les fins ouvertes pour interpeller l’imagination du lecteur sont quelque chose de moderne et non applicable au premier siècle18Elliott, 2008, p. 93. Après avoir passé en revue une panoplie de conclusions de penseurs qui soutiennent que Marc désirait intentionnellement terminer son évangile en 16m8, Stein affirme :

les lecteurs/auditeurs visés par ces suggestions sont pour la plupart très différents des lecteurs que Marc avait en tête. Ils semblent être davantage des existentialistes très éduqués du 20e et 21e siècle que des chrétiens du 1er siècle, dont la grande majorité ne pouvait pas lire ou écrire19Stein, 2008, p. 88 (c.f. p. 92)..

  2.3. Les v. 9-20 comme ajout marcien plus tardif

Troisièmement, quelques rares personnes pensent que les v. 9 à 20 viennent bel et bien de la plume de Marc. David Alan Black, par exemple, élabore un scénario où l’évangile de Marc aurait d’abord été la collection de sermons de l’apôtre Pierre remaniée rapidement pour être transformée en un évangile. Cet évangile aurait été premièrement incomplet vers la fin, puis retravaillé un peu plus tard20Allan Black, 2008, p. 119-120.. Par manque d’espace et puisque cette position semble assez spéculative et qu’elle ne représente pas une perspective considérablement défendue en milieu académique, je ne passerai pas plus de temps à considérer les raisons qui l’appuies.

  2.4. Les v. 9-20 comme marcien

Quatrièmement, de rares érudits soutiennent que Marc est l’auteur des v. 9 à 20 et que ce passage fait partie de l’original depuis le début. Mais Stein est d’avis que la vaste majorité des érudits marciens sont d’accord avec Vincent Taylor qui écrivait déjà en 1957 : « Il n’est pas nécessaire d’examiner en détail la conclusion presque universellement tenue que 16,9-20 n’est pas une partie venant de Marc. Les évidences externes et internes sont décisives21Cité par Stein, 2008, p. 83. Encore une fois, pour cette raison et par manque d’espace, je vais considérer seulement les deux premières positions mentionnées.

  2.5. Ma position personnelle

Selon moi, l’hypothèse explicative la plus convaincante doit admettre l’ajout tardif des v. 9-20 (ainsi que la version intermédiaire et longue étendue). Autrement dit, l’évangile original devait fort probablement terminer au v.8. Les manuscrits les plus anciens, notamment les codex Vaticanus et Sinaïticus, d’autres manuscrits anciens en d’autres langues ainsi que le témoignage d’Eusèbe et Jérôme, attestent fortement la version courte.

Il est différent d’admettre que l’évangile original finissait au v. 8 et dire que cela représentait la façon que Marc désirait terminer son évangile. Marc voulait-il réellement finir avec « elles ne dirent rien à personne, car elles avaient peur » ? A-t-il écrit une fin qui a été perdue? Avait-il  en tête une conclusion plus élaborée contenant des apparitions du Christ, conclusion qu’il n’a jamais pu mettre par écrit pour une raison particulière?

Je pense qu’il est improbable que la fin de l’évangile ait été perdue. Dire que le manuscrit original aurait été abîmé jusqu’à cet endroit précisément de sorte qu’il termine avec des thèmes chers à Marc serait un trop heureux hasard. Si la fin avait été perdue, il est plus raisonnable de penser que celle-ci aurait terminé avec quelque chose d’encore moins naturel comme une phrase coupée22Par exemple, le v. 8 coupé au début : « Elles sortirent du… » ou bien avec un verset ne correspondant à aucun thème cher à Marc23Par exemple, le v. 4 : « Et, levant les yeux, elles aperçurent que la pierre, qui était très grande, avait été roulée. ». À l’inverse, il est facile de comprendre comment des scribes, insatisfaits avec le v. 8 comme finale, ont décidé d’ajouter quelque chose pour compléter la bonne nouvelle de Jésus-Christ avec soit les femmes qui parlent ou Christ qui apparaît aux disciples. Pour ma part, je crois que Marc a intentionnellement terminé son évangile au v.8, car les deux derniers versets font échos à beaucoup de thèmes qui lui sont chers et produit un fort impact rhétorique sur les disciples qui lisent l’évangile. Il a été démontré que ce genre d’oeuvre littéraire ouverte et qui semble incomplète était un style ancien aussi et non seulement moderne. De plus, cette réflexion concernant le disciple « incapable » de suivre le Christ est même davantage plausible si, comme l’a écrit Papias d’Hiérapolis24Roberts, 2007, p. 43, Marc était l’interprète de Pierre, profondément marqué par son triple reniement du maître. Pour ne pas tomber dans le piège de penser que la fin de l’évangile parle finalement des disciples plus que du Christ, je suis d’accord avec Blount qui parle de l’importance de garder en tension les v. 7 et 8, concernant la promesse divine et les limites humaines.

Références   [ + ]

1. Mc 16,7-8 : 7 ἀλλ’ ὑπάγετε εἴπατε τοῖς μαθηταῖς αὐτοῦ καὶ τῷ Πέτρῳ ὅτι προάγει ὑμᾶς εἰς τὴν Γαλιλαίαν· ἐκεῖ αὐτὸν ὄψεσθε, καθὼς εἶπεν ὑμῖν. 8 Καὶ ἐξελθοῦσαι ἔφυγον ἀπὸ τοῦ μνημείου, εἶχεν γὰρ αὐτὰς τρόμος καὶ ἔκστασις· καὶ οὐδενὶ οὐδὲν εἶπαν· ἐφοβοῦντο γάρ. Je travaille à partir de Barbara Aland et al. (éd.), Novum Testamentum Graece, Nestle-Aland 28th Edition, Stuttgart, Deutsche Bibelgesellschaft, 2012.
2. Stein, 2008, p. 79 ; Brown, 2000, p. 190.
3. Voir Stein, 2008, p. 79 ; Juel, 2005, p. 1. Cela mènera notamment N. T. Wright à souligner qu’une vision du monde davantage moderniste ou postmoderniste est l’un des présupposés des érudits qui peut influencer significativement leur conclusion sur cette question. (Wright, 2003, p. 616). De plus, Wallace, 2008, p. 3-5, maintient que trois autres présupposés jouent pour beaucoup dans l’évaluation des données : 1 – Notre perspective en critique des sources au niveau des évangiles, 2 – Notre théorie de la critique textuelle, 3 – Notre bibliologie (ex : doctrine de la préservation).
4. Juel, 2005, p. 7
5. Blount, 2005, p. 21
6. Juel, 2005, p. 3
7. France, 2002, p. 683
8. Cité par Wallace, 2008, p. 36.
9. Magness, 2002, p. 84.
10. Fowler, 2008, p. 70.
11. Black, 2008, p. 80-102.
12. Wright, 2003, p. 617-631.
13. Metzger, 1992, p. 226-229.
14. Stein, 2008, p. 79-98
15. France, 2002, p. 683.
16. Wright, 2003, p. 619.
17. France, 2002, p. 683; Robinson, 2008, p. 75
18. Elliott, 2008, p. 93
19. Stein, 2008, p. 88 (c.f. p. 92).
20. Allan Black, 2008, p. 119-120.
21. Cité par Stein, 2008, p. 83
22. Par exemple, le v. 8 coupé au début : « Elles sortirent du… »
23. Par exemple, le v. 4 : « Et, levant les yeux, elles aperçurent que la pierre, qui était très grande, avait été roulée. »
24. Roberts, 2007, p. 43

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