La fin de l’évangile de Marc (partie 1)

01/19/2019

Peu de chrétiens, pour qui la Bible est centrale dans leur foi, savent à quel point ils sont tributaires d’un grand nombre de spécialistes en théologie. Je parle non seulement des traducteurs, mais aussi des experts en critique textuelle. Faces à plusieurs manuscrits ayant des variantes plus ou moins considérables, ces derniers sont impliqués dans une panoplie de décisions qui visent à reconstituer le texte biblique qui s’approche le plus de l’original. La plupart du temps, ces variantes sont mineures c’est-à-dire qu’elles sont courtes (une lettre, un mot ou une expression) et théologiquement impertinentes. Cependant, il arrive que certaines variantes soient considérables et que le choix des érudits ait des implications théologiques voire même historiques importantes. C’est le cas de la fin de l’évangile de Marc où les v. 9-20 sont considérés comme non authentiques par la majorité des experts.

Dans cet article, j’aimerais approfondir cette question en lien avec ce qui est probablement le cas le plus important en critique textuelle : Quelles sont les différentes positions concernant la longueur la plus probable de la fin de l’Évangile de Marc ?

Pour répondre à cette question, il faudra analyser les évidences externes et internes. Comme les évidences externes sont généralement partagées par tous, je commencerai par les exposer. Ensuite, je considérerai les arguments des diverses positions qui se sont formées sur cette question, surtout ceux des positions les plus largement répandues. Enfin, je me positionnerai sur la question.

1. Les évidences externes

Lorsque je parle d’évidences externes, je fais référence aux manuscrits existants encore aujourd’hui ainsi qu’aux Pères de l’Église qui ont soit cité ou pas les passages bibliques en question ou commentés sur les manuscrits alors accessibles. Les évidences internes, en revanche, concernent les données littéraires du texte lui-même. Quatre versions du ch. 16 de Marc figurent dans les manuscrits existants1Bruce M. Metzger, The text of the New Testament: Its Transmission, Corruption, and Restoration, New York NY, Oxford University Press, 1992, p. 226. Parfois, les titres employés, pour faire référence aux versions, sont différents. Par exemple, certains parlent de la “version courte” pour faire référence à ce que d’autres appellent “la version intermédiaire” (voir N. T. Wright, The Resurrection of the Son of God: Christian Origins and the Question of God, Vol. 3, Minneapolis, Fortress, 2003, p. 618.). Wallace précise ce point aussi (Daniel Wallace, “Mark 16:8 as the Conclusion to the Second Gospel”, dans Perspectives on the Ending of Mark : 4 Views, David Alan Black (ed.), Nashville, Broadman & Holman, 2008, p. 17.). J’ai choisi la classification de Bruce Metzger, spécialiste de critique textuelle. Pour un apparat critique démontrant tous les manuscrits existants supportant les différentes variantes, voir Barbara Aland et al. (ed.), Nestle-Aland, Novum Testamentum Graece, 28th Edition, Stuttgart, Deutsche Bibelgesellschaft, 2012, p. 175-176..

   1.1. La version courte (16,8 comme fin)

Il y a premièrement la version courte où l’évangile se termine avec Marc 16,8 :

Elles sortirent du tombeau et s’enfuirent tremblantes et hors d’elles-mêmes, mais elles ne dirent rien à personne à cause de leur effroi.

Les manuscrits supportant cette version ne sont pas nombreux, mais sont très anciens : il y a notamment le Codex Sinaiticus et le Codex Vaticanus, tous deux datant du 4e siècle ce qui fait d’eux les deux plus anciens manuscrits grecs de Marc 162Daniel Wallace, “Mark 16:8 as the Conclusion…”, p. 14 ; N. T. Wright, The Resurrection…, p. 617.. Comme ces deux manuscrits font parties de la même famille de manuscrits (texte alexandrin) et possèdent plusieurs milliers de différences entre eux (cela seulement pour les évangiles), il est nécessaire de postuler un ancêtre commun remontant probablement au 2e siècle3Daniel Wallace, “Mark 16:8 as the Conclusion…”, p. 15-16.. Aussi, Eusèbe (265-339) affirma, dans un échange qu’il eut avec Marinus, qu’à son époque, presque tous les manuscrits et notamment les meilleurs manuscrits de Marc terminaient au v.8 :

Les exemplaires exacts marquent la fin de l’histoire de Marc aux discours du jeune homme qui a apparu aux femmes…, auxquels ils ajoutent ‘et l’ayant entendu, elles s’enfuirent et ne dirent rien à personne, car elles avaient peur.’ À ce point, la fin de l’évangile selon saint Marc est marquée dans presque tous les exemplaires. Ce qui suit, mais qui se trouve rarement dans quelques exemplaires, mais pas dans tous, serait de trop, et surtout s’il y avait quelque contradiction avec le témoignage des autres évangélistes4Hug, 1978, p.11. Ce à quoi Hug ajoute : « Le témoignage de l’évêque de Césarée revêt sans doute une grande importance, provenant d’un homme qui avait accès à la bibliothèque de Pamphile. » (Ibid.) (c.f. Daniel Wallace, “Mark 16:8 as the Conclusion…”, p. 21)..

Pareillement, au début des années 400, Jérôme écrivit que les v.9-20 ne se trouvaient « dans pratiquement aucune copie de l’évangile; presque tous les codex grecs étant sans ce passage5Cité par Daniel Wallace, “Mark 16:8 as the Conclusion…”, p. 22 ; La version Latine de Jérôme contient tout de même les v.9-20, mais il est probable que des raisons sociologiques et politiques soient derrières ce choix (Ibid., p.23).… » En revanche, Victor d’Antioche au 5e ou 6e siècle affirma que plusieurs manuscrits terminaient au v.8 et plusieurs autres contenaient les v.9-206Daniel Wallace, “Mark 16:8 as the Conclusion…”, p. 23-24.. On voit par là comment la variante majoritaire (fin au v.8) devint progressivement minoritaire avec le temps7Daniel Wallace, “Mark 16:8 as the Conclusion…”, p. 24.. Sur la base de ces évidences externes, Wright résume la position majoritaire ainsi : « Tout cela a mené la grande majorité des commentateurs contemporains, de toutes teintes d’opinion, à maintenir que, bien que les versions longues et intermédiaires sont très intéressantes, elles ne sont presque certainement pas de Marc8N. T. Wright, The Resurrection…, p. 618..”

   1.2. La version intermédiaire (petit ajout après 16,8)

En deuxième lieu, la version intermédiaire est une fin alternative différente des v.9-20. Dans les manuscrits qui la contiennent, on peut y lire : « Mais elles rapportèrent brièvement à Pierre et à ceux qui étaient avec lui tout ce qu’on leur avait dit. Après cela, Jésus lui-même envoya à travers eux, de l’est à l’ouest, la proclamation sacrée et impérissable du salut éternel9Daniel Wallace, “Mark 16:8 as the Conclusion…”, p. 24 ; Bruce M. Metzger, The text of the New Testament, p. 226.. » Parfois, ce passage constitue le seul extrait après 16,8 alors que dans d’autres cas, en plus de la version intermédiaire se trouve la version longue après10Daniel Wallace, “Mark 16:8 as the Conclusion…”, p. 25.. Cette version est présente dans plusieurs manuscrits onciaux grecs du 7e, 8e et 9 siècle en plus de quelques manuscrits écrits en lettres minuscules et des versions anciennes traduites en d’autres langues que le grec (syriaque, copte)11Bruce M. Metzger, The text of the New Testament, p. 226.. La version intermédiaire n’est pas reconnue comme venant de Marc à cause « des attestations textuelles rares et tardives, le fait que 9 mots sur 34 dans cette fin ne se trouvent nulle part ailleurs chez Marc, son style différent de Marc, et, surtout, la présence de l’expression ‘la proclamation sacrée et impérissable du salut éternel’ qui reflète une date ultérieure12Robert H. Stein, « The Ending of Mark », Bulletin for Biblical Research, 18 (2008), p. 81.. »

   1.3. La version longue (v.9-20)

Troisièmement, il y a la version longue qui contient les v.9-20 (qui figurent encore dans la plupart des bibles quoique souvent entre crochets). « La version longue n’est pas trouvée dans les plus anciens manuscrits, mais elle l’est dans la majorité des manuscrits13Daniel Wallace, “Mark 16:8 as the Conclusion, p. 10.. » Bien que 95% des manuscrits existants de Marc 16 contiennent les v.9-20, dans plusieurs de ces manuscrits anciens, ce « passage est marqué avec un astérisque ou un obèle, signes conventionnels utilisés par les scribes pour indiquer une fausse addition à un document littéraire14Bruce M. Metzger, The text of the New Testament, p. 226 ; Daniel Wallace, “Mark 16:8 as the Conclusion…”, p. 26.. » Du côté des Pères de l’Église, Irénée de Lyon en 180 affirmait que Marc 16,19 venait de l’évangéliste15J. Keith Elliott, “The Last Twelve Verses of Mark : Original or Not?” dans David Alan Black (éd), Perspectives on the Ending of Mark : 4 Views, Nashville, Broadman & Holman, 2008, p. 87.. On retrouve des attestations également dans « L’épître des apôtres (moitié du 2e siècle), le Diatessaron de Tatien et possiblement Justin Martyr16Robert H. Stein, « The Ending of Mark », p. 82.. » La citation d’Irénée démontre que la version longue était connue au 2e siècle17J. Keith Elliott, “The Last Twelve Verses of Mark…”, p. 87.. Selon Stein, « l’évaluation de la version longue par les érudits contemporains est pratiquement unanime dans leur rejet de leur origine marcienne. Et cela pour plusieurs raisons : 1 – Les évidences externes (…), 2 – La transcription [l’ajout plus probable que l’omission de la part des scribes] (…), 3 – Le manque d’attestation chez les Pères de l’Église (…), 4 – Le vocabulaire (…), 5 – Le style (…), 6 – La théologie (…)18Robert H. Stein, « The Ending of Mark », p. 82-83 ; les crochets sont de moi et représente un résumé de l’explication de ce point.. »

   1.4. La version longue étendue (Logion Freer)

Cette version contient les v.9-20 avec cet ajout entre les v.14 et 15 :

« Et ceux-ci se défendaient en disant : ‘Ce siècle d’iniquité et d’incrédulité est sous la domination du Satan, qui ne permet pas que ce qui est sous le joug des esprits impurs comprenne la vérité et la puissance de Dieu : révèle donc maintenant ta justice. C’est ce qu’ils disaient au Christ, et le Christ leur répondit : le terme des années du pouvoir de Satan est accompli, mais d’autres choses terribles sont proches. Et j’ai été livré à la mort pour ceux qui ont péché, afin qu’ils se convertissent à la vérité et qu’ils ne pèchent plus afin qu’ils héritent de la gloire de la justice spirituelle et incorruptible qui est dans le ciel19Jean Valette, L’évangile de puissance, message de vie. Commentaires, Vol. 2, Paris, Olivetan, 1986, p. 297 ; Bruce M. Metzger, The text of the New Testament, p. 57.. »

Ce passage de cette version est appelé le Logion Freer puisque le seul manuscrit qui contient cette version a été découvert par John Freer20Jean Valette, L’évangile de puissance…, p. 296 ; Daniel Wallace, “Mark 16:8 as the Conclusion…”, p. 23.. Avant lui, seulement Jérôme démontra une connaissance de ce passage21Daniel Wallace, “Mark 16:8 as the Conclusion…”, p. 23.. Ce passage est évidemment rejeté dû à son attestation tardive et très rare ainsi que son style apocryphe22Bruce M. Metzger, The text of the New Testament, p. 227.. Sur la base de toutes ces données textuelles, passons maintenant aux différentes façons d’entrevoir la fin de l’évangile de Marc…

Références   [ + ]

1. Bruce M. Metzger, The text of the New Testament: Its Transmission, Corruption, and Restoration, New York NY, Oxford University Press, 1992, p. 226. Parfois, les titres employés, pour faire référence aux versions, sont différents. Par exemple, certains parlent de la “version courte” pour faire référence à ce que d’autres appellent “la version intermédiaire” (voir N. T. Wright, The Resurrection of the Son of God: Christian Origins and the Question of God, Vol. 3, Minneapolis, Fortress, 2003, p. 618.). Wallace précise ce point aussi (Daniel Wallace, “Mark 16:8 as the Conclusion to the Second Gospel”, dans Perspectives on the Ending of Mark : 4 Views, David Alan Black (ed.), Nashville, Broadman & Holman, 2008, p. 17.). J’ai choisi la classification de Bruce Metzger, spécialiste de critique textuelle. Pour un apparat critique démontrant tous les manuscrits existants supportant les différentes variantes, voir Barbara Aland et al. (ed.), Nestle-Aland, Novum Testamentum Graece, 28th Edition, Stuttgart, Deutsche Bibelgesellschaft, 2012, p. 175-176.
2. Daniel Wallace, “Mark 16:8 as the Conclusion…”, p. 14 ; N. T. Wright, The Resurrection…, p. 617.
3. Daniel Wallace, “Mark 16:8 as the Conclusion…”, p. 15-16.
4. Hug, 1978, p.11. Ce à quoi Hug ajoute : « Le témoignage de l’évêque de Césarée revêt sans doute une grande importance, provenant d’un homme qui avait accès à la bibliothèque de Pamphile. » (Ibid.) (c.f. Daniel Wallace, “Mark 16:8 as the Conclusion…”, p. 21).
5. Cité par Daniel Wallace, “Mark 16:8 as the Conclusion…”, p. 22 ; La version Latine de Jérôme contient tout de même les v.9-20, mais il est probable que des raisons sociologiques et politiques soient derrières ce choix (Ibid., p.23).
6. Daniel Wallace, “Mark 16:8 as the Conclusion…”, p. 23-24.
7. Daniel Wallace, “Mark 16:8 as the Conclusion…”, p. 24.
8. N. T. Wright, The Resurrection…, p. 618.
9. Daniel Wallace, “Mark 16:8 as the Conclusion…”, p. 24 ; Bruce M. Metzger, The text of the New Testament, p. 226.
10. Daniel Wallace, “Mark 16:8 as the Conclusion…”, p. 25.
11. Bruce M. Metzger, The text of the New Testament, p. 226.
12. Robert H. Stein, « The Ending of Mark », Bulletin for Biblical Research, 18 (2008), p. 81.
13. Daniel Wallace, “Mark 16:8 as the Conclusion, p. 10.
14. Bruce M. Metzger, The text of the New Testament, p. 226 ; Daniel Wallace, “Mark 16:8 as the Conclusion…”, p. 26.
15. J. Keith Elliott, “The Last Twelve Verses of Mark : Original or Not?” dans David Alan Black (éd), Perspectives on the Ending of Mark : 4 Views, Nashville, Broadman & Holman, 2008, p. 87.
16. Robert H. Stein, « The Ending of Mark », p. 82.
17. J. Keith Elliott, “The Last Twelve Verses of Mark…”, p. 87.
18. Robert H. Stein, « The Ending of Mark », p. 82-83 ; les crochets sont de moi et représente un résumé de l’explication de ce point.
19. Jean Valette, L’évangile de puissance, message de vie. Commentaires, Vol. 2, Paris, Olivetan, 1986, p. 297 ; Bruce M. Metzger, The text of the New Testament, p. 57.
20. Jean Valette, L’évangile de puissance…, p. 296 ; Daniel Wallace, “Mark 16:8 as the Conclusion…”, p. 23.
21. Daniel Wallace, “Mark 16:8 as the Conclusion…”, p. 23.
22. Bruce M. Metzger, The text of the New Testament, p. 227.

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