Le système familial intérieur (Internal Family System)

09/11/2018

En 1991, le psychothérapeute Richard Schwartz publie un livre qui marquera le domaine de la psychologie. En moins de 150 pages﹣une lecture fascinante !﹣, il décrit un modèle conceptuel psychologique nommé Internal Family System1Richard C. Schwartz, Introduction to the Internal Family Systems Model, Oak Park, Trailheads, 2001. Pour un résumé critique d’un autre thérapeute, voir Jean-François Le Goff, “Recensions. Système familial intérieur : blessure et guérison. Un nouveau modèle de psychothérapie”, Thérapie familiale, 31 (2010), p. 79-82., traduit en français par “système familial intérieur“. Ses travaux donnèrent également naissance à une thérapie du même nom (IFS) qui « figure désormais sur la liste des pratiques dont l’efficacité est prouvée scientifiquement (Evidence-based Practice)2Self Thérapie Formation, « Le modèle Internal Family Systems » [http://www.selftherapie.com/le-modele-internal-family-systems/] (consulté le 31 octobre 2018). ».

Une partie de moi voudrait…

Schwartz décrit le psychisme humain comme étant multiple, composé de différentes parties (parts) et d’une conscience (Self) appelée à les gérer. Les parties sont présentées comme des sous-personnalités (subpersonalities) à part entière ayant chacune une fonction particulière, mais étant aussi dotée de sentiment, parole et logique en fonction d’un historique : “Ce que nous appelons “penser” est souvent le dialogue intérieur entre différentes parties de nous. (…) vos émotions et pensées sont plus qu’elles ne paraissent… ces émotions et pensées émanent de sous-personnalités que j’appelle des ‘parties de vous'3Richard C. Schwartz, Introduction to the Internal Family Systems Model, p. 5, 9..”

Certaines de ces parties, à l’image d’une vraie famille intérieure, sont plus matures et proéminentes que d’autres4On peut imaginer des parties qui seraient comme deux parents, deux adolescents, un enfant, un bébé. Dans la vie familiale, le poids de la parole de chacun serait différent. L’image est utile pour voir l’influence de chaque partie, mais en réalité, le système intérieur ne se limite pas à un nombre déterminé de parties comme dans l’illustration.. Et comme les familles à l’externe, les membres de la famille intérieure peuvent entretenir des relations tantôt harmonieuses tantôt conflictuelles. Ainsi, “le monde interne recèle en son sein plusieurs entités, dénommées parties, bien distinctes, alliées ou conflictuelles selon les circonstances et caractérisées par l’âge, le talent propre et le tempérament5Jean-François Le Goff, “Recensions. Système familial intérieur : blessure et guérison. Un nouveau modèle de psychothérapie”, Thérapie familiale, 31 (2010), p. 81..” Le film Inside Out (2015) illustre bien la théorie, notamment l’idée de sous-personnalités ayant des niveaux de maturité différents (illustrés par les différentes grandeurs physiques des émotions) ainsi que les potentiels conflits entre les parties (dans le film, Joie vs Tristesse)6Sur le lien entre les deux, voir entre autres Sarah Cody qui interroge Richard C. Schwartz sur le film, « Disney Pixar’s ‘Inside Out’ Sheds Light on True Form of Therapy » [https://www.ctnow.com/family/ctnow-inside-out-mirrors-true-form-of-therapy-20150626-column.html] (consulté le 31 octobre 2018). Note sur le copyright de l’image : l’image principale pour mon article est tirée du site de Forbes..

Selon Schwartz, il existe trois sortes de parties :

  • Les gérants (managers) : certaines parties visent la prise en charge du psychisme. Cette prise en charge se fait souvent au détriment d’autres parties. Par exemple, une partie rationnelle disant de rester calme en situation de stress peut chercher à constamment taire une partie émotionnelle qui veut s’exprimer en nous. La partie émotionnelle serait alors l’exilée. L’inverse peut être vrai pour une autre personne : la partie émotionnelle comme gérant, et la partie rationnelle comme exilée.
  • Les pompiers : ce type de parties vient éteindre les feux dans le système intérieur lorsqu’un problème survient, soit à cause de l’insuffisance des parties gérantes, soit à cause de la frustration des parties exilées qui tentent d’être entendues. Les pompiers sont les parties de nous qui désirent nous faire du bien pour évacuer le stress intérieur : “va prendre une marche ou t’entrainer”, “prend un bon verre de vin pour relaxer”, etc.
  • Les exilés : il s’agit des parties de nous que nous négligeons, que nous mettons de côté, car elles semblent contredire les parties gérantes qui font survivre le système. Ce sont ces petites voix qui disent que nous devrions faire x, que nous admettons au plus profond de nous être vrai, mais que nous mettons toujours de côté jusqu’à ce que cela soit absolument nécessaire de l’écouter.

Le Self, de son côté, “est considéré comme « la véritable nature de l’individu, qui dispose de qualités de leadership telles que la compassion, le sens de la perspective, la curiosité, la confiance en soi ». À la différence des parties, le Self est considéré comme « la seule instance dotée des qualités requises pour guider de façon optimale la famille intérieure ». Ainsi, il aurait la capacité d’observer le combat entre les parties, de les rassurer, de les diriger sans pour autant prétendre les unifier en son sein7Jean-François Le Goff, “Recensions. Système familial intérieur : blessure et guérison. Un nouveau modèle de psychothérapie”, Thérapie familiale, 31 (2010), p. 80. Le Gofff cite Schwartz..”

Le but de la thérapie

“Thérapie” ici, peut autant vouloir dire “lire davantage sur le sujet et faire des introspections soi-même” que d’aller consulter un psychothérapeute ayant cette spécialisation8Il n’y a rien d’honteux à consulter un psychologue. Au contraire, c’est un signe de force, de résilience, d’ouverture d’esprit qui sera certainement enrichissant. Il faut parfois passer par-dessus notre orgueil pour être enrichie par les autres.. En fait, le but de la thérapie est de nous aider à être indépendants dans l’analyse et la résolution de problème de notre monde intérieur : il s’agit, en fin de compte, d’une Self-thérapie, une thérapie qui nous aide à nous aider nous-mêmes. Que ce soit une avenue ou l’autre (seul ou avec un psychologue), peu de choses sont plus enrichissantes que d’apprendre à se connaître en profondeur et gagner en liberté sur des comportements instinctifs que nous avons. IFS offre cela. Tant et aussi longtemps que nous ignorons pourquoi nous sommes qui nous sommes (les parties de nous et leur historique), notre Self en sera esclave n’étant pas conscient de la diversité des ressources à sa disposition.

Le but de la thérapie IFS est d’amener toutes les parties du système familial intérieur d’une personne à être dans une position de confiance à l’égard du Self. Dit autrement, l’objectif est que le Self soit aux commandes (et non une partie ou des parties) et que chaque partie soit modérée, “à sa place” étant comprise et disposée à se laisser guider par Self. À cause de moments négatifs marquants dans le passé, certaines parties se sont radicalisées et elles sont venues à assiéger le Self (vouloir être confondue avec le Self). La guérison vient par l’écoute de ce que disent les parties, par le fait d’être témoin de leur logique (pourquoi cette voix à l’intérieure de moi dit ce qu’elle dit), de la compatissante reconnaissance de leur fonction et du recadrage de celle-ci (nouvelle mise en perspective des croyances particulières basées sur leur historique et dissociation du Self). Bref, pour calibrer le système, il faut écouter les émotions et pensées à l’intérieur de nous, sonder leur raisonnement et le simple fait de  rassurer notre âme (nos parties) que nous comprenons, ressentons, validons leur logique permettra de les guérir9Eric J. Green, “Individuals in Conflict: An Internal Family Systems Approach” The Family Journal, 20 (2008), p. 7 : “When people are encouraged to listen to and disclose their vulnerable emotions and feel understood by themselves or others, they intrinsically heal themselves.”. Une fois que cela sera fait, notre Self pourra parler à notre partie meurtrie pour la recadrer dans l’ensemble du système : elle a une place, mais celle-ci doit être relativisée à la lumière des autres parties et cette partie en voie de guérison est appelée à faire confiance au Self et lâcher prise.

Voici un exemple de comment différentes parties (voix intérieures, émotions, pensées) peuvent faire irruption dans le psychisme de quelqu’un dans une situation donnée.

Si le Self de cet exemple est capable de se détacher des parties imposantes et de reconnaître les parties moins vocales, alors il sera en mesure de faire autrement dans des situations similaires. Sinon, il sera toujours esclave de la ou les partie.s qui s’impose.nt le plus à lui. Dans ce cas-ci, finalement exprimer ses sentiments, attentes, besoins et limites pourrait être une façon exceptionnelle d’aider le système (la vie de la personne). Dans cet exemple, la partie “Keep calm” est un manager, celle qui dit de décompresser après le conflit est un “pompier” et celle dans le coin à droite est une partie exilée.

Perspective historique et biblique

À noter que Richard Schwartz n’est pas le premier penseur à postuler une multiplicité dans le psychisme humain : Freud parlait de surmoi, ça et moi et Jung parlait aussi d’archétypes et complexes comme de sous-personnalités pouvant influencer l’individu de façon consciente ou inconsciente10Eric J. Green, “Individuals in Conflict: An Internal Family Systems Approach” The Family Journal, 20 (2008), p. 2 ; Jean-François Le Goff, “Recensions. Système familial intérieur : blessure et guérison. Un nouveau modèle de psychothérapie”, Thérapie familiale, 31 (2010), p. 80.. Même sur le plan biblique, certains textes illustrent bien cette théorie moderne mettant en dialogue le Self et les différentes parties. Par exemple, dans le Psaumes 42,5-6 on assiste au dialogue intérieur du psalmiste qui s’exprime ainsi :

Pourquoi t’abats-tu, mon âme et gémis-tu au dedans de moi ? Espère en Dieu, car je le louerai encore. Il est mon salut et mon Dieu. Mon âme est abattue au dedans de moi. Aussi, c’est à toi que je pense, depuis le pays du Jourdain, depuis l’Hermon, depuis la montagne de Mitsear.

Une partie du psalmiste, qu’il appelle son âme, est découragée, attristée, déprimée. Il s’adresse carrément à cette partie de lui-même en lui posant une question : “pourquoi es-tu abattue ?” Ensuite, il reconnaît cette partie de lui en disant : “Mon âme est abattue au dedans de moi.” Cependant, il trouve en lui une autre partie qui désire continuer de louer Dieu malgré les circonstances, qui désire se souvenir des bienfaits de Dieu dans le passé, et finalement, le Self du poète décide de mettre de l’avant la partie “foi” tout en reconnaissant la partie “tristesse”.

Les bienfaits et applications de la thérapie IFS

Le modèle familial intérieur est une psychothérapie axée sur l’écoute de notre monde intérieur dans toute sa complexité et sa diversité11Il y des parallèles intéressants à faire entre IFS et le MBTI, cette dernière théorie pouvant être vue comme une façon d’exprimer les parties à l’intérieur de nous, particulièrement lorsqu’on saisit la hiérarchie des fonctions (par ex. : Ti, Ne, Si, Fe). Cependant, alors que le MBTI demande de penser les parties de nous dans tes catégories préfabriquées, ce n’est pas le cas de IFS qui demanderait simplement : quelle voix peux-tu cibler à l’intérieur de toi ? Quels est son discours, sa logique, ses raisons, son historique ? Cela permet une introspection plus libre qui, finalement, peut renvoyer à des sujets – l’argent, la sexualité, etc. – et non pas juste à des fonctions cognitives comme le postule le MBTI.. L’application de ce modèle thérapeutique favorise le bien-être des individus de plusieurs façons12Voir Richard C. Schwartz, Introduction to the Internal Family Systems Model, p. 1-2..

L’idée centrale est de mettre un terme à toute dictature interne et devenir des pluralistes dans notre monde intérieur13Richard C. Schwartz, Introduction to the Internal Family Systems Model, p. 121.. La thérapie permet de s’épanouir de façon équilibrée par l’écoute de parties de soi parfois négligées et par le traitement et le recadrage d’autres parties radicalisées. IFS nous invite à célébrer la diversité qu’il y a à l’intérieur de nous-mêmes et à enrichir notre vie en se libérant de l’emprise d’une partie qui limite notre agir puisqu’assiégeant le Self. De façon générale, IFS permet d’acquérir plus de contrôle concernant des réactions impulsives ou des comportements instinctifs indésirables. Cette théorie a le potentiel de transformer des voix intérieures qui nous critiquent en des voix qui nous aident. Elle invite à une plus grande harmonie intérieure, à faire la paix avec soi-même et ainsi à avoir plus de confiance dans nos relations. La prise de décision est un autre domaine d’application important : il s’agit d’un outil clé pour ceux qui luttent avec l’ambivalence. IFS est aussi utilisé dans la résolution de conflits conjugaux ou familiaux ou encore de façon préventive pour augmenter la satisfaction relationnelle14Dans cette perspective, voir Eric J. Green, “Individuals in Conflict: An Internal Family Systems Approach” The Family Journal, 20 (2008), p. 1-7..

À la base, Schwatz est parvenu à élaborer ce modèle en accompagnant des personnes ayant certains troubles particuliers : c’est “le suivi de familles avec des patientes boulimiques qui l’a stimulé dans ses recherches15Jean-François Le Goff, “Recensions. Système familial intérieur : blessure et guérison. Un nouveau modèle de psychothérapie”, Thérapie familiale, 31 (2010), p. 80..” Une personne aux prises avec des problèmes de comportement spécifiques comme des dépendances peuvent donc faire appel à un thérapeute IFS.

Un avantage de la psychothérapie IFS est qu’elle peut être appliquée de façon autonome, sans l’aide d’un psychothérapeute quoique ce dernier peut aider, surtout dans les débuts. En fait, c’est là tout le but de l’approche : aider notre Self à bien interagir et gérer les différentes parties lui-même (sans aide extérieur).

Il serait intéressant d’explorer le chevauchement entre la théorie IFS et la Bible. Comme nous avons vu, le psalmiste entre lui-même en dialogue avec une partie de lui et la nomme. Paul donne également matière à réflexion dans cette perspective lorsqu’il écrit, en Rm 7,14-21, qu’il trouve une guerre en lui-même, entre ce qu’il veut faire, ce qu’il appelle son entendement, et ce qu’il fait dans la réalité, ce qu’il appelle le péché. Il vaudrait la peine d’explorer le mutuel éclairage que peuvent s’apporter IFS et certains passages bibliques…

Références   [ + ]

1. Richard C. Schwartz, Introduction to the Internal Family Systems Model, Oak Park, Trailheads, 2001. Pour un résumé critique d’un autre thérapeute, voir Jean-François Le Goff, “Recensions. Système familial intérieur : blessure et guérison. Un nouveau modèle de psychothérapie”, Thérapie familiale, 31 (2010), p. 79-82.
2. Self Thérapie Formation, « Le modèle Internal Family Systems » [http://www.selftherapie.com/le-modele-internal-family-systems/] (consulté le 31 octobre 2018).
3. Richard C. Schwartz, Introduction to the Internal Family Systems Model, p. 5, 9.
4. On peut imaginer des parties qui seraient comme deux parents, deux adolescents, un enfant, un bébé. Dans la vie familiale, le poids de la parole de chacun serait différent. L’image est utile pour voir l’influence de chaque partie, mais en réalité, le système intérieur ne se limite pas à un nombre déterminé de parties comme dans l’illustration.
5. Jean-François Le Goff, “Recensions. Système familial intérieur : blessure et guérison. Un nouveau modèle de psychothérapie”, Thérapie familiale, 31 (2010), p. 81.
6. Sur le lien entre les deux, voir entre autres Sarah Cody qui interroge Richard C. Schwartz sur le film, « Disney Pixar’s ‘Inside Out’ Sheds Light on True Form of Therapy » [https://www.ctnow.com/family/ctnow-inside-out-mirrors-true-form-of-therapy-20150626-column.html] (consulté le 31 octobre 2018). Note sur le copyright de l’image : l’image principale pour mon article est tirée du site de Forbes.
7. Jean-François Le Goff, “Recensions. Système familial intérieur : blessure et guérison. Un nouveau modèle de psychothérapie”, Thérapie familiale, 31 (2010), p. 80. Le Gofff cite Schwartz.
8. Il n’y a rien d’honteux à consulter un psychologue. Au contraire, c’est un signe de force, de résilience, d’ouverture d’esprit qui sera certainement enrichissant. Il faut parfois passer par-dessus notre orgueil pour être enrichie par les autres.
9. Eric J. Green, “Individuals in Conflict: An Internal Family Systems Approach” The Family Journal, 20 (2008), p. 7 : “When people are encouraged to listen to and disclose their vulnerable emotions and feel understood by themselves or others, they intrinsically heal themselves.”
10. Eric J. Green, “Individuals in Conflict: An Internal Family Systems Approach” The Family Journal, 20 (2008), p. 2 ; Jean-François Le Goff, “Recensions. Système familial intérieur : blessure et guérison. Un nouveau modèle de psychothérapie”, Thérapie familiale, 31 (2010), p. 80.
11. Il y des parallèles intéressants à faire entre IFS et le MBTI, cette dernière théorie pouvant être vue comme une façon d’exprimer les parties à l’intérieur de nous, particulièrement lorsqu’on saisit la hiérarchie des fonctions (par ex. : Ti, Ne, Si, Fe). Cependant, alors que le MBTI demande de penser les parties de nous dans tes catégories préfabriquées, ce n’est pas le cas de IFS qui demanderait simplement : quelle voix peux-tu cibler à l’intérieur de toi ? Quels est son discours, sa logique, ses raisons, son historique ? Cela permet une introspection plus libre qui, finalement, peut renvoyer à des sujets – l’argent, la sexualité, etc. – et non pas juste à des fonctions cognitives comme le postule le MBTI.
12. Voir Richard C. Schwartz, Introduction to the Internal Family Systems Model, p. 1-2.
13. Richard C. Schwartz, Introduction to the Internal Family Systems Model, p. 121.
14. Dans cette perspective, voir Eric J. Green, “Individuals in Conflict: An Internal Family Systems Approach” The Family Journal, 20 (2008), p. 1-7.
15. Jean-François Le Goff, “Recensions. Système familial intérieur : blessure et guérison. Un nouveau modèle de psychothérapie”, Thérapie familiale, 31 (2010), p. 80.

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One comment on “Le système familial intérieur (Internal Family System)

  1. Catherine Côté Nov 12, 2018

    Vraiment intéressant!

Théophile © 2015