Repenser l’enfer : Judith 16,17, un texte incertain

03/17/2018

Un des principaux arguments pour les théologiens supportant l’idée que l’enfer consistera en des souffrances éternelles (perspective classique) est que cette conception s’était fortement répandue chez les Juifs lors de la période intertestamentaire. En réalité, les témoins textuels démontrant qu’une telle vision était dominante chez les Juifs de la période intertestamentaire sont plutôt rares. Un de ces témoins importants est Judith 16,171Le livre de Judith a été écrit entre 200 et 150 av. J.-C.. Or, je viens de découvrir que plusieurs spécialistes du livre de Judith doutent de l’authenticité de Judith 16,16-17, le seul passage du livre renvoyant au concept d’une douleur éternelle, de pleurs éternels. L’Association épiscopale liturgique pour les pays francophones, par exemple, met le texte entre crochets ce qui indique des doutes par rapport à la présence du texte dans l’écrit original.

Dans son article The Song of Praise in Judith 16: 2–17, Anne Gardner explique que les raisons derrière cette remise en question concerne l’incohérence thématique et stylistique avec le reste du livre :

Des doutes entourent le v. 17 à propos duquel les opinions des spécialistes sont divisées : certains pensent que cela fait référence au châtiment éternel et d’autres pensent qu’il s’agit d’une allusion à És 66,25 et Siracide 7,17 de sorte qu’il indique simplement une destruction physique, l’expression « pour toujours » étant un procédé rhétorique. Cette dernière opinion reconnaît les difficultés qu’impliquent l’acceptation que ce verset vienne de l’auteur du narratif, puisque nulle part ailleurs celui-ci suggère une rétribution dans l’au-delà. Ce verset n’a aucune correspondance linguistique se rapprochant des passages en prose, même si la notion de châtiment divin est présente en 5:17-18, 20,22, 7:28, 8:19, 11:10-15. De tels liens dénoués ne prouvent pas définitivement l’authenticité du v. 17 de sorte que la possibilité qu’il s’agisse d’une addition plus tardive au texte demeure une possibilité2Anne E. Gardner, “The Song of Praise in Judith 16: 2–17 (LXX 16: 1–17)”, The Heythrop Journal, 29 (1988), p. 417 : “Doubt is also cast upon verse 17 about which scholarly opinions are divided: some think that it refers to eternal punihment, others that it is an allusion to Isa 66:24 and Sir 7:17 and, as such, simply indicates physical destruction, with ‘forever’ being a rhetorical device. The latter opinion recognizes the difficulties involved in accepting that this verse comes from the author of the narrative, for nowhere else does he suggest an otherworldly retribution. The verse has no close linguistic correspondence with any prose passage, although the notion of divine punishment for sin is recognized in 5:17-18, 20-22, 7:28, 8:19, 11:10-15. Such loose links though d o not prove conclusively the authenticity of verse 17 and so the possibility remains that it was a later addition to the text.”.

Comme l’indique Garder, certains spécialistes considèrent Judith 16,17 soit comme un ajout textuel plus tardif soit comme une hyperbole compatible avec la pensée juive allant dans la même lignée qu’Ésaïe qui présentent le sort des incroyants comme une mort honteuse et non comme des tourments éternels. C’est aussi la conclusion à laquelle parvient le traducteur Scott Enslin Morton :

Que la mention spécifique de l’éternité du châtiment constitue une séparation avec l’orthodoxie et qu’il reflète le point de vue des pharisiens est au mieux incertain. Cela semble plutôt être un développement rhétorique [rhetorical flourishing] ou une intensification de phrases déjà familières3Scott Enslin Morton, The Book of Judith: Greek Text with an English Translation, Leiden, Brill, 1972, p. 175, n. 17..

Une question demeure pour moi : à part les évidences internes, c’est-à-dire les incohérences textuelles sur le plan des concepts et du style, y’a-t-il des évidences externes, des manuscrits existants, démontrant l’absence de ces versets ou des variantes importantes dans le texte ? Cela ajouterait beaucoup de poids contre l’authenticité de ces versets. Dans tous les cas, il est intéressant de voir que même des spécialistes de la littérature intertestamentaire considèrent ce verset comme étant une expansion rhétorique encore compatible avec les écrits antérieurs, donc comme une hyperbole.

Références   [ + ]

1. Le livre de Judith a été écrit entre 200 et 150 av. J.-C.
2. Anne E. Gardner, “The Song of Praise in Judith 16: 2–17 (LXX 16: 1–17)”, The Heythrop Journal, 29 (1988), p. 417 : “Doubt is also cast upon verse 17 about which scholarly opinions are divided: some think that it refers to eternal punihment, others that it is an allusion to Isa 66:24 and Sir 7:17 and, as such, simply indicates physical destruction, with ‘forever’ being a rhetorical device. The latter opinion recognizes the difficulties involved in accepting that this verse comes from the author of the narrative, for nowhere else does he suggest an otherworldly retribution. The verse has no close linguistic correspondence with any prose passage, although the notion of divine punishment for sin is recognized in 5:17-18, 20-22, 7:28, 8:19, 11:10-15. Such loose links though d o not prove conclusively the authenticity of verse 17 and so the possibility remains that it was a later addition to the text.”
3. Scott Enslin Morton, The Book of Judith: Greek Text with an English Translation, Leiden, Brill, 1972, p. 175, n. 17.

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