Repenser l’enfer : l’enseignement des pères apostoliques (partie 1)

09/05/2017

Les pères apostoliques sont les dirigeants chrétiens qui ont succédé aux apôtres. On date généralement cette période de l’an 90 à 150. L’ère suivante dans l’histoire de l’Église est appelée la période des pères apologistes et comprend les années 150 à 250. Les écrits des premiers étaient adressés aux gens de l’intérieur de l’Église pour la purifier des menaces qui la guettaient du dedans et pour la solidifier alors que les oeuvres des deuxièmes étaient dirigées vers les gens de l’extérieur de l’Église pour défendre la foi contre différentes critiques.

Dans cette vaste révision de l’enseignement biblique concernant l’enfer (une série d’articles que j’ai intitulée “repenser l’enfer”), une question s’impose : les successeurs des apôtres, appelés les pères apostoliques, qu’enseignaient-ils sur le sujet ? Cet été, j’ai lu Les écrits des pères apostoliques1Dominique Bertrand. 2012. Les écrits des pères apostoliques, Sagesses chrétiennes. Paris: Du Cerf. en me posant cette question.

Une des choses que j’ai remarquées est forte intéressante : aucun des pères apostoliques n’enseigne que l’enfer consiste en des tourments éternels alors que cette doctrine apparaît clairement à partir des écrits des pères apologistes. Autrement dit, ceux qui connaissaient les apôtres et qui ont été enseignés par eux présentent l’enfer dans une fidélité remarquable au Nouveau Testament et d’une façon qui corrobore le conditionalisme, alors qu’un changement évident survient avec les écrits de la génération suivante détachés des racines juives. Dans cet article, je présente l’enseignement de la Didaché et de Clément de Rome sur le thème de l’enfer. Dans un autre article, je continuerai d’exposer les parcelles d’informations que nous avons chez les pères apostoliques après quoi je contrasterai brièvement avec un des pères apologistes.

La Didaché (fin du 1er siècle)

Le mot “Didaché” veut dire “enseignement”. Il porte le sous-titre “Doctrine du Seigneur transmise aux nations par les douze apôtres”, mais son auteur reste inconnu. Ce livre faisait autorité chez les chrétiens primitifs considérés comme orthodoxes puisqu’il est cité par plusieurs comme Pseudo-Barnabas et d’autres.

D’entrée de jeu, l’auteur de la Didaché parle de la voie de la vie et la voie de la mort (1.1). Au chapitre 10, l’auteur calque sa théologie sur celle du NT en présentant l’immortalité comme étant réservée à ceux et celles qui ont la foi en Christ : “Nous te rendons grâces, Père saint, pour ton saint Nom que tu as fait habiter dans nos coeurs et pour la connaissance, la foi et l’immortalité que tu nous as faites connaître par Jésus ton serviteur” (Didaché 10.2).

Le verset suivant va dans le même sens. On y contraste les bénédictions temporelles comme la nourriture et les breuvages que le Créateur distribue universellement à tous les humains, puis la vie éternelle comme bénédiction particulière à ceux qui croient en Jésus : “C’est toi, Maître tout-puissant, qui a créé l’univers pour ton nom et qui a donné aux hommes la nourriture et le breuvage en jouissance, pour qu’ils t’en rendent grâces. Mais nous, tu nous as gratifiés d’une nourriture et d’un breuvage spirituels et de la vie éternelle, par Jésus ton serviteur” (Didaché 10.3). Autrement dit, Dieu est bon envers tous, mais ceux qui participeront aux bénédictions de Dieu éternellement sont seulement ceux qui sont en Christ. Bref, l’immortalité et la vie éternelle sont pour les chrétiens alors que pour les non-chrétiens, le texte suggère que cette vie ici-bas est la seule bénédiction qu’ils ont de Dieu, n’ayant pas Christ, c’est la mortalité, la mort éternelle qui les attend au même titre que ce monde, qui “est appelé à passer” lors du retour de Christ (Didaché 10.6).

En 16.5, l’auteur affirme que les incroyants succomberont « au feu de l’épreuve » venant de l’antéchrist à la fin des temps et qu’ils « périront ». Ici, le feu est clairement métaphorique et symbolise la tribulation, des temps très difficiles que mêmes les chrétiens expérimenteront, mais s’ils tiennent bon dans leur foi, ils seront sauvés. Le mot périr, appolumi en grec, veut dire “être détruit”. C’est un verbe très souvent employé dans le NT pour faire référence au sort des incroyants et parle de désintégration (comme une maison détruite par une tempête). Comme “l’être” est basé dans la fonction au Proche-Orient ancien, on peut dire qu’un tel sort est synonyme de cessation de l’existence.

Nulle part, dans la Didaché, on ne trouve l’idée de tourments conscients pour l’éternité. À moins de plaquer notre conception platonicienne de la mort comme “mort spirituelle équivalente à une vie misérable séparée de Dieu” sur le texte, on ne trouve pas cette notion. Si on laisse le texte parler pour lui-même, l’immortalité est réservée aux croyants alors que les incroyants “périront”, c’est-à-dire qu’ils mourront. Cela est pleinement conforme au témoignage du NT. Clément de Rome, de son côté, est encore plus explicite concernant l’annihilation des incroyants…

Épître de Clément de Rome aux Corinthiens (94- 96)

Au chapitre 9, v. 2 de sa lettre aux chrétiens de Corinthe, Clément les enjoint à abandonner “les vaines préoccupations et la jalousie qui mène à la mort.” En 11.1-2, l’histoire de Loth et de sa femme est utilisée pour illustrer le châtiment divin à venir sur ceux qui rejettent Christ : Sodome et les alentours furent “châtiés par le feu et le soufre”, car Dieu “livre ceux qui cherchent ailleurs leur appui, au châtiment et au supplice” (11.1).

Ici, on parle d’un feu littéral qui cause des souffrances temporaires intenses (un supplice calqué sur l’histoire de Sodome et Gomorrhe), puis l’anéantissement. Ce fut le cas pour cette ville et ses habitants (on ne trouvera pas Sodome encore en flamme aujourd’hui, elle fut anéantie). En ce qui concerne la femme de Loth qui ne partageait pas la foi de son mari, elle “fut établie comme un signe : elle devint une statue de sel jusqu’à ce jour, afin de faire connaître à tous que les coeurs inconstants, hésitant à croire à la puissance de Dieu, sont punis, et que leur peine sert de leçon à toutes les générations” (11.2). En d’autres mots, Clément dit que l’histoire de la femme de Loth et de la ville de Sodome sont des “previews” de ce qui arrivera au jugement dernier. Le sort des incroyants à la fin des temps sera similaire au leur. La femme de Loth est devenue un vestige, comme un monument du jugement de Dieu et c’est ce que représente le jugement dernier. Ils ont eu une fin “spectaculaire” qui frappe l’imagination et qui passe à l’histoire pour toujours et il en sera ainsi à la fin des temps. Cependant, ces images n’appuient aucunement l’idée de supplices continus sans fin.

En 12.6, les espions dirent à Rahab : “tous ceux qui seront trouvés hors de ta maison périront.” Quant à elle et sa famille, le fait qu’elle suspende à sa maison une corde de pourpre montrait “que c’est par le sang du Seigneur que se ferait la rédemption de tous ceux qui croient et espèrent en Dieu” (12.7). Encore un exemple concret où l’ont voit que périr veut vraiment dire périr, mourir veut vraiment dire mourir, et la promesse de la vie éternelle en Christ peut être comprise comme la continuité de cette vie-ci (mais bien-sûr, transformée et purifiée de tout élément imparfait et couplée de la glorieuse présence de Dieu selon la théologie néotestamentaire).

C’est au chapitre 14 de l’épître de Clément que ça devient très intéressant. En 14.4-5, nous avons un parfait exemple de comment les enseignements de Jésus entrent en continuité avec l’Ancien Testament chez les pères apostoliques, de manière à ce que la notion de châtiment dernier fut comprise dans une perspective annihilationiste :

Car il est écrit : “Les doux habiteront la terre et les innocents y seront laissés; mais les pécheurs en seront exterminés” (Pr 2.21-22, Ps 36.9, 38). Et encore : “J’ai vu l’impie hausser sa taille, s’élever comme un cèdre du Liban : je suis passé, voici qu’il n’était plus; je l’ai cherché et je ne l’ai pas trouvé” (Ps 36.35-37).

Les hommes de paix continueront de vivre sur la terre (comme Rahab et Loth), mais les impies seront exterminés (comme Sodome, la femme de Loth et les habitants de Jéricho), de sorte qu’on ne les trouvera plus, ils ne seront plus. Le but du feu eschatologique de Dieu est de purifier la terre, et non de tourmenter pour l’éternité.

Anéantir sa propre création est quelque chose de possible pour Dieu, car “d’un mot de sa puissance, il a formé l’univers, d’un mot, il peut l’anéantir” (27.4). En 38.3, la non-existence des individus avant leur naissance est comparée à la mort qui est aussi symbolisée comme une forme de noirceur : “De quelle mort, de quelles ténèbres notre Créateur nous a-t-il tirés, lui qui nous a formés et conduits dans ce monde qui lui appartient et où il avait préparé pour nous tous ses dons dès avant notre naissance ?”

L’anthropologie des pères apostoliques n’était pas encore influencée par le platonisme de sorte que l’humain était compris fondamentalement comme un être mortel et non un corps mortel et une âme immortelle2Cela demeure vrai même si le NT présente la composition de l’être humain de façon dualiste, c’est-à-dire doté d’un corps et d’un esprit. S’il partage cela avec la platonisme, il reste que, dans la conception juive néotestamentaire, l’âme est mortelle au même titre que le corps. Le fait qu’elle survive après la mort n’implique pas qu’elle est éternelle. Voir Mt 10.28.. En parlant des insensés qui contredisent les chrétiens, Clément écrit : “Or, que peut un mortel ? Quelle est la force d’un fils de la terre ?” (39.2). Encore une fois, en 39.3-9, Clément cite les Écritures (Job 4.16 – 5.5) qui parlent des humains comme sujets à la mort, c’est-à-dire la terminaison de la vie, l’anéantissement :

Que dire de ces hôtes de maisons d’argile que nous sommes et faits de la même poussière ? Il les écrase comme un ver. Du matin au soir, ils ne sont plus, car ils n’ont pas en eux de quoi se venir en aide. Il a soufflé sur eux et ils sont morts parce qu’ils n’avaient pas de sagesse. (…) Vraiment, la colère fait périr l’insensé, la jalousie le fait mourir dans son égarement. (…) Les biens que leur étaient préparés, ce sont les justes qui les mangeront.

Ce passage démontre bien l’anthropologie juive : les humains sont fondamentalement mortels et la mort est comprise comme le fait de ne plus être. Périr est équivalent à mourir qui est équivalent à écraser un ver de terre. Un ver de terre écrasé retourne à la poussière et perd toute capacité de conscience et d’action. Pour Clément et ses lecteurs, “ces choses sont évidentes” (40.1).

Clément ne parle pas tant de tourment, mais lorsqu’il en parle, ces propos vont plutôt radicalement dans le sens inverse de la position “tourments éternels” : “Ceux qui vivent dans la crainte de Dieu et sa charité préfèrent subir eux-mêmes des tourments que de les voir infliger à leur prochain” (51.2). Voilà comment Clément comprend le coeur de Dieu tel qu’il l’a appris par les apôtres et dont l’inspiration vient de la croix de Christ.

Immédiatement après, il précise de quel type de tourment il parle. Clément reprend deux autres exemples vétérotestamentaires aux v. 3-5 pour illustrer le châtiment des ennemis de Dieu. Il s’agit encore d’une fin épique digne de films qui sert à frapper l’imagination et à avertir à quel point sérieux est le châtiment de Dieu : aux v. 3-4, les Israélites rebelles “qui se révoltèrent contre Moïse” eurent un “châtiment éclatant” : “ils descendirent vivant dans le séjour des morts (Nb 16.33) et c’est la mort qui les mènera paître.” Même chose pour les Égyptiens rebelles au v. 5 : “Le pharaon et son armée, tous les chefs d’Égypte avec leurs chars et leurs cavaliers furent engloutis dans la mer Rouge et y périrent pour la seule raison qu’ils avaient endurci leurs coeurs sans intelligence, après tous les miracles et les prodiges opérés en Égypte par Moïse le serviteur de Dieu.” C’est le genre de tourment que Clément dit que les chrétiens préféreraient subir eux-mêmes que de voir infliger aux autres et non des tourments éternels. Les supplices des châtiments de Dieu sont toujours finis et non infinis. Moïse est un autre exemple, à part Christ, d’un modèle étant prêt à subir les tourments avec ou à la place des incroyants. En 53.3-5, Dieu dit à Moïse, concernant le peuple d’Israël incrédule :

J’ai vu ce peuple; c’est un peuple à nuque raide. Laisse-moi, que je les détruise et que j’efface leur nom de dessous les cieux et je ferai de toi une nation puissante, prodigieuse, nombreuse plus que celle-ci (Dt 9.13-14). Et Moïse répondit : Non, Seigneur, mais pardonne à ce peuple son péché, sinon efface-moi aussi du Livre des vivants (Ex 32.32). O la grande charité, ô l’inégalable perfection! Le serviteur parle librement à son maître, il demande pardon pour la multitude, ou de périr avec elle.

Être enlevé du livre des vivants est une façon imagée de parler de la mise à mort. Quand le nom d’une personne est “effacée de dessous les cieux”, c’est une façon de dire que sa mémoire est oubliée, qu’elle n’est plus et qu’on ne s’en rappellera plus parmi les vivants. Encore une fois, c’est ce que veux dire périr si on respecte le contexte littéraire des auteurs. Si on veut y voir plus et spiritualiser ces notions pour parler de vie consciente éternellement séparée de Dieu, alors on apporte au texte notre propre préconception.

Le chapitre 57 est le dernier endroit où Clément parle du châtiment final de Dieu sur les incroyants. Il compare la punition divine à un ouragan qui inonde d’effroi ceux qui ont rejeté Dieu et qui se sont moqués de lui. Au v. 4, Dieu leur dit “je me réjouis à mon tour de votre perte et je vous narguerai quand viendra la ruine, quand l’épouvante fondra sur vous et la catastrophe comme un ouragan, quand l’épreuve et l’angoisse fondront sur vous.” Il y a certes des tourments, mais ceux-ci sont circonscrits en un moment précis et fini “quand la ruine tombera sur vous”. Enfin, en 57.7, les mêmes équivalences sont faites entre “mort”, “être perdu” et le même contraste est faite avec la vie des croyants qui continue sur la terre : “Pour avoir fait du mal aux simples, ils connaîtront la mort, le jugement sera la perte des impies. Mais celui qui m’écoute établira en confiance sa demeure dans l’espérance, il sera dans la paix sans craindre aucun mal (Pr 1.23-33).”

Conclusion

Pour conclure, en survolant l’enseignement de la Didaché et de Clément de Rome, nous avons pu remarquer que le thème du jugement dernier est compris à la lumière des exemples de l’Ancien Testament et non à la lumière de la philosophie grecque. On y donne l’exemple de morts atroces, des scènes surnaturelles dignes de films, pour dépeindre le sort des incroyants. Ce sort est toujours compris comme un effroi culminant dans la mort, c’est-à-dire dans l’anéantissement. Dans le prochain article, nous verrons ce que dit un texte qui était jadis considéré comme la 2e lettre de Clément de Rome aux Corinthiens, mais maintenant comme une homélie datant du début du 2e siècle et ce que dit Ignace d’Antioche (35-107) sur l’enfer.

Références   [ + ]

1. Dominique Bertrand. 2012. Les écrits des pères apostoliques, Sagesses chrétiennes. Paris: Du Cerf.
2. Cela demeure vrai même si le NT présente la composition de l’être humain de façon dualiste, c’est-à-dire doté d’un corps et d’un esprit. S’il partage cela avec la platonisme, il reste que, dans la conception juive néotestamentaire, l’âme est mortelle au même titre que le corps. Le fait qu’elle survive après la mort n’implique pas qu’elle est éternelle. Voir Mt 10.28.

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