Le biblique vs le mythique selon René Girard (appréciation critique)

02/15/2016

Dans l’article précédent, j’ai résumé la théorie mimétique de René Girard en me basant principalement sur son livre Je vois Satan tomber comme l’éclair. Maintenant, voici une appréciation critique de sa thèse…

Appréciation

Dans l’ensemble, la thèse de Girard m’apparaît juste. Il a le mérite de mettre en lumière une dimension importante non seulement du désir mimétique, mais aussi des conséquences sociales qui en découlent jusque dans la dimension du sacré.

Pour ce qui est du désir mimétique dans la Bible, il me semble qu’effectivement, dès le début de la Genèse, la Bible dépeint le désir comme étant fondamentalement mimétique. Plusieurs autres exemples dont Girard n’a pas parlé me viennent en tête. Par exemple, en Genèse 2:18-20, Dieu voit bien qu’il n’est pas bon que l’homme soit seul, mais il lui fait d’abord nommer chaque animal en les présentant par couple à Adam. Le but est sans doute de lui faire comparer sa propre situation à celle des animaux, de lui faire réaliser qu’il n’a pas de compagne comme les animaux et ainsi de lui susciter le désir d’avoir une compagne qui lui soit similaire :

18 L’Éternel Dieu dit : “Il n’est pas bon que l’homme soit seul. Je lui ferai une aide qui sera son vis-à-vis.” 19 L’Éternel Dieu forma du sol tous les animaux des champs et tous les oiseaux du ciel. Il les fit venir vers l’homme pour voir comment il les appellerait, afin que tout être vivant porte le nom que l’homme lui aurait donné. 20 L’homme donna des noms à tout le bétail, aux oiseaux du ciel et à tous les animaux des champs, mais, pour l’homme, il ne trouva pas d’aide qui fût son vis-à-vis.

Adam avait donc besoin d’un modèle (les animaux) pour lui faire prendre conscience de son désir et le légitimer. Des tonnes d’exemples bibliques illustrent la dynamique mimétique exposée par Girard1Caïn qui tue Abel par jalousie, Lémek qui désir se venger 77 fois à l’exemple renchéri de Caïn qui a été vengé 7 fois, etc. Dès la Genèse, c’est une dynamique très présente et elle le demeurera tout au long de la Bible connaissant son apogée dans les Évangiles..

Il offre donc une clé de lecture anthropologique intéressante autant pour le biblique que les autres types d’écrits ou pour analyser nos propres interactions sociales d’aujourd’hui. Sur le plan pratique, je crois que la thèse de Girard, en nous conscientisant aux dynamiques psycho-sociales dans lesquelles nous baignons, nous aide à être plus critiques des mouvements de masse et à développer une indépendance de jugement.

Je pense que la thèse de Girard explique même l’origine du mal dans un cosmos créé parfaitement bon. Elle explique la chute de Satan. Si le désir naît du mimétisme, de vouloir ce que notre modèle possède, alors nous pouvons plus facilement comprendre la dynamique qui a poussé Satan au mal, à désirer la gloire de Dieu. Ésaïe 14:13-14, qui est comprit par plusieurs comme étant une description de la chute de Satan, parle de mimétisme :

13 Tu disais en ton cœur : Je monterai au ciel, j’élèverai mon trône au-dessus des étoiles de Dieu, je siégerai sur la montagne de la Rencontre (des dieux) au plus profond du nord. 14 Je monterai sur le sommet des nuées, je serai semblable au Très-Haut.

Il est très intéressant de remarquer que ce passage d’Ésaïe parle du même mimétisme satanique (vouloir être Dieu, le modèle par excellence) que la chute d’Adam et Ève en Genèse 3:4 : “Alors le serpent dit à la femme : ‘Vous ne mourrez pas du tout ! 5 Mais Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront et que vous serez comme des dieux qui connaissent le bien et le mal.”

Les chrétiens disent souvent que Satan imite Dieu. Non seulement Girard rend cette vérité encore plus manifeste, mais il révèle la mécanique psychosociale par laquelle ce processus s’opère!

Sur le plan scientifique, l’aspect mimétique du désir trouve sa confirmation notamment par la découverte des neurones miroirs2“Récemment Andrew Meltzoff, connu pour ses découvertes révolutionnaires en psychologie expérimentale, ainsi que le neurologue Vittorio Gallese, un des neurologues qui a découvert les “neurones miroirs”, ont affirmé que les découvertes de René Girard ont anticipé de plusieurs années ce qu’ils ont pu découvrir (avec d’autres) dans leurs champs d’études respectifs.” (De Keukelaere, Simon. 2015. Présentation de la théorie de René Girard. En ligne. < http://www.rene-girard.fr/secure/zc/57/2071 > Consulté le 28 janvier 2016.) . Les neurologues ont observé que, que ce soit dans l’assouvissement d’un désir ou dans la vue de l’autre qui assouvit son désir, c’est la même région cervicale qui est activée chez l’humain. Par exemple, quand on voit quelqu’un bailler, on se met presque automatiquement aussi à bailler. Quand on voit une personne sourire ou nous tendre la main pour nous saluer, nous aurons instinctivement tendance à faire pareil sur le coup. C’est à cause des neurones miroirs. Cette découverte en neurologie représente une confirmation importante des bases de la théorie mimétique du désir de René Girard. Voici un petit vidéo offrant davantage d’explications sur les neurones miroirs.

Critiques

Malgré ma grande appréciation pour la thèse de Girard, je suis resté sur ma faim à quelques niveaux.

Premièrement, je pense que Girard n’a pas assez parlé de la subjectivité du désir. Il va de soi qu’au sein d’une même société, nous n’avons pas tous les mêmes désirs. Je suis bien content pour mon frère qui s’est acheté un nouveau VTT, mais sa nouvelle acquisition n’allume pas nécessairement en moi l’envie d’en avoir un aussi. Au contraire, telle personne qui me fait l’éloge d’un livre (comme Guillebaud le fait d’un auteur -Girard- dans la citation au début de cet article) aura beaucoup de chance de contribuer à l’émergence d’un désir en moi. Le désir n’est donc pas strictement mimétique, mais découle aussi de facteurs personnels. Si nous ne mimons pas nécessairement le désir de l’autre, quel rapport existe-t-il entre les facteurs personnels et la dynamique sociale du désir? Je crois que Girard dirait probablement quelque chose comme : nous ne mimons pas tous les désirs des autres3car des facteurs personnels font que nous “mordons à l’hameçon” de tel modèle et non de tel autre, mais tous nos désirs ont cependant besoin de modèle quand même. Mais encore là, je me demande aussi où est la ligne entre désir et besoin. Telle envie apparaît comme un désir aux yeux d’un type de personnalité alors que c’est un besoin pour l’autre (par exemple, le niveau d’introversion ou d’extraversion). J’aurais donc aimé un développement sur le lien entre les facteurs individuels du désir et ses aspects mimétiques.

Deuxièmement, j’ai aussi été insatisfait en ce qui concerne la quantité et la variété d’exemples de récits mythiques illustrant les dynamiques anthropologiques contenues dans sa thèse. Ses exemples sont peu nombreux et ils se limitent aux mythes du Proche-Orient ancien. Sa thèse serait plus convaincante si la démonstration contenait plus d’exemples de récits mythiques provenant d’autres cultures (Chinoise, Africaines, d’Amérique du Sud, par exemple) où l’on verrait des mythes avec le même emballement violent suivi de la divinisation de la victime. S’il met vraiment en lumière une dynamique anthropologique universelle, les exemples doivent surabonder.

Troisièmement, ma dernière critique de Girard concerne certaines interprétations bibliques douteuses. Par exemple, à la p.56ss, Girard fait une utilisation de Marc 3:23-26423 Jésus les appela et leur dit sous forme de paraboles : Comment Satan peut-il chasser Satan ? 24 Si un royaume est divisé contre lui-même, ce royaume ne peut subsister 25 et si une maison est divisée contre elle-même, cette maison ne peut subsister. 26 Si donc Satan se soulève contre lui-même, il est divisé et ne peut subsister, c’en est fini de lui. qui m’apparaît complètement subjective et forcée. Concernant ce texte, Girard dit : “Loin de nier la réalité de l’auto-expulsion satanique, ce texte l’affirme. La preuve que ce pouvoir Satan le possède, c’est l’affirmation fréquemment répétée qu’il touche à sa fin. La chute prochaine de Satan, prophétisée par le Christ, ne fait qu’un avec la fin de son pouvoir d’auto-expulsion5René Girard. 1999. Je vois Satan tomber comme l’éclair. Barcelone: Grasset, p.56-7.” Il plaque carrément sa théorie sur le texte pour lui faire dire le contraire de ce qu’il dit. Une simple lecture de ce passage dans son contexte littéraire immédiat laisse paraître clairement que Jésus part de la prémisse des pharisiens pour démontrer qu’elle est intenable. Le point de Jésus ici est que Satan ne peut pas s’expulser lui-même et donc que logiquement Jésus ne chasse pas les démons par son pouvoir! L’interprétation de Girard va carrément à l’encontre du point fait par Jésus. Cette utilisation biblique est complètement infondée et forcée. Elle demanderait de faire dire à Jésus le contraire de ce qu’il dit, ce qui reviendrait à détruire son argument qui démontre que ses miracles ne viennent pas de Satan. Dans son désir de trouver des illustrations bibliques de sa thèse anthropologique, Girard est donc allé trop loin ici en ne respectant pas le texte tel qu’il se présente à nous. Heureusement, il s’agit là du seul problème herméneutique que j’ai trouvé en le lisant.

Conclusion

Somme toute, après la lecture d’un seul de ses livres, je pense que la thèse de René Girard tient la route et mérite d’être prise au sérieux et approfondie. Des démonstrations restent à être faites en lien avec les mythes d’autres cultures, mais probablement que la trentaine d’autres livres qu’il a écrits offrent davantage d’exemples où l’on voit l’emballement mimétique mener à la violence justifiée du tous-contre-un, puis à la divinisation de la victime innocente. En fin de compte, son analyse biblique concernant la dimension mimétique du désir et la présentation du persécuté comme étant innocent et le groupe comme étant coupable est solide et bien attestée dans les Écritures. J’ai toujours considéré que la Bible offrait un message unique pour régler la violence dans le monde et Girard offre une explication anthropologique développée et crédible allant dans ce sens.

Références   [ + ]

1. Caïn qui tue Abel par jalousie, Lémek qui désir se venger 77 fois à l’exemple renchéri de Caïn qui a été vengé 7 fois, etc. Dès la Genèse, c’est une dynamique très présente et elle le demeurera tout au long de la Bible connaissant son apogée dans les Évangiles.
2. “Récemment Andrew Meltzoff, connu pour ses découvertes révolutionnaires en psychologie expérimentale, ainsi que le neurologue Vittorio Gallese, un des neurologues qui a découvert les “neurones miroirs”, ont affirmé que les découvertes de René Girard ont anticipé de plusieurs années ce qu’ils ont pu découvrir (avec d’autres) dans leurs champs d’études respectifs.” (De Keukelaere, Simon. 2015. Présentation de la théorie de René Girard. En ligne. < http://www.rene-girard.fr/secure/zc/57/2071 > Consulté le 28 janvier 2016.) 
3. car des facteurs personnels font que nous “mordons à l’hameçon” de tel modèle et non de tel autre
4. 23 Jésus les appela et leur dit sous forme de paraboles : Comment Satan peut-il chasser Satan ? 24 Si un royaume est divisé contre lui-même, ce royaume ne peut subsister 25 et si une maison est divisée contre elle-même, cette maison ne peut subsister. 26 Si donc Satan se soulève contre lui-même, il est divisé et ne peut subsister, c’en est fini de lui.
5. René Girard. 1999. Je vois Satan tomber comme l’éclair. Barcelone: Grasset, p.56-7

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