Raisons existentielles pour croire en Dieu

07/08/2014

Dans son livre Existential reasons for belief in God : A defense of desires & emotions for faith, le philosophe Clifford Williams soutient que la meilleure façon d’acquérir et de conserver la foi chrétienne est de l’appuyer sur la raison et sur les besoins : “Les deux idées de base de ce livre sont le pouvoir d’attraction du besoin et la capacité certifiante de la raison. Le besoin sans la raison est aveugle, mais la raison sans le besoin est stérile.” (p.12)

C’est donc en appréciant les raisons rationnelles qui témoignent de la véracité du christianisme et en appréciant les raisons existentielles qui témoignent d’une possible satisfaction de nos besoins que nous pourrons avoir une conviction bien fondée que nous adopterons et resterons attachés à la foi chrétienne.

Une approche axée sur la raison, comme le promeuvent beaucoup de livres d’apologétique, à l’avantage d’orienter vers la vérité, mais n’a pas beaucoup de pouvoir d’attraction, car croire en Dieu, ce n’est pas comme croire en E = MC2. Face à la démonstration de la réalité de cette équation, nous aurions une relative indifférence, car, que nous y croyions ou pas, elle ne changera pas beaucoup de choses à notre vie. Au contraire, croire ou pas en Dieu a beaucoup d’implications personnelles. Et croire en Jésus plus précisément a d’autres implications également.

Il est important de souligner que Williams ne présente pas d’abord un argument évidentiel en faveur de l’existence de Dieu, argument évidentiel basé sur les besoins comme C.S. Lewis l’a fait dans son livre Les fondements du Christianisme :

Les créatures ne naissent pas avec des désirs à moins que la satisfaction de ces désirs existe. Un bébé ressent la faim; la nourriture existe. Un caneton veut nager; l’eau existe. Les hommes ressentent le désir sexuel; le sexe existe. Si je trouve en moi un désir qu’aucune expérience dans ce monde ne peut satisfaire, l’explication la plus probable est que j’ai été fait pour un autre monde1The Complete C.S. Lewis Signature Classics : Mere Christianity, 2002, p.114.

Le raisonnement de Lewis nous amène à la conclusion “Dieu existe”; le raisonnement de Williams nous amène à la conclusion “Il est légitime de croire en Dieu pour combler nos besoins existentiels.” Alors que C.S. Lewis utilise la satisfaction des besoins comme argument en faveur de l’existence de Dieu (argument évidentiel basé sur les besoins existentiels), Clifford Williams utilise premièrement la réalité des besoins existentiels comme une raison de croire en Dieu afin de satisfaire ces besoins (argument existentiel) :

La foi basée sur la satisfaction des besoins, cependant, ne vise pas la juste représentation de la nature de la réalité, mais la rencontre de certains besoins (p.41).

Comme j’ai dit au début, Williams ne prétend pas ici que l’on doit seulement mettre notre confiance en ce qui satisfait nos besoins aux dépens de l’aspect rationnel. Ces deux dimensions sont aussi importantes à ses yeux. Néanmoins, dans son livre, il insiste davantage sur la dimension des besoins comme justifiants l’élan spirituel du croyant. Son livre vise à convaincre que :

  1. Nous avons plusieurs besoins existentiels (énumérés plus bas)
  2. La foi en Dieu satisfait ces besoins.
  3. Donc, nous sommes justifiés de croire en Dieu. (p.32)

Quels sont ces besoins? Williams commence par distinguer deux sortes de besoins : les besoins dirigés vers soi (self-directed needs) et les besoins dirigés vers l’autre (other-directed needs) (p.20-27). Les besoins dirigés vers soi visent à obtenir quelque chose pour notre propre bien alors que les besoins dirigés vers l’autre visent le bien de l’autre ou simplement le bien en tant que tel. Il est aussi important de dire que, selon Williams, les besoins sont connectés les uns aux autres. Comme les fils d’une toile d’araignée, ces besoins forment un tout interrelié. Voici la liste (non exhaustive) qu’il dresse à partir de ces deux catégories :

Les besoins dirigés vers soi :

  • La sécurité cosmique
  • La vie après la mort
  • Le paradis
  • Le bien / la justice
  • Une vie plus riche
  • Être aimé
  • Un sens à la vie
  • Être pardonné

Les besoins dirigés vers l’autre :

  • Aimer
  • S’émerveiller
  • Se réjouir du bien
  • Être présent à l’autre
  • La justice et l’équité

Le reste du livre est consacré à répondre à diverses objections adressées à cet argument :

  • Objection #1 : L’argument existentiel ne garantit pas la vérité.
  • Objection #2 : L’argument existentiel justifie la croyance en n’importe quelle sorte de Dieu.
  • Objection #3 : Ce n’est pas tout le monde qui ressent les besoins existentiels.
  • Objection #4 : Les besoins existentiels peuvent être satisfaits autrement que par la foi en Dieu.

L’objection #1

Williams admet qu’il est nécessaire de combiner l’argument évidentiel basé sur les besoins à l’argument existentiel pour maintenir qu’il est légitime d’avoir foi en Dieu sur la base des besoins. Il insérera la deuxième prémisse à l’argument préalablement mentionné :
  1. Nous avons plusieurs besoins existentiels (énumérés ci-haut)
  2. La meilleure explication pour la présence de ces besoins chez les humains est que Dieu les a mis en eux.
  3. La foi en Dieu satisfait ces besoins.
  4. Donc, nous sommes justifiés de croire qu’il y a un Dieu dans lequel nous pouvons avoir la foi. (p.67)

L’objection #2

Cette objection prétend essentiellement renverser l’argument en pointant vers des besoins absurdes : est-ce que quelqu’un, qui ressent le besoin de torturer les autres, peut légitimement inférer l’existence du Dieu Tyran-George? À cette objection, Williams répond qu’un besoin, pour être considéré comme existentiel, doit répondre à ces cinq critères :
  • Le besoin doit être ressenti par plusieurs personnes, voire même par presque tout le monde.
  • Le besoin doit persister. Il ne doit pas être passager, mais revenir encore et encore (au moins périodiquement).
  • Le besoin doit être significatif. Il ne peut pas être superficiel.
  • Le besoin doit faire partie d’une constellation d’autres besoins qui répondent aussi à ces critères. Il ne peut pas être déconnecté de nos autres besoins ou de notre caractère.
  • Le besoin doit être ressenti fortement. (p.89)
Williams justifie l’utilisation de ces critères en soutenant qu’ils trouvent leurs parallèles dans d’autres domaines : certains d’entre eux sont utilisés pour la taxonomie des espèces animales, certains pour l’évaluation des preuves en justice, d’autres pour la construction de théories de la personnalité en psychologie (p.90).

L’objection #3

Face à l’objection #3, le philosophe rétorque qu’il y a une différence entre avoir un besoin et ressentir son besoin. Cependant, il admet que son argument perdrait sa force d’attraction si l’autre ne ressent pas son besoin existentiel. Comme il y a divers degrés de conscience de nos besoins existentiels, Williams offre certains conseils pour aider à éliminer les obstacles qui nous empêchent de les ressentir. Le premier conseil concerne les obstacles cognitifs. Une façon de prendre conscience de nos besoins existentiels serait tout simplement de lire ou voir une description qui nous aiderait à en prendre conscience. Par exemple, voici un court vidéo où l’on voit Nicholas Winton rencontrer une trentaine de personnes parmi les 669 Juifs qu’il a sauvés des camps de concentration alors qu’ils étaient enfants juste avant la Deuxième Guerre mondiale :

C’est difficile de regarder ce vidéo et ne pas ressentir nos besoins de se réjouir du bien, d’être présent à l’autre, de justice et d’équité! C’est difficile de regarder ce vidéo et ne pas ressentir la valeur sacrée de la vie humaine! Voir un exemple touchant nos valeurs profondes nous aide donc à réaliser nos besoins existentiels, en l’occurrence, croire en la valeur sacrée de la vie.

Le deuxième conseil de Williams concerne les obstacles non cognitifs. Les obstacles non cognitifs font référence aux tensions internes nous prédisposant à nier nos besoins existentiels. Par exemple, notre désir d’autonomie peut aller à l’encontre des implications morales et spirituelles de notre besoin existentiel de sécurité cosmique ce qui nous empêche d’y porter attention et de l’admettre. La solution aux obstacles d’ordre non cognitifs sont l’honnêteté rendant possible l’admission qu’il y a une tension, la conscience de cette résistance par l’introspection et la volonté de passer par ce processus et d’aller plus loin en tentant de renoncer à l’obstacle. Une psychanalyse religieuse peut être utile ici. Cela consiste à essayer de découvrir les motivations cachées derrière son comportement religieux (ou antireligieux).

L’objection #4

Afin d’aider à voir si vraiment les autres façons de répondre aux besoins existentiels sont aussi efficaces que la foi en Dieu, Williams propose quatre tests :
  • Le test du manque de repos : le manque de repos mène une personne à la recherche incessante de nouveaux amours. Quoiqu’apaisant temporairement le besoin de satisfaction existentielle, la question “Est-ce tout?” finit par refaire surface. Pour aller au fond des choses, il faut 1) devenir conscient de notre ennui existentiel, 2) y porter attention et 3) en chercher la cause (qu’est-ce qui enlèverait cette insatisfaction?).
  • Le test de l’obstacle : il est possible que la personne qui soutient l’objection #4 soit en réalité fermée à l’expérimentation spirituelle pour combler ses besoins existentiels. Il faut donc sincèrement considérer s’il y a obstacle. En partageant spontanément à un conseiller pastoral compétent ce qui vient à la pensée alors que celui-ci pose des questions clés, il est possible de discerner en partie la provenance de la résistance face à la foi (voir objection #3 sur les obstacles).
  • Le test de la valeur : ici, il s’agit d’évaluer la valeur du sentiment présent à la lumière d’autres sentiments que nous pourrions avoir. Par exemple, le ressentiment, la haine, l’indifférence face à une relation brisée valent-ils mieux le pardon, l’amour et la réconciliation? L’évaluation de ces sentiments peut aider quelqu’un à venir à Dieu pour satisfaire ces besoins et changer.
  • Le test de la satisfaction : au même titre qu’à l’objection #2, des critères peuvent être utilisés pour tester le niveau de satisfaction que donnent ces autres moyens. Pour voir si vraiment ces autres moyens sont efficaces, nous pouvons poser la question : est-ce que le sentiment de satisfaction : 1 – est expérimenté par plusieurs autres personnes, 2 – persiste, 3 – est significatif, 4 – fait partie d’autres sentiments satisfaits, 5 – est ressenti fortement?

En fin de compte, l’argument existentiel se veut un argument cumulatif et non une preuve irréfutable. Cet article représente un résumé très simplifié des idées de Williams. En résumant ainsi son livre, j’espère surtout que cela offre des pistes de réflexion et donnera le goût d’approfondir.

En conclusion, terminons sur cette idée selon laquelle nous devrions être parfaitement neutres dans notre évaluation des évidences pour et contre Dieu. Si les évidences étaient 50/50, n’est-il pas vrai que nous devrions pencher du côté le plus favorable à nos besoins comme le soutient William James :

De deux conceptions qui répondent également aux demandes de la logique, celle qui éveille le plus l’impulsion active ou qui satisfait mieux les demandes esthétiques que l’autre, sera tenu comme étant la conception la plus rationnelle et prévaudra avec mérite2William James, The Writtings of William James : The Sentiment of Rationnality, 1968, p.325, cité par Williams, p.59.

Si Dieu existe et qu’il désire se faire connaître aux êtres humains comme l’affirme le Christianisme, n’est-il pas plus raisonnable de penser que nos besoins nous attirent légitimement à lui? Dans cette perspective, les besoins représentent une raison légitime de croire en Dieu!

Références   [ + ]

1. The Complete C.S. Lewis Signature Classics : Mere Christianity, 2002, p.114
2. William James, The Writtings of William James : The Sentiment of Rationnality, 1968, p.325, cité par Williams, p.59

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